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Au cœur profond du Périgord Noir, non loin de la pittoresque ville de Sarlat-la-Canéda, s’étend la Vallée de la Vézère, un territoire abritant l’un des plus importants ensembles d’art pariétal préhistorique d’Europe. Sur une cinquantaine de kilomètres, plus de vingt-cinq grottes ornées, jadis habitées ou fréquentées par des artistes de la Préhistoire, sont les témoignages fascinants d’un passé artistique vieux de plus de 15 millénaires.
Le roman de Renaud de Chaumaray retient le lecteur au creux de ces cavités gravées dans les profondeurs du passé, rappelant ainsi à ses personnages – et à ceux qui s’immergent dans leur histoire – que face à la rivière du temps, leur vie n’est qu’un instant fugace.
Clémence et son fils Tom trouvent refuge dans une bicoque isolée nichée dans la roche, loin des violences de l’homme qu’ils fuient. Non loin de là, Fabien, employé à Lascaux IV et spéléologue amateur, se prend à rêver : et s’il venait de découvrir une grotte ornée de peintures préhistoriques ? Accompagné de sa fille, dont il cherche la reconnaissance, il se lance dans l’exploration d’une cavité inconnue. Dans le village voisin, Guilhèm, jeune paysan enraciné dans cette terre, croise le regard de Marion, une vacancière au charme envoûtant. Troublé, il choisit de lui révéler peu à peu les secrets de sa vallée.
Trois récits qui s’entremêlent finement et dessinent, page après page, une fresque dont le rendu final est pour le moins inattendu. Renaud de Chaumaray, en véritable outsider de cette rentrée, excelle dans l’art du roman. En un seul texte, il parvient habilement à conjuguer un regard social et une finesse psychologique, il provoque un suspense de thriller et déclenche un souffle d’aventure, il interroge l’érosion du temps et célèbre une nature luxuriante.
Quitter la vallée est un roman haletant qui exerce sur le lecteur un magnétisme constant – à l’instar des représentations polychromées des parois rocheuses de Lascaux – et on rechigne à le lâcher, jusqu’à sa dernière ligne !
Gallimard, 20 euros.
Disponible en format numérique ici.
C'est un livre escarpé, comme écrit sur la crête.
C'est un livre-chemin, balisé de départs, toujours en mouvement.
C'est un livre que l'on pense intranquille et qui nous mène pourtant, sur les traces de son personnage principal, "en haute tranquillité".
Avec Haute-Folie, Antoine Wauters poursuit son exploration vive et sensible des paysages, ceux que l'on traverse et ceux que l'on porte en soi. "Trouver un lieu habitable", en soi et à l'extérieur de soi, pourrait être le fil reliant ce nouveau livre à Mahmoud ou La montée des eaux et au Plus court chemin, même si cette Haute-Folie ouvre des voies nouvelles dans l'œuvre si dense et cohérente d'Antoine Wauters.
Haute-Folie, c'est le lieu où tout s'origine. Une ferme, quelques arpents de terre "entre le val et le replat vert". On pourrait trouver là un ancrage, mais la Haute-Folie est vouée à la dévastation: le livre s'ouvre sur l'incendie qui balaie la ferme et porte en lui les germes de malheurs plus grands encore.
La nuit-même de l'incendie, un enfant est né. Il s'appelle Josef et grandit à l'ombre de cette catastrophe. Alors que ses parents adoptifs, parce qu'ils veulent le protéger, parce qu'ils manquent de mots, jettent un voile de silence sur les drames de sa petite enfance, ceux-ci hantent Josef. Rien, ni sa prédisposition pour la joie, ni l'amour qu'il reçoit, ne le met à l'abri des fantômes du passé: "ils rôdent, parlant à travers nous, riant, rêvant nos rêves".
Le roman suit au plus près la trajectoire de Josef tout au long d'une vie qui cherche la sagesse au cœur de la folie, traverse périls collectifs (la guerre et ses démons) et tourments intimes, croise l'amour et la beauté. Cerné par les tragédies, Josef s'efforce de "laisser au désespoir le moins de prise possible". Il trouve dans le regard des enfants, dans la marche, dans la lecture, des alliés pour soutenir son parcours. Et puis il y a les carnets où il note, écrit, dessine, donne forme à ses pensées, dialogue avec ses morts. Ses carnets sont son "pays de papier", les rares objets dont ils ne se défait pas alors que toute sa vie tend vers l'ascèse et le dépouillement. Ils seront aussi, après la mort de Josef, le moyen de rompre le cercle des malédictions en permettant à ceux qui viennent après lui de se réapproprier une histoire pour la rejouer autrement.
