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Cláudia Mendes est architecte d’intérieur. Elle aime l’ordre, la rigueur, les couleurs quand elles sortent d’un nuancier – précises, univoques, sans place pour le doute ou l’interprétation. La façon dont elle aborde son métier dit beaucoup de sa vie intime. Cláudia est une femme rigoureuse, elle a solidement cadenassé l’accès à ses émotions.
Et puis un beau jour, ce décor si lisse se fissure. Un notaire l’appelle pour lui annoncer qu’un oncle jamais rencontré, parti vivre au Brésil depuis des décennies, lui lègue les terres qu’il possède encore à Arrô. Arrô, c’est le "patelin", ce village dont proviennent les parents de Cláudia. Elle y a passé tous les étés de sa jeunesse puis a consciencieusement décidé de ne plus lui accorder la moindre pensée. À Arrô, on emploie un parler rustique, et cela gênait la petite citadine. La terre y colle aux chaussures, et la honte aussi – la honte de la pauvreté, du manque de culture et de perspectives. La honte des énormes sacs de pommes de terre que ses parents ramenaient en ville lors de chaque visite chez la grand-mère. Ces absurdes pommes de terre qui occupaient tout l’espace de l’appartement et qui colonisent toujours, tant d’années après, ses souvenirs d’enfance.
La convocation du notaire est comme le retour du refoulé – comme si Cláudia se trouvait de nouveau ensevelie sous les pommes de terre. Avec celles-ci reviennent les images d’une grand-mère peu amène, du village où il faut sans cesse prendre garde de ce que "les gens" vont penser, des longues journées d’enfance et d’adolescence noyées dans l’ennui. Et puis, surtout, le retour à Arrô oblige Cláudia à se confronter à la mort précoce de ses parents, tués dans un accident alors qu’ils rentraient du village, la voiture encombrée des précieuses pommes de terre...
Terrres minuscules dresse le portrait d’une femme intranquille, qui n’hérite pas seulement de quelques arpents de terrain mais d’une histoire familiale tenue secrète, "impénétrable", dont il lui faudra apprivoiser le désordre. Quelques rencontres vont ponctuer cette réappropriation: un meunier à la fois bourru et compatissant, une pierre gravée qui chuchote depuis un temps reculé, et puis la terre elle-même, qui a tant d’histoires à raconter à qui tend l’oreille.
Doux, sensible, plein de tendresse et de drôlerie, Terres minuscules raconte le cheminement d'une femme qui a franchi la plus cruelle des frontières, celle des classes sociales. Son retour au village, "ce minuscule pays", lui donne à comprendre que les liens qu'elle avait mis tant d'énergie à dénouer sont toujours en elle, et que les réactiver est un précieux réconfort, "telle une sève parcourant un tronc qui semble sec à l’œil nu".
Éditions Chandeigne & Lima, traduit du portugais par Hélène Melo, 23 euros
"La mémoire est douée de sa propre volonté et se moque bien de la nôtre. Ce n’est pas moi qui décide quels souvenirs je garde, ni quelle forme ils veulent prendre, ni à quel moment ils choisissent de ressurgir, ni ce qui déclenche leur apparition".
L’action se déroule en 1977, en plein cœur du Jura, dans un hameau isolé où une poignée de chaumières se toisent. Un couple de jeunes hippies parisiens vient de prendre possession de l’une d’entre elles. Les amoureux souhaitent quitter le bruit de la ville, s’éloigner du consumérisme et entamer une vie authentique rythmée par les saisons, pourtant extrêmement marquées dans cette région. Leur perception de la réalité rurale est tronquée, rien n’est plus sûr pour leurs voisins, un vieux ménage d’agriculteurs dont un fils reprend l’exploitation avec son épouse. Tout sépare les paysans du cru qui travaillent dur dans un climat austère et les beatniks fuyant leur passé. Et pourtant, malgré l’accueil glacial qu’on réserve à ces derniers, ils attisent la curiosité et leurs façons de vivre bousculent les certitudes, laissant entrevoir une liberté à laquelle on n’aurait même jamais songé…
L’équilibre va flancher, le pire va survenir.
Le lapiaz est une formation géologique caractérisée par des crevasses et des fissures creusées dans la roche. Il compose le sublime paysage de la montagne jurassienne où Maryse Vuillermet orchestre de main de maître un roman noir psychologique, un drame social dont la tension intense traverse chacune des pages.
Lapiaz vient de reparaître dans la collection de poche du Rouergue et je vous en conseille vivement la lecture.
Tout est affaire de temps dans le nouveau roman de Jérôme Colin.
Pas seulement le temps météorologique du titre et cette tempête qui accompagne la vie de Valerio né sous son signe. Non: plutôt le temps, les temps, dans le(s)quel(s) s'inscrivent nos vies: temps long et lent des géologues, qui nous précède et nous survivra; temps de l'histoire aux balises rassurantes; temps des philosophes, ce Courant toujours pareil et toujours autre; temps des générations et de la transmission; temps suspendu d'un coucher de soleil sur un paysage du Sud; et puis ce temps vorace, qui dévore tous les autres, celui de notre aujourd'hui. Un temps qui n'est plus que vitesse et accélération.
Jérôme Colin tisse avec intelligence tous ces régimes de temps et s'interroge: comment trouver une place dans ce flux ininterrompu pour construire une vie décente? Comment faire corps avec le mouvement qui nous emporte et garder des zones de repli pour soi-même et pour les gens qu'on aime?
