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Vous avez élu le merveilleux Lequel de nous portera l'autre de Violaine Lison, publié par les éditions Esperluète, pour ce deuxième Prix des Librairies Indépendantes.
Initié par le Syndicat des Libraires francophones de Belgique (SLFB), ce prix a pour vocation de récompenser un ouvrage de littérature paru dans le courant de l’année qui précède. La grande particularité du prix réside dans le fait que, après une première sélection réalisée par un comité composé d’une dizaine de libraires, le vote final revient au public fréquentant la cinquantaine de librairies indépendantes participantes.
C'est donc vous qui avez mis à l'honneur ce récit-enquête dans lequel Violaine Lison cherche à s'approcher au plus
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Brúnisandur se tient tout au bord de la côte ouest de l’Islande, une bourgade posée à la lisière du monde. Mais ce qui s’y joue d’amour et de haine, de passions et de dévastations, c’est le cœur de notre condition humaine. Dans les romans de Jón Karman Stefánsson, "la lisière du monde est aussi son centre, et son centre sa lisière" – c’est pourquoi ils nous sont si précieux, c’est pourquoi chaque lecteur, chaque lectrice, éprouve puissamment en les lisant le sentiment d’appartenir à une entité plus vaste.
C’est particulièrement vrai avec ce nouveau livre. Corps célestes à la lisière du monde s’appuie sur un événement si lointain dans le temps et l’espace qu’il pourrait paraître insignifiant, et parvient au contraire à nous donner des nouvelles de nous-mêmes avec une acuité et une intelligence rares. Tant de profondeur, tant d’éclats de beauté et de tragédie: c’est la grâce Stefánsson, et elle opère singulièrement ici.
Nous sommes en octobre 1615 et il y a six ans que le révérend Pétur a pris sa charge à Brúnisandur. Il y est arrivé précédé d’une réputation sulfureuse d’esprit libre et libertin. Parmi les fermiers rudes et silencieux des terres de l’Ouest, Pétur a pourtant réussi à trouver sa place, lui l’érudit formé à Copenhague et à Londres, lecteur subtil des textes bibliques et grand connaisseur des sagas de son pays. Sa servante Dóróthea n’est pas pour rien dans le respect qu’on lui témoigne. Aux yeux de tous, elle incarne la mémoire et la sagesse ancestrales. Elle est pour Pétur un soutien de chaque instant et une boussole morale.
Lorsque s’ouvre le roman, Pétur entreprend d'écrire une lettre à "son exquise", une femme qui est sa raison de vivre ("ne t’éloigne pas de moi, sans toi, je cesse d’exister") et dont nous mettrons du temps à découvrir l’identité. Sa lettre, toute en circonvolutions, en digressions, en plongées dans le temps, c’est le livre que nous lisons. Par l'écriture, Pétur cherche à trouver du sens à une tragédie à laquelle il a été mêlé, le massacre de pêcheurs basques venus chasser la baleine dans les eaux islandaises et contraints par une violente tempête à attendre le retour du printemps qui leur permettra de reprendre la mer. Ces marins étrangers, d’abord bien accueillis, se sont rendus coupables de forfaits que le bailli de l’île entend punir sévèrement. Une expédition se monte, "on affûte les épées de tous côtés et les ténèbres approchent". Pétur pressent un massacre et tente de s’y opposer. Mais que peuvent sa culture et ses convictions face à la détermination du bailli, aux hommes fanatisés, aux mensonges qui font de l’étranger un ennemi à éliminer ? Pétur n’arrêtera pas la violence en marche. Il en porte une infinie culpabilité, même s’il sait qu’un jour, "demain ou dans quatre cents ans", la vérité sera exhumée.
La lettre de Pétur déroule donc le fil de ces sinistres événements. Mais elle élargit la perspective en tissant mille histoires. Sautant par-delà les années avec fluidité, l’insatiable écrivain qu’est Pétur, double à travers les siècles de Jón Kalman Stefánsson, déploie son formidable art du portrait et dresse une comédie humaine vibrante et frémissante. Habités de passions tumultueuses, hommes et femmes sont aussi pris dans un réseau serré de généalogies qui rappellent l’imaginaire des sagas. Leurs sentiments, leur appétit de vie, leurs moments de gloire ou de débâcle sont tellement incarnés qu’ils deviennent nôtres. Dans cette Islande du 17e siècle où il faut composer avec la force des éléments, avec les ténèbres, le froid et la sévérité de la parole divine, les femmes semblent infiniment plus audacieuses et libres que les hommes. Helga et Katrín, Halldóra et Kristín, Dóróthea et même cette étonnante chienne que Pétur a baptisée Sappho, sont autant de figures inoubliables.
Hanté par la mort, la perte, la faute, Corps célestes à la lisière du monde est un roman méditatif malgré sa haute teneur en événements. Dans un paysage à la beauté âpre et sauvage, Pétur/Stefánsson dépose une langue lyrique et densément poétique. C’est une merveille de bout en bout, qui emporte, déconcerte, étreint et nous ramène au cœur de notre métier d’homme: "nous ne sommes qu’éternels tâtonnements".
