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etrange tumulte de nos vies messudL'avis d'Anouk:

Une histoire n’est pas linéaire ; c’est quelque chose de plus riche, qui forme des tourbillons et des remous, s’élève et retombe, se répète.

L’histoire que Claire Messud nous raconte dans L’étrange tumulte de nos vies est en effet tout en tourbillons et en remous.

C’est une histoire longue, elle embrasse quatre générations, presque un siècle dans la vie d’une famille et du monde. C’est une histoire vaste qui nous mène de l’Algérie au Canada en passant par Thessalonique, Buenos Aires et Sidney. C’est une histoire complexe, celle d’une famille qui ressemble à celle de l’autrice, marquée par le déracinement, le poids du chagrin et la grâce de l’amour.

Construit en sept amples mouvements qui racontent chacun un moment de la vie familiale, le roman fait tenir ensemble des constellations d’histoires, multipliant les points de vue, les perceptions, les émotions. L’étoffe qui se tisse est d’une souplesse incomparable, passant avec fluidité des trajectoires individuelles aux grands événements du siècle – guerres, exils, décolonisation, libération des femmes...

L’étrange tumulte de nos vies s’ouvre en juin 1940, dans la sidération qui suit la défaite française. Gaston et Lucienne Cassar sont séparés de part et d’autre de la Méditerranée, lui retenu en Grèce dans ses fonctions d’attaché naval, elle rentrée en Algérie, leur terre natale, où ils pensent se retrouver rapidement. Gaston et Lucienne forment tout au long de leurs longues vies un couple solaire, pourtant marqué par un lourd secret que l’on ne découvre que dans les toutes dernières pages du livre. Pour leurs enfants et leurs petits-enfants, l’amour inconditionnel qui unit Gaston et Lucienne est un point de repère, une balise fixe dans des vies souvent ballotées au gré des chaos du monde ou des affectations professionnelles.

Pour raconter cette histoire familiale tumultueuse, Claire Messud incarne chaque personnage avec finesse. Les émotions, les choix, les hésitations, les tentations des membres de la famille Cassar, déployés sur le temps long, permettent de confronter les points de vue et de montrer chacune et chacun "à tous les âges de sa vie". Les erreurs commises, dont le poids est parfois lourd à payer, les addictions, les silences néfastes se mêlent à "des rires, de la joie, et de l’émerveillement" – car c’est cela une vie, "ni bonne ni mauvaise – ou, plutôt, à la fois bonne et mauvaise".

S’il fait sans cesse allusion aux événements qui ponctuent les décennies traversées, de 1940 à 2010, L’étrange tumulte de nos vies n’est pas pour autant, ou n'est pas seulement, un roman historique. C’est plutôt un roman sur les récits que nous nous racontons à nous-mêmes, sur le rôle que nous y tenons, sur la façon dont nous les transmettons. Et c’est ce qui donne au livre sa portée universelle et profondément touchante. Dans un lumineux prologue, Claire Messud ramasse ainsi son propos: "Je suis écrivaine; je raconte des histoires. Je veux raconter l’histoire de leurs vies. Peu importe où je commence, au fond. Nous sommes toujours au milieu; où que nous nous tenions, nous n’avons qu’une vision partielle".

 

Éditions Christian Bourgois, traduit de l'anglais (Canada) par France Camus-Pichon, 25 eurosbtn commande

cover carthageL'avis de Maryse:

Ce roman audacieux et singulier déploie un style subtil, au service d’un propos érudit qu’il rend accessible.

La philologue espagnole Irene Vallejo relatait merveilleusement l’histoire du livre et de la lecture dans l’Antiquité dans son essai L’Infini dans un roseau. Dans son roman Carthage, elle s’essaye à une réécriture d’un mythe fondateur - et non des moindre : celui d’Énée, figure légendaire à l’origine des fondations de Rome.

Selon la légende, après avoir fui la destruction de Troie avec son fils et quelques compagnons, Énée fait naufrage sur les côtes de Carthage. C’est là que débute le récit, alors que le destin du héros s’entrelace avec celui de la reine Elissa – plus connue sous le nom de Didon – et celui du dieu Éros, espiègle archer bien décidé à faire naître l’amour entre ces deux êtres marqués par l’exil.