Comme dans ses livres précédents, Jérôme Colin part de l'adolescence pour explorer ces questions vertigineuses.
Il nous place dans les pas de Valerio, né un matin d'hiver en 2007, le jour même où Steve Jobs présente l'IPhone à une assemblée subjuguée et lui promet: "ce n'est que le début". Valerio est un enfant sensible, inquiet. Entre une mère aimante mais ployant sous le poids du travail et un père qui ne semble pas encore entré dans l'âge adulte, Valerio trace son chemin. Lorsque son père meurt d'un accident de la route, le très jeune Valerio aimerait croire "que le monde va s'arrêter. Par politesse. Par respect". Il apprendra vite que ce n'est pas le cas: il faut avancer, multiplier les petits boulots pour sa mère, rentrer dans le moule de l'école pour lui. Valerio connait une enfance solitaire, sauvée par les jeux et ligne et l'amitié d'un garçon qui, comme lui, grandit sans père.
Le roman ponctue chaque année de faits qui attestent du toujours plus: toujours plus vite, toujours plus d'abonnés, toujours plus de profits pour le monde numérique. Puis vient l'année 2020, celle où tout s'arrête et où tout s'accélère. Valerio vient d'entrer au collège. C'est l'âge des grandes amitiés et des premiers affolements amoureux mais le Covid condamne à les vivre derrière un écran. De même pour les cours, au contenu si déconnecté de la vie des élèves, et dont Valerio retient cette injonction difficile à saisir: on peut être présent sans être là.
Tandis que ses résultats scolaires plongent et que le système pointe sa "lenteur", Valerio s'accroche à deux personnes: un enseignant qui fait entrer le grand vent de la pensée dans une école ultra-conformiste, et Jessica, cette fille si pâle, si triste, cette âme-soeur. L'un et l'autre l'aident à trouver "un endroit, ne fût-ce qu'un petit endroit, où la vitesse n'entre pas".
En peignant cette jeunesse abîmée, "la chair tendre de l'accélération du monde", Jérôme Colin invite au pas de côté. Sans apitoiement et sans donner de leçons, son livre appelle chacune et chacun à ralentir pour mieux regarder le monde, pour réparer les liens brisés, pour choisir l'incertain plutôt que les prédictions des algorithmes. Valerio nous met au défi du temps – il n'y a pas plus vive urgence.
Fritoupolis et Tofurama sont deux cités que tout oppose. La devise de la première est « Le gras, c’est la vie ! », on y mange frit à tous les repas, de la viande à gogo et des tartines de choco. La deuxième est le royaume des biobios végé : les fruits, légumes et graines de chias y sont rois. Feta la saucisse, une petite knacki de Fritoupolis, brave un jour l'interdit en se rendant au bal masqué annuel de la ville ennemie. Elle y rencontre Toto le petit tofu, et c'est le coup de foudre entre eux ! Comment vont-ils pouvoir vivre leur amour au grand jour ?
Un remake de « Roméo et Juliette » explosif, craquant et hilarant qui, je vous rassure, se termine avec la banane !
"La geste d'une famille tient de l'infime, elle jaillit de l'ordinaire"
Les mots d’Annie Ernaux placés en exergue éclairent à la fois l’enjeu du livre de Christine Van Acker – dire le père et la distance entre lui et celle qui écrit – et le matériau dont il est tissé, un amour réticent et pourtant vif.
Pour raconter ce père emmuré dès l’enfance dans une carapace impossible à percer, Christine Van Acker entreprend de descendre l’arbre généalogique. Une descente qu’elle mène par paliers, s’arrêtant à quelques embranchements marquants, ces heures extraordinaires « pour des gens familiers de l’ordinaire ». La bobine du temps se déroule : un arrière-grand-père envoyé au bagne il y a 132 ans, une photo qui échappe au naufrage de l’oubli, le passage des guerres et des générations, le flux des années qui passent comme l’eau d’un fleuve, toujours pareilles, toujours différentes.
Comment ce passé palpite et sort des cases où il devrait se tenir sage, comment il s’imprime dans les gestes et les pensées en sautant par-delà les décennies, c’est ce qu’attrape au plus près l’écriture sensible de Christine Van Acker : « une trace, ça ne s’efface pas. Une trace, ça continue à érafler les générations suivantes ».
Grandie dans une famille de bateliers, elle sait demeurer droite dans le mouvant et le tangage des émotions. Comme on lit dans la roche la mémoire millénaire de chaque événement, elle scrute dans la vie de son père les « croûtes » qu’y ont laissées humiliations, peurs, violences, toutes les blessures mal cicatrisées d’un passé parfois lointain. Elle raconte aussi, et peut-être surtout, comment elle-même a réussi à « sauter sur la berge » et à s’inventer une vie loin du bateau. Le prix à payer est élevé, c’est le dû des transclasses : un sentiment récurrent d’illégitimité et la conscience de creuser un fossé douloureux entre « eux et moi ». Mais échapper au destin tout tracé, à la pesanteur, à « la densité de l’astre ténébreux où tu vivais » est aussi affaire de survie – un mot que l’on peut entendre comme sur-vie, « cette dimension augmentée de notre présence au monde ».
Avec finesse et subtilité, Moi, la poésie, je suis pas trop pour raconte la vie d’un homme simple, qui manquait d’outils et de mots pour faire place à ses émotions, à sa fragilité. Le livre s’ouvre sur l’idée d’une réparation, et c’est bien ce qui se joue de page en page : trouver par le souffle des mots l’accès à la part d’enfance d’un homme qui en tenait la porte solidement fermée.