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Un titre grinçant, telle une porte mal huilée qui s’ouvre avec peine sur l’histoire d’une lignée.
Le récit commence par un trajet en train de Bruxelles à Rotterdam, celui d’une jeune belgo-néerlandaise prénommée Debbie. À la demande insistante de son grand-père, elle part retrouver son père avec qui elle a coupé les ponts depuis une dizaine d’années. Pour cause, les multiples cures de désintoxication à l’alcool de ce dernier n’ont pu endiguer le marasme.
Dans le pays du nord se parle une langue et se respire une atmosphère dont Debbie veut s’affranchir, dans l’espoir illusoire d’échapper au déterminisme familial qui semble la rattraper sans cesse. Car, quand on retourne dans le passé, du côté paternel et maternel, apparait une troublante et terrible tendance à la répétition des comportements.
Dans Comme ta mère, la Bruxelloise Pieterke Mol déverse de la violence, du chagrin ravalé, des litres de vin cuvés, une colère acide, un découragement tenace… mais aussi une telle marée d’amour qu’on a envie de serrer chacun des personnages, de les réconforter. Son écriture, précise et incisive, faite de phrases brèves et frappantes, possède un remarquable pouvoir d’évocation. Les scènes surgissent comme des instantanés, des clichés de vie saisis sur le vif. Le texte a quelque chose de photographique — il est composé par une écrivaine-photographe.
Le ciel est bas et gris, le crachin glacial rince les corps, dans ce roman singulier et empreint de cette espèce de touch belge douce-amère. Sa lecture assèche la gorge, bouleverse, et continue longtemps de bourdonner dans l’esprit.
Judith n’a que onze ans quand sa vie bascule. Sa mère est victime d’un accident de moto, fauchée par un camionneur distrait, et ne se réveille pas. Hôpital. Coma artificiel. Angoisse.
Fille unique de cette maman célibataire, Judith est désemparée, taraudée par la culpabilité et les questions sans réponse. Du jour au lendemain, elle est parquée chez sa grand-mère, "BM", traumatisée elle aussi par l’accident et assoiffée de vengeance.
Comment se frayer un chemin dans le chaos de cette existence? comment grandir et avancer vers un avenir quand personne ne vous y tend la main?
En quatre étés de la Belgique provinciale des années 80-90, Judith va pourtant vivre à du 100 à l’heure. Dans sa petite ville sans histoire, elle devra se heurter à des adultes méprisants, à l’abus de pouvoir, à une éducation religieuse moralisatrice, aux jugements des filles "comme il faut". Il lui faudra aussi apprivoiser l’absence et dompter sa tristesse. Ni l’école ni "BM" ne pourront comprendre ses envies, ses choix, sa rage, son apparence. Mais qu’à cela ne tienne! Si Judith dérape souvent, s’enflamme, se braque, injurie, exagère, c’est aussi une adolescente fine et sensible, fidèle en amitié et grande observatrice. Attentive aux mouvements infimes de son corps, ce sont notamment les brûlures récurrentes d’une ancienne morsure de chien qui vont la guider dans sa volonté de mettre des mots sur ce qu’elle traverse.
Par une écriture vive, électrique, sensuelle et crue, Amélie Dewez défonce les portes de la littérature dite "pour adolescents". Son livre s’adresse à tout le monde, grands ados/adultes, et nous plonge dans le destin fracassé d’une héroïne décalée. Le rythme de sa narration est endiablé de bout en bout et ne faiblit jamais, tout comme le phrasé de son héroïne, aux sentences souvent percutantes.
Dans la moiteur de quatre étés, elle nous tord le cœur et fait suer nos corps autant que nos âmes. À l’aise dans le plan serré sur Judith, sa mère ou sa "BM", comme dans le plan large, Amélie Dewez donne vie à toute une galerie de personnages hauts en couleurs. Du boucher à la prof de théâtre, des amies sincères à l’immonde voisine, des garçons séducteurs à une médecin providentielle, c’est aussi avec eux que nous rions, vibrons, reprenons notre souffle. C’est à leur contact, parfois rassurant et souvent douloureux, que Judith grandit.
Truffé de références à cette époque révolue et pourtant proche, dans un coin de Belgique qui pourrait être n’importe quel autre trou paumé du fin fond des lointains, Petite crasse est un roman sans concession. Amélie Dewez y explore, sous haute tension et au scalpel, les ravages de la culpabilité, du manque de confiance et d’amour. Un roman, sensible et brut, émouvant et décalé, sur la construction identitaire d’une fille que la vie n’a pas ménagée.
"Si l'on veut essayer de comprendre Billy, si l'on veut apprendre à parler couramment le Kid, la langue que fut Billy the Kid, si l'on veut parler sa vie comme une langue maternelle, alors dans un premer temps, il faut peut-être se résoudre à ne lire aucun livre. Il faut seulement se tenir dans le petit vent frais, là où l'on est seul et pauvre et comme très loin de soi. C'est là que se tient Billy, le petit sauvage. C'est là qu'il écrit ses thèses de sang."
Éric Vuillard écrit comme a vécu Billy the Kid – dans la brièveté et l'intensité.
Avec Les Orphelins, il ajoute une pièce nouvelle à une œuvre dense et intransigeante, dont le fil rouge serait de défaire les récits dictés par les puissants. Écrite depuis la solitude et le manque, l'histoire de Billy the Kid se défait des oripeaux de la légende, une légende posthume destinée à glorifier, en contrepoint, cette Amérique sûre d'elle-même, conquérante et prédatrice. Ôtée cette geste, que reste-t-il? La solitude d'un orphelin qui a connu la faim, souvent, et trop peu l'affection; des querelles de garçons vachers, et puis cette mort vaine à 21 ans. "Il est mort bien avant Rimbaud, plus jeune que Mozart, plus jeune que Büchner, plus jeune que tout le monde. Il est mort à vingt et un ans. Personne ne l'aimait".
Dès son sous-titre (Une histoire de Billy the Kid), le livre révèle que les faits sont si épars, le tissu du réel si déchiré, que de tant de béances on ne peut faire tenir ensemble qu'une histoire, une parmi d'autres, qui ne serait ni plus vraie ni plus fausse que les autres. Billy the Kid se raconte au conditionnel, le mode du possible. Alors Éric Vuillard écrit depuis sa rive, celle des sans-voix, celle des sans-rien. Il récolte dates, bouts d'archives, photographies tellement pâlies qu'elles laissent place aux fantômes. Remis ensemble, ces lambeaux de vie dynamitent les clichés, la morale, la paresse intellectuelle.
De ce que l'on sait de ce garçon si seul, si insolent et des énigmes qu'il nous tend, Éric Vuillard tisse une toile où se prennent rêves et échecs, douleurs et tourments, et la violence toujours recommencée d'une nation qui se construit sur le pillage et le sang.
"De cette triste époque, il ne reste pour ainsi dire que des ruines. Et ce ne sont pas les ruines de Rome dessinées par Piranèse, témoins mélancoliques de nos grandeurs passées, au contraire, ce sont des granges, de vagues murs d'adobe fissurés, lépreux, devant lesquels il nous faut comparaître. Ce sont le ruines déguenillées d'un colonialisme précipité et brutal".