Des siècles plus tard, Auguste, premier empereur de Rome, commande au poète Virgile l’écriture de l’Énéide, grand poème épique chargé d’exalter les origines de la civilisation romaine. Une œuvre éminemment politique, donc, pour servir les ambitions de propagande du régime en construction. Mais face à l’attente impériale, Virgile hésite. Ce qu’il veut écrire, ce n’est pas l’héroïsme triomphant ni la gloire d’un empire naissant, mais la douleur des survivants, l’incertitude des vaincus, la peur des exilés. Car, dit-il, « la défaite est toujours le point de départ d’une grande histoire ». Son texte traversera les siècles.

Dans ce roman d’aventure, Irene Vallejo donne voix aux protagonistes du mythe – y compris au dieu Éros –, en leur prêtant les mots et les émotions de notre époque. Tous sont habités par le doute, la peur, les élans du cœur. L’autrice revisite ainsi la grande épopée antique pour y tisser une réflexion contemporaine sur le pouvoir, la guerre, l’exil, l’amour, la condition des femmes… et sur la manière dont s’écrit l’Histoire.

Traduit de l'espagnol (castillan) par Bernadette Engel-Roux, Albin Michel, 21,90 euros.

Disponible en format numérique ici.


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apres sappho Selby Wynn SchwartzL'avis d'Anouk

Souvenez-vous de ce que nous avons fait

Du temps de notre jeunesse

Oui, tant de douces choses

Des poèmes de Sappho ne restent que des fragments. Éclats de beauté qui fascinent par-delà les siècles et trouvent dans ce livre singulier une résonance spectaculairement moderne.

Après Sappho tisse des vies de femmes au tournant des 19e et 20e siècles. Toutes ont en commun d’avoir soif d’un monde nouveau, d’une place qui ne serait pas subalterne dans un monde modelé pour les hommes. Elles viennent du monde ouvrier ou de la haute aristocratie ; elles sont françaises, anglaises ou italiennes ; certaines nous sont familières quand les autres sont oubliées ou inconnues – peu importe, dans ce livre elles sont des sœurs, nos sœurs. Leur nous court à travers tout le livre, prête aux vies de chacune un même corps, un même chœur, et invite le lecteur à y prendre sa part. Notre premier acte a été de changer de nom. Nous allions devenir Sappho.

On croise au fil des pages Isadora Duncan et Colette, Renée Vivien et Natalie Barney, Sarah Bernhard, Djuna Barnes, Vita Sackville-West, Eillen Gray et Virginia Woolf bien sûr, qui est comme le miroir contemporain de Sappho. Woolf dont le père avait écrit un Dictionary of National Biography, monumentale entreprise pour raconter la gloire des grands hommes, et qui a subverti ce genre étriqué de la biographie en écrivant Orlando, récit d’une vie mouvante dans le lieu, l’époque, le genre.

La façon qu’a Selby Wynn Schwartz de raconter toutes ces femmes s’apparente au modèle woolfien : mouvant, fluide, tout à la fois éclaté et limpide. Au gré des 20 chapitres d’Après Sappho, eux-mêmes décomposés en scènes brèves, la chronologie n’est pas de mise, et aucune autre logique pour passer d’un paragraphe à un autre que la circulation du désir et de la lumière. Cela donne un livre ne ressemblant à nul autre, vertigineux par son érudition mais joueur, inventif, transgressif comme ces femmes qui ont fait exploser les carcans de leur époque.

Et puis il faut dire un mot de l’objet livre, sublime écrin à ce texte hors-normes. Le format, le papier, le jeu des couleurs, les arabesques des marges, les illustrations végétales qui séparent les chapitres, les clins d’œil à l’art nouveau: tout est beau, soigné, pensé pour que la forme approfondisse l’expérience du fond.

Un livre-trésor, dont on n’a jamais fini l’exploration.

 

Gallimard, L'Imaginaire, traduit de l'anglais (États-Unis) par Hélène Cohen, 25 eurosbtn commande