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pays des etes adrianL'avis d'Anouk:

La géographie intime de Pierre Adrian se dessine entre trois pays. Un pays transmis, cette Bretagne qu'il partage avec sa famille et dont il évoque si bien la lumière et la beauté. Un pays choisi, l'Italie où il vit et qu'il a racontée en tissant littérature, politique et tragédie dans La piste Pasolini ou le si poignant Hôtel RomaEt puis un pays de limbes et de marges, un pays où l'enfance règne, un pays où tout est plus vif et plus intense – les bonheurs comme les chagrins: ce pays des étés dont il nous ouvre la porte avec générosité.

Le pays des étés prolonge avec subtilité la grâce de Que reviennent ceux qui sont loin. Dans une Bretagne dont l'air "était devenu le nôtre", le narrateur retrouve chaque été sa famille, une tribu vaste et joyeuse qui ne s'éloigne jamais de la grande maison. Mais cet été-là sera différent. La grand-mère vient de mourir et avec cette mort c'est le temps qui se déboîte et entre dans un nouvel ordre: "je disais adieu à une génération qui avait connu la guerre et nous avait vus grandis. ils étaient d'ailleurs. Ils étaient éternels et retenaient le temps". En perdant sa grand-mère, le narrateur perd "un monde entier". Le cocon de l'enfance est loin désormais, et même ce qui semblait immuable va disparaître: il faut vendre la grande maison.

C'est cette histoire intime, infime, que déplie Pierre Adrian dans ce livre tout en pudeur et en mélancolie. Une histoire de passage et de transmission, tellement unique et tellement universelle. Dans cette grande maison dont la porte était toujours ouverte, où l'on partageait les nouvelles, préparait un repas ou une expédition à la plage, c'est une façon d'accueillir le monde qui se jouait. Chaque tiroir entrouvert, chaque recoin de la maison, chaque arbre du jardin déroule le fil des souvenirs. "Ces souvenirs, je les raconte parce que sans eux l'été n'existerait pas. Le mois d'août est mémoire. Il est le ressac du passé sur nos plages".

Pour autant, Le pays des étés n'a rien d'un livre ressassant le passé: la vie y éclabousse chaque page, fervente, vibrante, joyeusement désordonnée. En fermant la porte de la grande maison, celles et ceux qui y ont été heureux, les petits et les grands, les taciturnes et les exubérants, vont emmener plus loin l'esprit qui y régnait: "Ailleurs, nous continuerions à recréer l'été".

La langue de Pierre Adrian, limpide et pure comme la lumière bretonne, donne à ce Pays des étés une grâce poignante. On en arpente les chemins avec délice.

Éditions Gallimard, 19 eurosbtn commande

billets hors sac pongeL'avis d'Anouk:

En 1942, Francis Ponge vit à Roanne. C’est dans cette ville alanguie de la zone libre que l’ont mené les péripéties du début de la guerre. Il s’y ennuie et, vivant de peu, accepte de tenir une chronique sur la vie locale qui paraît dans le journal lyonnais Le Progrès. Ce sont ces billets, instantanés d’un pays qui s’installe dans la guerre, la peur, les privations, qui paraissent aujourd’hui dans la jolie collection Les essentiels des éditions Fario.

Ponge est membre du Parti communiste et ne va pas tarder à prendre une part active dans la Résistance. Mais ce qui se lit dans les "Billets hors sac" n’a rien à voir, semble-t-il, avec ces engagements. Non: ici, c’est l’ordinaire que l’on lit, le quotidien, les files devant les magasins vides, le marché noir, les problèmes de logement. Dans un format très court, le poète raconte avec malice le prosaïsme de la vie provinciale, ses rumeurs, ses mesquineries. Autant de petites scènes tout en allusions et en ironie, où "l’auteur de ces lignes" se joue de la censure.

Ces billets vifs et subtils, "petits crépitements facétieux" ainsi que les décrit Paule du Buchet dans sa préface, on les lit pour leur intérêt documentaire. Ils dressent un portrait de la France en guerre, de la débrouille généralisée, des estomacs vides, de l’attente angoissée que quelque chose arrive. Mais ces billets, dans leur brièveté, ne manquent pas non plus d’intérêt littéraire. Alors que paraît cette année-là Le parti pris des choses, recueil emblématique s’il en est du dessein artistique de Francis Ponge, les "billets hors sac" disent eux aussi combien l’attention à l’ordinaire, au réel parfois trivial et parfois exaltant est bien la marque du poète.

"Ici, comme ailleurs, c’est en bricolant avec ingéniosité et bonne humeur qu’on attend, sans désespérance, la fin du grand cauchemar".

Éditions Fario, 13.50 euros

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vie entiere fombelleL'avis d'Anouk:

Et ne vivons-nous pas chaque jour une vie entière ?

Dans la lumière de ces mots d’Etty Hillesum, Timothée de Fombelle offre un roman incandescent, qui ramasse en 80 pages à peine toute l’intensité d’une vie.

