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Vous ne connaissez peut-être pas encore le nom de Sanora Babb. Mais une fois que vous aurez lu Eux dont les noms sont inconnus, vous ne l'oublierez plus, c'est certain.
Vous n'oublierez pas non plus la famille Dunne et ses voisins, vous n'oublierez pas leur courage et leurs espoirs, leur abyssale solitude sous le ciel qui les couvre de poussière; vous n'oublierez pas le bruit des chariots, l'odeur de l'herbe et l'immensité des paysages. C'est que Sanora Babb est une grande, très grande écrivaine, capable de donner à ressentir, par la simple peinture d'un regard, d'un silence ou d'une variation de la lumière, toute l'étendue de la catastrophe humaine et climatique qui est au centre de son roman.
Dans les États-Unis des années 1930, la Grande Dépression avance en un long cortège de misères et d'humiliations. Au centre du pays, de l'Oklahoma au Kansas ou au Nouveau Mexique, une tragédie écologique vient s'ajouter au marasme économique et social: dans ces régions couvertes traditionnellement de prairies et que "le progrès" a converties à marche forcée en terres agricoles, le sol se rebelle. Conjugués à des années de grande sécheresse, les labours incessants ont rendu la terre si friable que de cauchemardesques tempêtes de poussière ruinent des milliers de familles d'agriculteurs. C'est cet épisode sombre que raconte Sanora Babb, en nourrissant sa fiction des récits de familles qu'elle a rencontrées, accompagnées, aimées.
Sanora Babb connaît bien ces terres du Midwest. Elle est née en Oklahoma en 1907 et a passé son enfance chez son grand-père, agriculteur pauvre du Colorado. Élève brillante, elle manque de moyens pour terminer ses études et travaille comme enseignante puis comme journaliste. Au moment du krash boursier de 1929, elle traverse une période de chômage et de misère noire, avant de travailler pour plusieurs magazines et journaux communistes. C'est dans le cadre d'un reportage qu'elle séjourne au camp de Kern, en Californie, où vivent des familles de fermiers déplacées. Parce qu'elles viennent souvent d'Oklahoma, on les appelle les Okies. "Un Okie, c'est moi. Pourquoi ça fait mal? Ce n'est qu'un petit mot, aussi petit que mon plus petit orteil. Pourquoi est-ce que je me sens tout seul? Et triste? Okie est un drôle de mot et un Okie c'est moi. Quelqu un de différent. Quelqu'un de moins bien". Sanora Babb va passer plusieurs mois dans ce camp, faisant l'école aux enfants et récoltant les témoignages de ces Okies méprisés et exploités, avec l'idée de leur consacrer, un jour, un roman.
Puis un matin de 1938, le directeur du camp la met en contact avec un écrivain de passage, un certain John Steinbeck. Sanora Babb déjeune avec lui et lui permet de prendre une copie de ses notes de terrain. Quelques mois plus tard paraît Les raisons de la colère. Les premiers chapitres du roman de Steinbeck font plus que s'inspirer des notes de Sanora Babb, sans que cela soit évoqué. Lorsqu'elle termine à son tour un roman, Sanora Babb ne réussit pas à le faire publier: le chef-d'oeuvre de Steinbeck ne laisse pas de place à un autre livre sur le sujet. Il faudra attendre 2005 pour qu'enfin Eux dont les noms sont inconnus soit publié aux États-Unis, et vingt ans de plus pour que, grâce aux éditions du Sonneur et à la traduction de Thierry Beauchamp, nous puissions le lire en français.
Se plonger dans Eux dont les noms sont inconnus est donc une façon de réparer une injustice littéraire, un cas flagrant d'invisibilisation d'une écrivaine de talent. Mais c'est surtout une immersion dans un territoire littéraire tissé d'empathie, de révoltes, de fulgurance. Assurément, Sanora Babb est une autrice Mémorable à plus d'un titre!
Éditions du Sonneur, traduit de l'anglais (États-Unis) par Thierry Beauchamp, 24.50 euros 
Asya et Manu vivent loin de chez eux, dans une ville et un pays sans nom où ils n’ont pas grandi.
Entre eux, il n’y a pas le socle rassurant d’une langue maternelle commune, d’une tradition ou de repères partagés. Alors ils s’inventent leurs propres rituels, des routines, des mots qui n’existent dans aucun dictionnaire: "c’est ainsi que nous avons créé notre propre langage, une union qui coulait de source plutôt que deux personnes se parlant dans leur langue étrangère".
Autour d’Asya et de Manu, il y a leurs amis, souvent en exil ou en transit eux aussi. Il y a leurs familles, restées au loin mais proches par les pensées, les appels, les visites régulières – Asya redoute plus que tout que les siens pensent "qu’elle devient une étrangère". Et puis il y a la ville, le flux des vies qui s’y croisent, les bruissements du quotidien, les retrouvailles au café ou au parc.