Éditions Christian Bourgois, traduit de l'islandais par Éric Boury, 24 euros
Sans le connaître, sans même l'avoir jamais rencontré, j'éprouve depuis longtemps une vive reconnaissance envers Paul Smid. C'est pour raconter des histoires au petit garçon qu'il était que sa maman, la géniale Catharina Valckx, a commencé à écrire et illustrer des livres pour enfants. C'est donc à Paul Smid que nous devons de connaître Totoche et Mérédith, Billy et Jean-Claude, Waldo et Zanzibar, Lisette et Edith, Coco Panache, Bruno, Manu, Nono et tant d'autres: toute une famille de papier au sein de laquelle on se sent si bien.
Aujourd'hui le petit garçon à qui l'on racontait des histoires a grandi. Le voici qui prend la plume pour, à son tour, nous faire le cadeau d'un délicieux récit. On ne s'étonnera pas d'y trouver tous les ingrédients qui font le charme et la fantaisie des livres de Catharina Valckx: l'ôde à l'amitié, à l'attention pour les autres, à la joie d'être ensemble; et puis aussi la malice, l'humour, la tendresse.
José est un lapin ordonné. Dans sa coquette maison perchée au sommet de la colline, il aime par-dessus tout le calme, les bons livres et le thé à la camomille. Mais dans la forêt, autour de lui, il s'en passe des choses. Depuis des jours et des jours, les pluies torrentielles perturbent la vie des autres animaux. Peut-on rester chez soi à regarder le désastre tout en se sentant à l'abri? José le pense, jusqu'à ce qu'une taupe fasse irruption dans son salon. Ses galeries inondées, Léo cherche à se mettre au sec. José veut bien l'accueillir, mais pas trop longtemps – il ne faut pas exagérer.
Le lendemain débarquent chez José Sophie l'écureuille et une mamie souris, suivies d'un hibou, un hérisson, des sauterelles jumelles. Désormais, il y a dans la maison de José un joyeux désordre, des histoires dans tous les sens, des jeux, des rires. Pauvre José? Mais non: jamais il n'a été plus heureux qu'en compagnie de ses nouveaux amis!
À hauteur d'enfants, Paul Smid et Catharina Valckx racontent les catastrophes écologiques, les désordres du monde, le fait d'être loin de chez soi, mais aussi le sens de l'accueil, de la solidarité et de la fraternité. Un album-abri, à la chaleur contagieuse et réconfortante.
L'École des Loisirs, 14.50 euros
Chaque année, les librairies Initiales décernent leur Prix Mémorable. Un prix en dehors des sentiers battus, qui met en avant notre goût de libraires pour les pépites et les projets éditoriaux singuliers. Au fil des années, la collection des Prix Mémorables dessine une jolie cartographie littéraire.
Suivez le guide!
C'est Eux dont les noms sont inconnus, de l'Américaine Sanora Babb, qui remporte cette année le Prix Mémorable. Le livre est publié par les éditions du Sonneur dans une traduction de Thierry Beauchamp. C'est un roman puissant, portrait d'une famille de fermiers aux prises avec les tempêtes de sable qui
Les trésors du fonds
Vous ne connaissez pas encore Nellie Bly ? Alors, lisez ceci !
Née Elizabeth Cochrane en Pennsylvanie en 1864, Nelly Bly s’impose comme l’une des grandes pionnières du journalisme d’enquête moderne. Bien avant que ces pratiques ne deviennent courantes, elle a initié des démarches journalistiques novatrices, souvent réitérées. Son parcours mérite absolument d’être redécouvert.
En 1887, à seulement 23 ans, elle est engagée au New York World du célèbre Joseph Pullitzer. Sa mission : s’infiltrer dans un asile psychiatrique pour femmes, le Blackswell’s Island Hospital, au large de New York. Déterminée, courageuse et subtile, elle simule la folie pour y être internée. Pendant dix jours, elle partage le quotidien de centaines de patientes.
De cette immersion naît un reportage explosif. Nellie Bly y dénonce des conditions de vie effroyables : froid, faim, négligence médicale, violences physiques et psychologiques. Elle révèle aussi l’arbitraire de certains internements, où la pauvreté ou l’isolement suffisent à faire basculer des femmes dans l’enfermement. Le compte rendu est épouvantable.
À sa publication, le récit provoque une véritable onde de choc et entraîne des réformes concrètes : amélioration des conditions dans plusieurs établissements et augmentation des financements publics à New York pour la prise en charge des patientes. Téméraire dans sa démarche, pragmatique et sincère dans son écriture, Nellie Bly a mis en lumière le sort des patients psychiatriques de l’époque, et réussi à faire bouger les lignes !
Ce succès lance sa carrière, le reportage en immersion devient sa marque fabrique, toujours au service de causes sociales. Très vite, d’autres s’inspirent de ses méthodes, qu’elle a contribué à inventer.
Pourquoi lire Nellie Bly aujourd’hui ? Parce que, en tant que journaliste et en tant que femme, au dix-neuvième siècle, elle a bousculé et redéfini les normes, et parce que son héritage est toujours vivant. Florence Aubenas, pour ne donner qu’un exemple, s’inscrit dans sa lignée. En 2009, elle s’était fait embaucher, via des boîtes d’intérim, dans une société de nettoyage de la région de Caen et, après six mois d’heures de ménage cumulées en vrac, en avait rédigé un témoignage sidérant : Le quai de Ouistreham (Éditions de l’Olivier).
Points, 6,95 euros.