La mémoire et la parole empêchées finiront ainsi par trouver leur chemin vers la lumière et le roman, ouvert dans les flammes, se referme dans une forme d'apaisement. "Le passé est une chose longue et lente à guérir. On le croit derrière nous alors qu'il est devant, qu'il nous mène et nous guide. C'est un cercle. Une boucle".
Porté par la langue incandescente d'Antoine Wauters, Haute-Folie est un livre précieux, une lumière vacillante mais obstinée pour explorer dans ses recoins les plus secrets notre métier d'homme.
Toute l’œuvre de Laurent Mauvignier tourne autour de ce qui se dérobe – un silence, une absence, une image manquante qui aimante le récit et le fait se déployer autour de cette béance.
La maison vide, dans son ampleur romanesque, s’ouvre ainsi sur une pièce manquante: "Fouillé – j’ai fouillé partout où j’étais pour ainsi dire sûr de la retrouver les yeux fermés". L’objet de cette quête: la Légion d’honneur obtenue, à titre posthume, par l’arrière-grand-père de l’auteur mort au combat en 1916. Cette médaille incarne tout à la fois la gloire et la catastrophe d’une famille. Elle est le point de départ d’une vertigineuse tentative pour faire revivre, "de mon côté de la rive du temps", ce qu’ont pu être le quotidien, les tourments, les espoirs, les humiliations des générations qui ont précédé l’auteur, tout ce que le temps long accumule et distille dans les corps et les esprits des héritiers.
Alors que le précédent roman de Laurent Mauvignier, l’impressionnant Histoires de la nuit, déroulait sa trame implacable sur le temps d’à peine une journée, le temps ici est résolument étiré, dans une profusion d’années qui s’écoulent tantôt lentement, tantôt de façon tumultueuse. La maison familiale est bâtie en 1854. Elle domine le hameau, symbole de la puissance d’une famille qui a su s’enrichir et mettre à profit ses vastes terres. Le paysage qui l’entoure, nous l’avons arpenté déjà dans les précédents romans de Laurent Mauvignier, souvent ancrés autour de la ville – fictive – de La Bassée. C’est un monde viscéralement rural, dépeint avec un saisissant effet de réel. Dans ce morceau de France oublié, loin des grands axes, on vit du travail des champs, des bêtes et des bois.
Firmin Proust, l’aïeul, reflète dans son corps et ses valeurs l’époque qui est la sienne: patriarcale, socialement violente, sûre d’elle-même. Mais La maison vide est plutôt affaire de femmes, trois femmes en particulier: l’épouse de Firmin, dont il faudra attendre la mort pour se rappeler qu’elle avait un prénom; leur fille choyée, Marie-Ernestine, dont les aspirations artistiques (elle est une pianiste douée) seront broyées par les convenances provinciales; Marguerite enfin, fille de Marie-Ernestine et grand-mère de l’auteur. Ce qui se joue entre ces trois générations de femmes, tout un tissu à la trame serrée de silences, de chagrins, de honte, de révoltes, fait vibrer un récit passionnant où la petite histoire s’enroule à la grande.
Parce qu’elle est celle par qui les histoires se sont transmises "avec plaisir et nécessité", c’est Marie-Ernestine qui occupe le cœur du livre. À onze ans, elle quitte le hameau pour être élevée chez les sœurs. Elle y apprend l’obéissance, la quête de perfection et ce qui sera pour toujours une chambre à soi, un moyen d’émancipation: le piano.
"Décidément, comme un miracle en elle, ce soulèvement,
le piano le piano le piano".
Marie-Ernestine croise un professeur qui croit en elle et lui laisse entendre qu’elle pourrait tenter le concours d’entrée au Conservatoire. Elle a dix-huit ans et n’a pas compris encore que cet avenir dont elle rêve ne lui appartient pas. Son père en a décidé autrement et lui annonce un jour qu’il lui a acheté un piano et trouvé un mari. Marie-Ernestine se cabre, conteste mais elle a perdu la partie, "et maintenant c’est moi seule qui dois me retrouver avec mon rêve dans les mains et en ramasser les débris".
