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Brúnisandur se tient tout au bord de la côte ouest de l’Islande, une bourgade posée à la lisière du monde. Mais ce qui s’y joue d’amour et de haine, de passions et de dévastations, c’est le cœur de notre condition humaine. Dans les romans de Jón Karman Stefánsson, "la lisière du monde est aussi son centre, et son centre sa lisière" – c’est pourquoi ils nous sont si précieux, c’est pourquoi chaque lecteur, chaque lectrice, éprouve puissamment en les lisant le sentiment d’appartenir à une entité plus vaste.
C’est particulièrement vrai avec ce nouveau livre. Corps célestes à la lisière du monde s’appuie sur un événement si lointain dans le temps et l’espace qu’il pourrait paraître insignifiant, et parvient au contraire à nous donner des nouvelles de nous-mêmes avec une acuité et une intelligence rares. Tant de profondeur, tant d’éclats de beauté et de tragédie: c’est la grâce Stefánsson, et elle opère singulièrement ici.
Nous sommes en octobre 1615 et il y a six ans que le révérend Pétur a pris sa charge à Brúnisandur. Il y est arrivé précédé d’une réputation sulfureuse d’esprit libre et libertin. Parmi les fermiers rudes et silencieux des terres de l’Ouest, Pétur a pourtant réussi à trouver sa place, lui l’érudit formé à Copenhague et à Londres, lecteur subtil des textes bibliques et grand connaisseur des sagas de son pays. Sa servante Dóróthea n’est pas pour rien dans le respect qu’on lui témoigne. Aux yeux de tous, elle incarne la mémoire et la sagesse ancestrales. Elle est pour Pétur un soutien de chaque instant et une boussole morale.
Lorsque s’ouvre le roman, Pétur entreprend d'écrire une lettre à "son exquise", une femme qui est sa raison de vivre ("ne t’éloigne pas de moi, sans toi, je cesse d’exister") et dont nous mettrons du temps à découvrir l’identité. Sa lettre, toute en circonvolutions, en digressions, en plongées dans le temps, c’est le livre que nous lisons. Par l'écriture, Pétur cherche à trouver du sens à une tragédie à laquelle il a été mêlé, le massacre de pêcheurs basques venus chasser la baleine dans les eaux islandaises et contraints par une violente tempête à attendre le retour du printemps qui leur permettra de reprendre la mer. Ces marins étrangers, d’abord bien accueillis, se sont rendus coupables de forfaits que le bailli de l’île entend punir sévèrement. Une expédition se monte, "on affûte les épées de tous côtés et les ténèbres approchent". Pétur pressent un massacre et tente de s’y opposer. Mais que peuvent sa culture et ses convictions face à la détermination du bailli, aux hommes fanatisés, aux mensonges qui font de l’étranger un ennemi à éliminer ? Pétur n’arrêtera pas la violence en marche. Il en porte une infinie culpabilité, même s’il sait qu’un jour, "demain ou dans quatre cents ans", la vérité sera exhumée.
La lettre de Pétur déroule donc le fil de ces sinistres événements. Mais elle élargit la perspective en tissant mille histoires. Sautant par-delà les années avec fluidité, l’insatiable écrivain qu’est Pétur, double à travers les siècles de Jón Kalman Stefánsson, déploie son formidable art du portrait et dresse une comédie humaine vibrante et frémissante. Habités de passions tumultueuses, hommes et femmes sont aussi pris dans un réseau serré de généalogies qui rappellent l’imaginaire des sagas. Leurs sentiments, leur appétit de vie, leurs moments de gloire ou de débâcle sont tellement incarnés qu’ils deviennent nôtres. Dans cette Islande du 17e siècle où il faut composer avec la force des éléments, avec les ténèbres, le froid et la sévérité de la parole divine, les femmes semblent infiniment plus audacieuses et libres que les hommes. Helga et Katrín, Halldóra et Kristín, Dóróthea et même cette étonnante chienne que Pétur a baptisée Sappho, sont autant de figures inoubliables.
