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Moi, si je veux voir, je dois regarder.
C'est ainsi que nait l'écriture chez Maylis de Kerangal, dans le regard attentif porté à quelque chose, à quelqu'un.
Cet art du roman comme art du regard, il vient d'une vue qui défaille: Je suis bigleuse / Je n'ai pas de bons yeux.
Depuis l'enfance, Maylis de Kerangal vit avec un oeil myope et un oeil hypermétrope. Alors elle tangue, voit trouble mais revendique ces yeux dépareillés, approximatifs: elle vit sans lunettes, avance en sfumato. Depuis l'enfance aussi, elle a appris à mobiliser d'autres sens pour se repérer, pour reconnaître, pour deviner, pour faire semblant. Faute de bien voir, elle a appris à regarder:
Regarder, c'est lier son regard à un objet.
Qu'il me regarde, qu'il me concerne.
Qu'il s'agisse de prélever un poil de renard,
une goutte de sang, une étoile dans la nuit.
Regarder me demande d'observer mon objet,
de l'étudier, de l'arracher à l'indistinction.
De lui porter attention.
Le corps se met en jeu.
Regarder, c'est faire attention.
Quand on connaît l'oeuvre de Maylis de Kerangal, on sait combien l'attention y active chaque phrase. Chez elle, la précision est une éthique: attention à chaque détail, attention aux gestes, aux mots, aux ressentis, aux matières. Chez elle, la description est minutieuse. Elle n'est pas là pour dresser un décor mais pour mettre en route l'invention et l'imagination:
décrire est ce qui me permet
d'écrire des romans.
À partir de là, l'imagination, qui est flux, qui est speed et agglomère vécu, images, sensations, idées... se déploie. Comme un instrument d'optique, l'imagination vient préciser la description, en ôter les scories pour révéler le détail, le singulier, ce qui fera littérature. En relisant quelques extraits de ses romans, de Corniche Kennedy à Jours de ressac, Maylis de Kerangal nous donne les clés de son bricolage romanesque, et c'est captivant.
Dans La lentille et le roman, Maylis de Kerangal convoque aussi la figure de Spinoza. Exilé dans l'Amsterdam du XVIIe siècle, Spinoza gagnait sa vie comme polisseur de lentilles, mais pour lui cette pratique alimentaire n'était pas dissociée de la philosophie: penser dans une succession / de gestes tehniques, de gestes concrets, / c'est ce qui fait de Spinoza un philosophe. // Car polir des lentilles et penser, / c'est peut-être la même chose.
Dans ce XVIIe siècle où le monde se redessine, où l'on cherche à voir l'infiniment loin, l'infiniment grand, l'infiniment petit, les instruments d'optique, lentilles lunettes et microscopes, ouvrent la question de la vérité. On s'en exalte: avec eux l'on voit ce qui n'est pas visible autrement. On s'en méfie: peut-on faire confiance aux images qui s'y donnent à lire? Ce va-et-vient n'a rien perdu de son acuité dans notre propre siècle, où l'hypertechnologie suscite autant l'engouement que la crainte. Il est aussi pertinent par rapport au roman: le roman est le lieu de l’illusion. / Le lieu de l’égarement. / Le lieu de l’erreur, de la tromperie. // On se méfie du roman qui déforme, / tout comme les lentilles déforment, / font paraître proche ce qui est loin, / font paraître grand ce qui est petit, / diffractent et irisent.
En si peu de pages et dans le mouvement d'une pensée qui pulse, Maylis de Kerangal partage beaucoup dans ce petit livre vif et passionnant, issu d'une conférence donnée en 2024 au Banquet du Livre de Lagrasse.
En nous confiant son art du roman, Maylis de Kerangal nous offre aussi une inspirante leçon de lecture et une méditation profonde sur ce que c'est que l'attention, ce trésor malmené et convoité de notre temps.
Tout cela me parle de voir,
de rendre visible.
Tout cela me parle de regarder dans le ciel.
Tout cela me parle de faire attention.
J'ai le sentiment
que tout cela me parle de littérature.
I giorni di vetro, traduit Les jours de verre par Romane Lafore pour Gallimard, déploie une vaste fresque historique qui plonge le lecteur dans l’Émilie-Romagne fasciste, de 1920 à 1946. À travers les destins croisés de deux femmes, chacune opposant à sa manière une forme de résistance à la brutalité du régime, l’autrice explore les blessures d’une époque marquée par la violence et l’oppression.
L’intrigue se déroule dans la région de Forlì, ville natale de l’autrice elle-même. Elle suit le parcours de Redenta, une jeune fille fragile, née malade dans une famille pauvre au début des années 1920. Tandis que le fascisme étend progressivement son emprise sur le pays, son destin croise celui d’Iris, institutrice engagée dans la résistance.
Couronné d’un large succès en Italie, le roman séduit par l’ampleur de sa reconstitution historique et la force de son souffle romanesque. Nicoletta Verna dresse un portrait sombre et saisissant de l’Italie fasciste : la misère qui frappe les campagnes et les zones montagneuses, les mentalités souvent enfermées dans les préjugés et les superstitions, la condition subalterne des femmes, mais aussi l’idéologie viriliste qui imprègne la société entière.
Le récit s’élargit ensuite aux grandes tragédies de l’histoire italienne. La campagne coloniale menée par Mussolini en Éthiopie révèle la violence d’une entreprise impérialiste dont beaucoup d’Italiens ignorent jusqu’à l’existence du territoire visé. Puis viennent les années de guerre, la capitulation de 1943, la création de la République de Salò, l’occupation nazie et la spirale de violences qui s’ensuit. Dans les maquis se constituent alors des groupes de partisans communistes et antifascistes, porteurs de l’espoir d’une libération à venir…
De l’ouverture à l’épilogue, ce roman, telle une rencontre entre L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante et La Storia d’Elsa Morante, emporte par son souffle puissant !
