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boutes quignardL'avis d'Anouk:

Bref, ciselé, intense: Pascal Quignard offre avec Boutès un texte fervent, qui parle de la musique et du pouvoir qu'elle a de nous faire plonger au plus profond de l'expérience humaine. Les jeunes éditions Hardies ont la belle idée de rééditer ce livre, paru il y a 20 ans chez Galilée et épuisé de longue date. 

Face à l'envoûtant chant des sirènes, Boutès a tout lâché: le marin grec n'a pas la prudence d'Ulysse, qui se fait attacher au mât pour jouir sans danger de la musique divine. Boutès fait le choix de plonger – et la mort est au bout de ce saut radical.

En recourant à ces figures mythologiques, Pascal Quignard interroge notre rapport au chant primordial, cette musique d'avant la naissance et d'après la mort. Il le fait à son incomparable manière: son érudition foisonnante n'étouffe jamais ce qui constitue l'enjeu véritable de sa réflexion: le retour à l'origine, l'affranchissement de la souffrance, la dissidence face aux normes, la quête de l'authentique.

Éditions Hardies, 17 eurosbtn commande

 

ici maintenantL'avis de Maryse:

« Béton, baston et fiente dans ta frange, c’était ça Muircross. »

Comme décor, une cité post-industrielle délabrée de la banlieue de Glasgow, en 1994. Cora Mowat, la narratrice, a quatorze ans et elle décrit l’endroit comme un trou paumé rempli de béton, de mouettes géantes et de personnages fantasques. Y grandir, entre chômage, précarité et violence sociale, n’a rien de prometteur. Et Cora, à part peut-être sa mère, personne ne la comprend vraiment. Elle a de pressantes envies d’ailleurs, d’amour et d’amitié, qu’elle ne parvient que difficilement à exprimer.

Avec ce premier roman, l’écrivain écossais Tom Newlands m’a bluffée. Car, avec un ton tranchant, il explore avec une empathie débordante la pauvreté et la violence sociale qui l’accompagne, mais surtout les tourments intimes d’une adolescente atypique au cœur des années 1990. Cora est un personnage touchant, qui porte sur le monde qui l’entoure un regard aussi acéré et critique qu’il est empreint d’humour. Elle puise sa force dans sa fragilité, et sa sensibilité à fleur de peau lui confère, presque malgré elle, une grande clairvoyance. Profondément social et ancré dans une époque, ce roman parle avant tout des liens d’amour filial et d’amitié qui constituent pour la jeune fille le seul véritable filet de sécurité.

Un tout grand coup de cœur !

Métailié, 23 euros.btn commande

mais ou va pauletteL'avis de Maryse:

Dans notre traditionnelle vitrine de rentrée scolaire, il y a un album « chouchou » qui s’intitule Mais où va Paulette?, et qui est… adorable !

Le réveil sonne lourdement, Paulette peine à sortir du lit mais, vite, vite, il faut y aller ! Deux bouchées de tartine, une gorgée de thé, et Paulette enfourche son vélo. Elle pédale à tout rompre alors que le jour se lève à peine, que les ouvriers du chantier sont déjà au travail, que la boulangerie exhale des parfums gourmands, et que la nature se réveille en frissonnant. Elle se hâte de pédaler, Paulette, car on l’attend. Mais où va Paulette ?

Des illustrations en clair-obscur qui réchauffent les cœurs un peu stressés en cette rentrée des classes, dans un album doux, drôle et délicieux.

Dès 4 ans.

Actes Sud jeunesse, 14,90 euros.btn commande

baignade surveillee kasischkeL'avis d'Anouk:

Juillet 1969. Au cœur de l’été, sous un ciel impassible et saturé de bleu, l’Amérique écrit son histoire.

Ce matin-là, la fusée Saturn V a envoyé trois hommes vers la lune. Ce que sera leur destin, nul ne le sait encore – dans l’entourage présidentiel, on a préparé des discours pour accompagner le deuil national si l’aventure tournait à la catastrophe, autant que des discours de liesse en cas de réussite. Dans un cas comme dans l’autre, le storytelling sera parfaitement maîtrisé, et les astronautes traités en héros plus qu’humains.

Mais cela, c’est la grande histoire, celle vers laquelle convergent tous les regards. Il en est d’autres qui s’écrivent au même instant autour d’un drame que personne ne veut voir.