Hanté par la mort, la perte, la faute, Corps célestes à la lisière du monde est un roman méditatif malgré sa haute teneur en événements. Dans un paysage à la beauté âpre et sauvage, Pétur/Stefánsson dépose une langue lyrique et densément poétique. C’est une merveille de bout en bout, qui emporte, déconcerte, étreint et nous ramène au cœur de notre métier d’homme: "nous ne sommes qu’éternels tâtonnements".
Éditions Christian Bourgois, traduit de l'islandais par Éric Boury, 24 euros
Vous ne connaissez peut-être pas encore le nom de Sanora Babb. Mais une fois que vous aurez lu Eux dont les noms sont inconnus, vous ne l'oublierez plus, c'est certain.
Vous n'oublierez pas non plus la famille Dunne et ses voisins, vous n'oublierez pas leur courage et leurs espoirs, leur abyssale solitude sous le ciel qui les couvre de poussière; vous n'oublierez pas le bruit des chariots, l'odeur de l'herbe et l'immensité des paysages. C'est que Sanora Babb est une grande, très grande écrivaine, capable de donner à ressentir, par la simple peinture d'un regard, d'un silence ou d'une variation de la lumière, toute l'étendue de la catastrophe humaine et climatique qui est au centre de son roman.
Dans les États-Unis des années 1930, la Grande Dépression avance en un long cortège de misères et d'humiliations. Au centre du pays, de l'Oklahoma au Kansas ou au Nouveau Mexique, une tragédie écologique vient s'ajouter au marasme économique et social: dans ces régions couvertes traditionnellement de prairies et que "le progrès" a converties à marche forcée en terres agricoles, le sol se rebelle. Conjugués à des années de grande sécheresse, les labours incessants ont rendu la terre si friable que de cauchemardesques tempêtes de poussière ruinent des milliers de familles d'agriculteurs. C'est cet épisode sombre que raconte Sanora Babb, en nourrissant sa fiction des récits de familles qu'elle a rencontrées, accompagnées, aimées.
Sanora Babb connaît bien ces terres du Midwest. Elle est née en Oklahoma en 1907 et a passé son enfance chez son grand-père, agriculteur pauvre du Colorado. Élève brillante, elle manque de moyens pour terminer ses études et travaille comme enseignante puis comme journaliste. Au moment du krash boursier de 1929, elle traverse une période de chômage et de misère noire, avant de travailler pour plusieurs magazines et journaux communistes. C'est dans le cadre d'un reportage qu'elle séjourne au camp de Kern, en Californie, où vivent des familles de fermiers déplacées. Parce qu'elles viennent souvent d'Oklahoma, on les appelle les Okies. "Un Okie, c'est moi. Pourquoi ça fait mal? Ce n'est qu'un petit mot, aussi petit que mon plus petit orteil. Pourquoi est-ce que je me sens tout seul? Et triste? Okie est un drôle de mot et un Okie c'est moi. Quelqu un de différent. Quelqu'un de moins bien". Sanora Babb va passer plusieurs mois dans ce camp, faisant l'école aux enfants et récoltant les témoignages de ces Okies méprisés et exploités, avec l'idée de leur consacrer, un jour, un roman.
Puis un matin de 1938, le directeur du camp la met en contact avec un écrivain de passage, un certain John Steinbeck. Sanora Babb déjeune avec lui et lui permet de prendre une copie de ses notes de terrain. Quelques mois plus tard paraît Les raisons de la colère. Les premiers chapitres du roman de Steinbeck font plus que s'inspirer des notes de Sanora Babb, sans que cela soit évoqué. Lorsqu'elle termine à son tour un roman, Sanora Babb ne réussit pas à le faire publier: le chef-d'oeuvre de Steinbeck ne laisse pas de place à un autre livre sur le sujet. Il faudra attendre 2005 pour qu'enfin Eux dont les noms sont inconnus soit publié aux États-Unis, et vingt ans de plus pour que, grâce aux éditions du Sonneur et à la traduction de Thierry Beauchamp, nous puissions le lire en français.