En 1913, Marguerite naît de ce mariage sans amour. Elle n’a pas trois ans lorsque son père meurt au combat – mort glorieuse, comme l’indiquent le monument au cœur du village et cette Légion d’honneur sur laquelle s’ouvrait le roman. De l’héroïsme de Jules, Marie-Ernestine tire une certaine fierté. Ce mari qu’elle a tant méprisé lui offre à travers la mort une respectabilité dont elle sait jouer. Emmurée dans sa solitude, elle laisse Marguerite à ses dérives: enfant mal-aimée, rejetée, son chemin sera pavé de mauvaises rencontres, d’une violence sourde, d’opprobre. Marguerite est le cœur noir de La maison vide. Sur chacune des photos de l’époque, une main rageuse a pris soin de découper son visage. Oblitérée de la mémoire familiale, Marguerite laisse dans son sillage énigmes et douleur – une dévastation qui étend son ombre sur les générations suivantes.
De cette matière familiale sombre et hantée, Laurent Mauvignier tire un roman étincelant, passionnant de bout en bout – ces 750 pages se dévorent à vive allure tant elles sont captivantes. S’y déploie une rare intelligence romanesque, qui donne au livre une apparence classique et l’inscrit dans une généalogie qui va de Flaubert à Proust en passant par Zola (une édition des Rougon-Maquart accompagne Marie-Ernestine) et, bien sûr, Claude Simon. La phrase de Laurent Mauvignier, ample, dessine pour chacun de ses personnages des paysages intérieurs mobiles, qui se reconfigurent sans cesse, où le présent se diffracte dans les autres temps. Son usage du monologue, marque singulière de l’auteur depuis Loin d’eux, son premier roman paru en 1999, se renouvelle avec une incroyable maîtrise, notamment par des répétitions, des boucles de mots qui insistent, relancent le sens, multiplient les échos.
Tout conflue pour faire de cette Maison vide l’un des plus grands livres d’un très grand écrivain – une expérience de lecture d’une rare intensité.
Les Éditions de Minuit, 25 euros
Un album-coffre aux trésors, qui évoque la fin des vacances, le temps qui passe, la complicité entre une soeur et un frère, la magie du jeu.
Il y a tant de choses dans ce splendide album d'Audrey Poussier: des lieux, des objets, et surtout de l'immatériel et de la grâce.
Comme dans son précédent livre, l'espiègle Trois chatons dans la nuit, Audrey Poussier joue avec des "et si". C'est le dernier jour dans la maison des vacances et les enfants font le tour des souvenirs qu'ils veulent emporter, comme autant de petites lanternes qui éclaireront le quotidien forcément plus terne quand l'école et la routine auront repris. Quelle pièce tu choisirais? Et quel jouet, et quelle photo, et quelle assiette? Avec eux, on explore la maison. Les chambres et leurs secrets, la cuisine et ses plaisirs, le mur de l'escalier avec tant de visages familiers ou inconnus fixés par des photos, la cave et le jardin.
Les images d'Audrey Poussier sont merveilleuses, lumineuses, pleines de profondeur. La peinture à l'huile, la palette de couleurs, les plans larges ou resserrés: tout est beau, saisi dans l'instant et en même temps éternel.
En égrenant tout ce qu'ils aiment, les enfants se donnent la sécurité apaisante d'un cadre, mais ils savent pour autant que les choses bougent. Le jardin ne sera plus le même, l'année prochaine. "D'ailleurs, nous non plus, on ne sera pas les mêmes. On change tout le temps. Tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes, toutes les secondes. On a déjà changé depuis qu'on a commencé le jeu". Et cette conscience du temps qui passe, on la saisit dans leurs visages, où s'inscrit soudain le reflet des "grandes personnes" qu'ils seront un jour. Mais la dernière image les resaisit dans l'enfance, courant vers le prochain jeu...
Avec délicatesse et malice, Audrey Poussier nous offre un album où tout le monde trouve sa place. Pour les tout-petits, il sera imagier, pour les plus grands compagnon de jeu. Et pour les adultes, invitation au souvenir, à la douceur, à prendre soin des bonheurs simples.
Alors, on fait le jeu du plus-qu'un-jour?