Cette même journée d’été, à Mission Hills dans le Michigan, il y a du monde au club de natation Jolly Rogers. Tous ces enfants qui ont regardé le décollage de la fusée s’égaient maintenant au bord de la piscine. Et là, parmi les cris joyeux, dans les éclaboussures d’eau et de lumière, un petit garçon se noie. Personne ne l’a vu – ni sa mère, ni la maître-nageuse, ni la foule au bord de l’eau.

Personne, à moins que.

Le roman de Laura Kasischke, sublime de maîtrise, organise les allers-retours entre ces deux événements, l’immense et le minuscule, le glorieux et le sordide. Le regard plonge vers les cieux ou vers le fond de la piscine avec la même acuité, la même intelligence, la même obstination. En dix chapitres qui font l’effet d’un compte à rebours, eux-mêmes découpés en dix fragments numérotés de 1 à 10 ou de 10 à 1, Laura Kasischke prend son lecteur dans une toile dense, avec des effets d’échos lancinants et une redoutable précision. Elle capte dans une langue poétique toutes les variations de sensations et d’atmosphères.

Au-delà du drame familial, poignant, Baignade surveillée est aussi un roman qui interroge la construction du collectif. Comment une nation se fédère-t-elle autour de ses héros? Comment une petite ville se déchire-t-elle autour de la perte d’un enfant? Car à Mission Hills, si personne n’a porté le regard sur le petit Richie Manning en train de sombrer, tout le monde a un avis sur ce qui s’est passé, et un jugement sur la famille de l’enfant ou sur cette maître-nageuse, une adolescente assurément trop belle pour être compétente.

Le drame compte autant de protagonistes qu’il y a d’habitants dans ce petit bout de terre où les gens sont sûrs de leurs valeurs et de leurs droits. Laura Kasischke s’arrête sur chacun d’entre eux, et sa fresque ample et précise varie sans cesse les angles et les points de vue. Elle dénoue avec clairvoyance tous les liens, parfois heureux et parfois aliénants, qui unissent des voisins, des parents, des amis, des frères ou des soeurs, et que le drame met cruellement en lumière. Elle montre aussi, comme dans chacun de ses livres, la sujétion des femmes, et notamment des très jeunes femmes, à un ordre social asphyxiant.

Surtout, comme le laisse déjà entendre les vers de W. H. Auden cités en exergue, Laura Kasischke réfléchit dans Baignade surveillée sur les enjeux politiques du regard. Comme dans la toile de Brueghel, où nous ne savons pas voir Icare qui tombe du ciel, trop souvent nous regardons ailleurs, préférant l’exceptionnel à ce qui se joue là, tout à côté. En cela, la dernière partie du livre, qui vient une fois de plus nous forcer à reconsidérer autrement ce qui se joue en cette journée de juillet 1969, est un admirable tour de force littéraire – un hommage à la complexité, à l’ambiguïté et à l’inquiétante étrangeté.

 

Éditions Gallimard, traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy, 23 eurosbtn commande

un marché noirL'avis de Maryse:

1943, Paris sous l’Occupation. Les restrictions sont dures, les privations intenses et la faim épuise les corps des Parisiens qui assistent aux rafles, redoutent les règlements de compte, s’épient. Dans ce quotidien sombre et tendu, une adolescente chétive devient porteuse clandestine, persuadée d’agir pour la Résistance tandis qu’un ancien militaire fait commerce et cherche à tirer son épingle du jeu. La frontière entre le bien et le mal ne cesse de bouger : c’est la crise qui impose ses propres règles.

Avec Un marché noir, Bérénice Pichat, dont l’excellent roman La Petite Bonne m’avait déjà épatée, réussit haut la main le périlleux pari du deuxième roman – elle propose un texte brillant, et explore un contexte âpre et exigeant. L’écrivaine parvient à immerger pleinement son lecteur dans les tourments d’une époque, vécue depuis l’intimité de personnages éperdus, ceux qu’on appelle alors les mercantis. Mais, bien au-delà du roman historique, ce sont les choix auxquels des gens ordinaires sont contraints en temps de crise que le livre interroge fort subtilement. Et moi, qu'aurais-je fait?

J’ai retrouvé la grande délicatesse de Bérénice Pichat dans son écriture comme dans son approche des personnages, toujours profondément humains et nuancés. Son écriture est fine, oscille avec habileté entre les genres et maintient le lecteur en haleine jusqu’au dernier mot du roman, qui se classe selon moi parmi les incontournables de cette rentrée littéraire.

Les Avrils, 22 euros.btn commande