Assurément, la lecture de votre été…
Gallimard, 25 euros, traduit de l'italien par Romane Lafore. Existe en format numérique ici.
Ils sont là, si proches, et pourtant leur mystère demeure intact. Sitôt qu’on prend le temps de les regarder, de les écouter, la fascination opère. Ils sont l’inconnu familier, la force et la fragilité mêlées, la singularité dans nos espaces communs.
De tout temps les oiseaux ont inspiré l’humanité. La beauté, la légèreté, le tissage entre l’unique et le multiple: tout chez eux invite à rêver, prendre de la hauteur, repenser notre façon d’écouter et d’habiter le monde. Voilà pourquoi la collection Des oiseaux, initiée par Xavier Barral en 2018, nous est si précieuse – volière d’images, d’idées, de beauté.
Au sein de la maison d’édition qu’il a fondée en 2002 et dédiée aux écritures photographiques contemporaines, Xavier Barral voulait faire une
Lire la suite : À tire d'aile - focus sur la collection "Des oiseaux"
L'Irlande doit être l'un des rares pays où une fête d'ampleur nationale est née entre les pages d'un roman.
Chaque année en effet, le 16 juin, le pays célèbre le Bloomsday en l'honneur de Leopold Bloom, héros du mythique Ulysse de James Joyce qui se déroule le 16 juin 1904. Un roman vertigineux qui a rendu cette journée inoubliable.
Le 16 juin est devenu au fil du temps une fête fameuse au cours de laquelle les passionnés de Joyce, les amoureux de littérature et l’Irlande tout entière célèbrent Ulysse. Le Bloomsday est désormais la fête irlandaise la plus célèbre après la St Patrick. Ce jour-là, il est de coutume de partir sur les traces de Leopold Bloom à travers Dublin, de manger les mêmes choses que lui (ah, les rognons au petit-déjeuner !), de chanter ses chansons préférées... si possible en portant une tenue 1900. Et puis bien sûr, c’est le jour idéal pour se plonger dans Ulysse.
Lire la suite : L'Irlande à lire: ce 16 juin, nous fêtons le Bloomsday
Dans les albums de Delphine Perret, on trouve tout ce qu'il faut pour grandir et partir à la découverte du monde. Parfois les albums de Dephine Perret nous font rire, mais alors tellement rire: ah! ce savoureux Moi le loup, ou ce tout petit Gros livre qui déborde de cocasserie, ou cette irrésistible Super histoire de cow-boy. Parfois ils nous éblouissent par leur admirable subtilité et par la profusion de sensations qui s'exprime dans un trait absolument épuré: lisez, relisez les histoires de Björn, l'ours le plus élégant de l'univers.
Et puis parfois aussi les albums de Delphine Perret nous bouleversent.
Tant de beauté, d'empathie, d'intelligence, de poésie. Tant de puissance dans la douceur. Tant de générosité. On sort changé·e de la lecture du Plus bel été du monde, et il en va de même aujourd'hui avec Mira, notre chien. Deux albums qui, dans le travail graphique de Delphine Perret, partagent l'utilisation de la peinture et le chatoiement de couleurs agissantes.
Une petite fille raconte son chien. Elle le fait à partir des mots de sa sœur, "Ma soeur dit que notre chien est orange", des mots qu'elle précise par ses propres sensations: la douceur du poil de Mira, la force de ses épaules, son odeur de laine, la peau rêche de ses coussinets. Pour les deux sœurs, Mira est un compagnon de jeux et de promenades en forêt. "C'est un ami, un protecteur". Il est grand "comme une prairie moelleuse", s'ébroue joyeusement, guette la moindre miette tombée d'une assiette.
À travers la présence de Mira, la petite fille découvre le monde qui l'entoure. Comme Mira dépasse les limites du jardin ("Ma sœur dit que Mira court très loin dans le pré"), il est un guide précieux, un initiateur. Le monde est vaste, le monde est beau, le monde déborde de sons, de chants d'oiseaux, d'odeurs, de sensations. Il faut en faire provision.
Puis quand le soir tombe et qu'il est l'heure de rentrer, quand la lumière du jour cède la place aux ombres de la nuit, les rôles s'inversent: c'est la petite fille qui trouve les mots pour accompagner sa sœur dans le noir inquiétant. Au "Ma sœur dit" qui a ponctué le livre jusque là succède un "Je lui dis", passage de témoin qui dit la complicité des deux sœurs aux visages jumeaux quand leurs yeux se ferment. Qui dit aussi comment la fragilité peut se vivre comme une ressource.
Avec cet album tellement émouvant, Delphine Perret nous apprend à voir. Et nous rappelle que pour voir vraiment, il faut convoquer chacun de nos sens. L'ouïe, le toucher, l'odorat, le goût participent à la construction de nos paysages visuels.
Surtout, Mira, notre chien partage ce message fort: on ne voit pas pleinement s'il nous manque un sixième sens, le plus merveilleux des outils pour appréhender le monde autour de nous – la confiance. Une sœur, un chien, un parent, un ami... c'est dans la relation que la lumière jaillit. Et c'est bouleversant.
"Qu'il fasse jour ou nuit, c'est Mira qui voit pour moi". Un album pour ouvrir les yeux et les cœurs, à tout âge.