Se plonger dans Eux dont les noms sont inconnus est donc une façon de réparer une injustice littéraire, un cas flagrant d'invisibilisation d'une écrivaine de talent. Mais c'est surtout une immersion dans un territoire littéraire tissé d'empathie, de révoltes, de fulgurance. Assurément, Sanora Babb est une autrice Mémorable à plus d'un titre!
Éditions du Sonneur, traduit de l'anglais (États-Unis) par Thierry Beauchamp, 24.50 euros 
Asya et Manu vivent loin de chez eux, dans une ville et un pays sans nom où ils n’ont pas grandi.
Entre eux, il n’y a pas le socle rassurant d’une langue maternelle commune, d’une tradition ou de repères partagés. Alors ils s’inventent leurs propres rituels, des routines, des mots qui n’existent dans aucun dictionnaire: "c’est ainsi que nous avons créé notre propre langage, une union qui coulait de source plutôt que deux personnes se parlant dans leur langue étrangère".
Autour d’Asya et de Manu, il y a leurs amis, souvent en exil ou en transit eux aussi. Il y a leurs familles, restées au loin mais proches par les pensées, les appels, les visites régulières – Asya redoute plus que tout que les siens pensent "qu’elle devient une étrangère". Et puis il y a la ville, le flux des vies qui s’y croisent, les bruissements du quotidien, les retrouvailles au café ou au parc.
Dans notre temps saturé d’événements, Anthropologie est un roman de l’intime, de l’infime. Il cartographie avec minutie le quotidien, le minuscule, ce qui échappe aux regards pressés. Asya aime penser que vit à côté d’elle une "anthropologue imaginaire", et que celle-ci les observe Manu et elle comme s’ils appartenaient à une tribu à part. "Habituée qu’elle était à identifier les manières dont les gens s’ancrent dans leur foyer, leur langue et leurs coutumes, qu’est-ce que l’anthropologue minuscule mettrait en évidence, avec nos appartements provisoires où nous vivions sans langue d’origine commune, sans religion, sans réseau familial ni obligations qui nous enracinent dans ces lieux ? (...) Ayant souvent l’impression que notre vie était irréelle, je sommais l’anthropologue de remédier à cet état de fait".
Cette "anthropologue minuscule" est un peu le double d’Asya, qui est documentariste et filme jour après jour la vie d’un parc. Qui s’y promène, s’y repose, y joue? Qui y vient pour les rencontres, pour saluer un arbre, pour pique-niquer avec des amis? Asya filme, écoute, traque ce qu’elle nomme "les sillons de l’existence". Sa grand-mère se moque, piquante: "Oublie le quotidien, ça n’intéresse personne (...). On t’a donné le nom d’un continent et tu filmes un parc".
Mais Asya persiste, les choses prennent forme, comme le livre qui se construit en assemblant de courtes vignettes autour de la vie d’Asya et Manu. Qu’est-ce que trouver une place pour soi, pour son couple, dans le brouhaha du monde ? Comment frotter ses rêves au réel, comment garder vive son attention – à la beauté du monde, à la fragilité d’une vieille voisine, aux inquiétudes de ceux que l’on aime ?
Avec délicatesse, fraîcheur et un humour teinté d’ironie, Ayşegül Savaş attrape dans son roman quelque chose qu’il est difficile de peindre avec tant de justesse: le bonheur. Asya et Manu sont sensibles, gentils, curieux – des qualités qui ne seront jamais à la mode mais qui se propagent avec subtilité d’une page à l’autre d’Anthropologie. On s’en délecte !
Éditions de l'Olivier, traduit de l'anglais par Céline Leroy, 22 euros