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bagarre groffL'avis d'Anouk

On dit souvent que les lecteurs francophones n'apprécient pas les nouvelles, un genre pourtant si prisé ailleurs. Si vous aussi vous pensez ne pas aimer cet art du bref, alors prenez juste quelques minutes pour lire Le vent, la nouvelle qui ouvre ce formidable recueil de Lauren Groff. Dix pages à peine, et toute la densité, toute l'épaisseur d'une histoire qui s'insinue en vous pour toujours. Cette mère fuyant avec ses trois enfants la violence d'un homme, vous ne l'oublierez pas. Le vent qui souffle entre ces quelques pages, "ce vent noir et incessant", il se propage d'un cœur à l'autre et vous ébranle par sa puissance.

On trouve dans La bagarre tout ce qui fait de Lauren Groff une grande voix de la littérature américaine: énergie, rage, sens du portrait, construction acérée et une palette inouie pour cartographier les tourments de l'âme et "la terrible profondeur de l'amour". Comme Alice Munro, Lauren Groff saisit dans toute leur complexité ces "moments de lisière" où la vie bascule et propulse les personnages dans un territoire à apprivoiser.

Ainsi, dans La bagarre, une adolescente reste collée au corps de sa mère qui vient de mourir: "Elle était pétrifiée et elle avait mal, pourtant elle continuait de se tenir ainsi, sans bouger, car elle savait que, à l'instant où son corps faiblirait et se mettrait en mouvement en dépit de sa volonté féroce, ce mouvement ferait repartir le temps; et d'un bond elle serait rattrapée, alors il faudrait accepter la terrible chose qui était en train de se produire, l'avenir qui s'élevait et s'élevait toujours plus, elle serait attirée dans cet environnement plus dense, plus sombre et bien plus solitaire qui serait désormais le sien pour le restant de ses jours".

Chez Lauren Groff; chaque vie recèle des silences, des mystères et une poignante solitude. Pour autant, si elles sont souvent déchirantes, les nouvelles véhiculent aussi tellement d'empathie et d'humanité qu'elles sont emplies de lumière et éclairent nos propres chemins de vie.

Éditions de l'Olivier, traduit de l'anglais (États-Unis) par Carine Chichereau, 22 eurosbtn commande

 

annee a paris levyL'avis d'Anouk:

On ne résiste pas à un rendez-vous avec Deborah Levy: sa liberté de ton, son humour généreux, son intelligence vive donnent à chacun de ses livres un air de joyeuses retrouvailles.

Une année à Paris, comme une nouvelle pièce à son "autobiographie en mouvement", est un livre de quêtes perdues d'avance, d'amitiés et d'amours, de flâneries et de repas partagés. Le livre s'ouvre alors que la narratrice, qui est et n'est pas Deborah Levy, aide une amie à retrouver son chat fugueur. Le chat s'appelle le fil, il se dérobe sans cesse, et retrouver le fil sera (ou pas) l'un des enjeux, en apparence cocasse mais tellement vertigineux, de ce livre qu'il est bien difficile d'attraper. "'Le fil, le fil, le fil, reviens à la maison!"

Car l'insaisissable, c'est bien ce que traque Deborah Levy dans ce livre mis sous l'exergue de Winnicott ("Se cacher est un plaisir, mais ne pas être trouvé est une catastrophe"). Cette année à Paris est pour la narratrice l'occasion d'une autre partie de cache-cache, avec Gertrude Stein cette fois. Ah, Gertrude Stein! Dans l'effervescence intellectuelle et artistique du début du XXe s!ècle, elle quitte Harvard et ses études de médecine pour s'installer à Paris. Collectionneuse des avant-gardes, de Picasso à Matisse, de Picabia à Cézanne, Gertrude Stein est aussi une écrivaine "cubiste", qui revendiquait d'être peu lisible ("Mon écriture est limpide comme de la boue, mais la boue se dépose et les courants d'eau claire filent et disparaissent") et cherchait à inventer un langage neuf, de nouvelles règles de grammaire. Stein, c'est aussi une icône queer: avec Alice B. Toklas, qu'elle avait épousée, elles formaient un couple fascinant, capable de faire rimer bonheur intime et recherche intellectuelle. "Chaque siècle a besoin qu'un artiste démantèle la cohérence telle qu'on l'a apprise et fasse de la place à la nouveauté".