Dans notre temps saturé d’événements, Anthropologie est un roman de l’intime, de l’infime. Il cartographie avec minutie le quotidien, le minuscule, ce qui échappe aux regards pressés. Asya aime penser que vit à côté d’elle une "anthropologue imaginaire", et que celle-ci les observe Manu et elle comme s’ils appartenaient à une tribu à part. "Habituée qu’elle était à identifier les manières dont les gens s’ancrent dans leur foyer, leur langue et leurs coutumes, qu’est-ce que l’anthropologue minuscule mettrait en évidence, avec nos appartements provisoires où nous vivions sans langue d’origine commune, sans religion, sans réseau familial ni obligations qui nous enracinent dans ces lieux ? (...) Ayant souvent l’impression que notre vie était irréelle, je sommais l’anthropologue de remédier à cet état de fait".
Cette "anthropologue minuscule" est un peu le double d’Asya, qui est documentariste et filme jour après jour la vie d’un parc. Qui s’y promène, s’y repose, y joue? Qui y vient pour les rencontres, pour saluer un arbre, pour pique-niquer avec des amis? Asya filme, écoute, traque ce qu’elle nomme "les sillons de l’existence". Sa grand-mère se moque, piquante: "Oublie le quotidien, ça n’intéresse personne (...). On t’a donné le nom d’un continent et tu filmes un parc".
Mais Asya persiste, les choses prennent forme, comme le livre qui se construit en assemblant de courtes vignettes autour de la vie d’Asya et Manu. Qu’est-ce que trouver une place pour soi, pour son couple, dans le brouhaha du monde ? Comment frotter ses rêves au réel, comment garder vive son attention – à la beauté du monde, à la fragilité d’une vieille voisine, aux inquiétudes de ceux que l’on aime ?
Avec délicatesse, fraîcheur et un humour teinté d’ironie, Ayşegül Savaş attrape dans son roman quelque chose qu’il est difficile de peindre avec tant de justesse: le bonheur. Asya et Manu sont sensibles, gentils, curieux – des qualités qui ne seront jamais à la mode mais qui se propagent avec subtilité d’une page à l’autre d’Anthropologie. On s’en délecte !
Éditions de l'Olivier, traduit de l'anglais par Céline Leroy, 22 euros
Une histoire n’est pas linéaire ; c’est quelque chose de plus riche, qui forme des tourbillons et des remous, s’élève et retombe, se répète.
L’histoire que Claire Messud nous raconte dans L’étrange tumulte de nos vies est en effet tout en tourbillons et en remous.
C’est une histoire longue, elle embrasse quatre générations, presque un siècle dans la vie d’une famille et du monde. C’est une histoire vaste qui nous mène de l’Algérie au Canada en passant par Thessalonique, Buenos Aires et Sidney. C’est une histoire complexe, celle d’une famille qui ressemble à celle de l’autrice, marquée par le déracinement, le poids du chagrin et la grâce de l’amour.
Construit en sept amples mouvements qui racontent chacun un moment de la vie familiale, le roman fait tenir ensemble des constellations d’histoires, multipliant les points de vue, les perceptions, les émotions. L’étoffe qui se tisse est d’une souplesse incomparable, passant avec fluidité des trajectoires individuelles aux grands événements du siècle – guerres, exils, décolonisation, libération des femmes...
L’étrange tumulte de nos vies s’ouvre en juin 1940, dans la sidération qui suit la défaite française. Gaston et Lucienne Cassar sont séparés de part et d’autre de la Méditerranée, lui retenu en Grèce dans ses fonctions d’attaché naval, elle rentrée en Algérie, leur terre natale, où ils pensent se retrouver rapidement. Gaston et Lucienne forment tout au long de leurs longues vies un couple solaire, pourtant marqué par un lourd secret que l’on ne découvre que dans les toutes dernières pages du livre. Pour leurs enfants et leurs petits-enfants, l’amour inconditionnel qui unit Gaston et Lucienne est un point de repère, une balise fixe dans des vies souvent ballotées au gré des chaos du monde ou des affectations professionnelles.
Pour raconter cette histoire familiale tumultueuse, Claire Messud incarne chaque personnage avec finesse. Les émotions, les choix, les hésitations, les tentations des membres de la famille Cassar, déployés sur le temps long, permettent de confronter les points de vue et de montrer chacune et chacun "à tous les âges de sa vie". Les erreurs commises, dont le poids est parfois lourd à payer, les addictions, les silences néfastes se mêlent à "des rires, de la joie, et de l’émerveillement" – car c’est cela une vie, "ni bonne ni mauvaise – ou, plutôt, à la fois bonne et mauvaise".
S’il fait sans cesse allusion aux événements qui ponctuent les décennies traversées, de 1940 à 2010, L’étrange tumulte de nos vies n’est pas pour autant, ou n'est pas seulement, un roman historique. C’est plutôt un roman sur les récits que nous nous racontons à nous-mêmes, sur le rôle que nous y tenons, sur la façon dont nous les transmettons. Et c’est ce qui donne au livre sa portée universelle et profondément touchante. Dans un lumineux prologue, Claire Messud ramasse ainsi son propos: "Je suis écrivaine; je raconte des histoires. Je veux raconter l’histoire de leurs vies. Peu importe où je commence, au fond. Nous sommes toujours au milieu; où que nous nous tenions, nous n’avons qu’une vision partielle".
Éditions Christian Bourgois, traduit de l'anglais (Canada) par France Camus-Pichon, 25 euros