Paris,1942. Claire a 19 ans. Chaque semaine, depuis 13 mois, elle rejoint à 17 heures précises un appartement où elle tape des "Feuilles volantes", le courrier d’un réseau de résistance que vient lui dicter celui que l’on surnomme Blanche, le chef de ce réseau. Chaque semaine, depuis 13 mois, Claire est ce tout petit rouage dans la grande chaine de la Résistance. Elle n’a pas peur, et elle connaît les consignes: s’enfuir si Blanche est en retard, ne rien laisser derrière elle.

Puis vient ce jour où Blanche n’est pas au rendez-vous. Elle l’attend. Les minutes s’égrènent, deviennent des heures puis toute une nuit. Malgré le danger Claire ne part pas. C’est qu’elle aime Blanche, en secret mais avec feu. Elle ne peut se résoudre à penser qu’il a été arrêté, que le réseau est tombé. Alors toute la nuit elle écrit. Elle fait courir les mots sur les touches de sa machine Royal, des mots qui racontent la vie entière que Blanche et elle pourraient connaître – l’amour, les enfants, les vacances, le quotidien, les sensations. «Je cours loin devant moi. J’invente l’endroit où nous attend tout ce qu’on ne vivra jamais. Il est minuit. J’écris vite parce que les lignes sont des années».

L’extrême brièveté du texte nous laisse croire qu’il est écrit le temps de cette nuit, dans la tension et la ferveur, dans la brûlure de l’attente et d’un présent terrible. Hommage poignant à la force de l’imagination, La vie entière raconte comment une femme résiste par les mots, s’évade par les mots, et par les mots se révèle infiniment vivante.

 

« J’ai des souvenirs d’avance. Je les écris dans le désordre, très vite, pour rester vivante. Quand ils n’ont pas encore existé, je les invente. »

 

Éditions Gallimard, 10 eurosbtn commande

un herbier george sandL'avis d'Anouk

Herboriser avec George Sand, c’est plonger dans un bain de vivant, de lumière et d’émerveillement.

Dans ce petit texte adressé à une amie avec qui elle partage le goût des fleurs sauvages autant que des idées politiques, George Sand entrouvre les pages de son herbier et laisse fleurs et herbes la guider parmi ses souvenirs. Si l’herbier peut sembler n’être qu’une collection de squelettes, c’est là pourtant que se dépose la joie des heures passées à battre la campagne, à choisir et préparer les fleurs. Là encore que revivent les amis disparus, les souvenirs d’un été, les parfums emmêlés qui sont « comme l’expression de la vie prise dans son ensemble ».

Pour George Sand, dont les questionnements écologistes sont étonnamment modernes, l’herbier est surtout un manifeste, une façon d’affirmer son rapport au monde : « C’est le passage  d’une vie humaine à travers la nature, c’est le voyage enchanté d’une âme aimante dans le monde aimé de la création ».

Accompagnés des images délicates et gracieuses de Louise Collet, les mots de George Sand gagnent encore en sensualité : Un herbier est une délicieuse invitation à (re)découvrir son œuvre!

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Éditions Reliefs, préface de Martine Reid et llustrations de Louise Collet, 14.90 €

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blancheur fosseL’avis d’Anouk :

Paru en Norvège en 2023, l’année où son auteur reçoit le Prix Nobel de littérature, ce récit ramassé en quelques dizaines de pages est tout autant une belle introduction à l’œuvre de Jon Fosse qu’une méditation sur la condition humaine.

C’est l’automne et la nuit tombe. Seul dans sa voiture, le narrateur fuit l’ennui. Avançant au hasard, il arrive sur une route forestière et s’y embourbe. Sous les premiers flocons, il sort du cocon de son véhicule pour se mettre en quête d’hypothétiques secours. Dans la solitude absolue, alors que les ténèbres qui s’emparent de la forêt, l’homme déroule ses pensées. Il a peur, « mais c’est une peur calme ». Le silence autour de lui contraste avec le flot de mots qui l’assaille et forme son monologue inquiet, obsédant.

Et puis surgit devant lui un halo de blancheur. Peut-être une silhouette humaine – « mais je ne veux pas la toucher, car si je tends les bras pour la toucher je ne sentirais rien, j’en suis persuadé ». Alors quoi ? Une hallucination ? Un fantôme ? Dieu lui-même ?

Commence alors une épopée qui se tient sur le fil entre matériel et spirituel, réel et onirisme, opacité et lumière vive. Que lit-on dans Blancheur ? Les tourments d’un homme confronté à une expérience si extrême qu’elle en devient mystique ? Un rêve entêtant dont on a du mal à sortir ? Une interrogation sur la frontière ténue entre la vie et la mort ? Tout cela à la fois, car la prose si singulière de Jon Fosse relance sans cesse les dés, nous prend dans les filets de ses répétitions lancinantes et nous laisse comme en apnée, avec l’impression d’avoir vécu une expérience de lecture peu commune.

Éditions Christian Bourgois, traduit du néo-norvégien par Terje Sinding, 12 €btn commande