Bien sûr, raconter Gertrude Stein est impossible, et cette Année à Paris est une lutte pour y parvenir tout en sachant qu'on n'y parviendra pas.

Entre sa quête du fil et sa quête de Gertrude Stein, la narratrice n'oublie pas pour autant d'acheter des pommes normandes au marché, de tester les recettes d'Alice B. Toklas, de se promener au Père Lachaise pour y croiser les fantômes de Gertrude et Alice, de rencontrer un homme qui aime le parfum des orangers et Isadora Duncan, de faire face à une invasion de souris dans son appartement. Alors que "le XXIe siècle semble vouloir se suicider", la narratrice et ses amies nous entrainent dans un tourbillon tantôt gouailleur, tantôt profond, et nous proposent des pistes à défricher: qu'est-ce qu'être moderne? qu'est-ce que perdre? comment aimer, regarder, écrire autrement?

Joyeusement désordonné, ce livre offre ce qu'offrait Gertrude Stein selon les mots de Francis Scott Fitzgerald: "un foyer auquel nous nous sommes tous toujours réchauffés".

 

La littérature n'existe-t-elle pas pour ça? Partir dans les collines à la recherche du sens caché?

 

Édition du Sous-Sol, traduit de l'anglais par Céline Leroy, 21.50 euros

comme sil pleuvait wolffL'avis d'Anouk:

"Il était une fois comme jamais". C'est ainsi que commencent les contes en Roumanie, avec ce comme jamais qui ouvre un espace pour le flou, l'indéterminé.

Comme s'il pleuvait raconte, sur quatre générations, le passage du siècle dans une région oubliée des Carpates. Lorsque le livre s'ouvre, la Première Guerre mondiale bat son plein sur cette terre isolée que se disputent Austro-Hongrois et Roumains. Sur le front, le jeune Jacob tente de surmonter l'angoisse, la faim, le froid. Parce qu'il est instruit, il a la charge du courrier – un privilège qui signera aussi sa perte. L'expérience de la guerre élargit sa vie intérieure, la transforme en profondeur. Jacob est de ceux qui peuvent laisser filer un ennemi pourtant à portée de tir, parce que d'un regard il comprend que l'adversaire, dans un autre temps, aurait pu être un frère. De ceux qui n'ont pas coupé le lien avec l'enfance et l'innocence. Jacob porte un secret, scellé par une mort tragique, et dont l'onde va se propager comme des ronds dans l'eau, comme les dernières notes d'une partition qui continuent de résonner.

Tirant un fil qui court de Jacob jusqu'à aujourd'hui, Iris Wolff nous offre le bouleversant portrait d'une terre nimbée de bleu quand le jour se lève mais abîmée tout au long du 20e siècle par la violence des armes et des idéologies.

Jacob, puis Henriette, Vicco et Hedda: tous les personnages de ce roman bref et intense subissent, d'une époque à l'autre, le poids du deuil, de l'exil, de la peur, de la liberté entravée. Et pourtant chacun conserve en son for intérieur des ressources pour avancer et tenter de voir chaque jour comme "intact, vierge, et distinct du précédent": un espace à inventer.

Nourri d'histoires entremêlées, de ces histoires qui ne se racontent qu'en chuchotant, Comme s'il pleuvait ressemble à ses protagonistes: c'est un roman qui réussit le paradoxe d'être à la fois discret et d'une grande puissance d'incarnation. Une lecture dont la subtilité et la délicatesse s'impriment durablement.

Éditions Christian Bourgoistraduit de l'allemand par Claire de Oliveira, 19 eurosbtn commande