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"Il faut beaucoup de temps pour apprendre à vivre avec soi-même, à se supporter, à s’accepter. Il m’est arrivé parfois de cohabiter avec une personne que je n’aimais pas, que je ne comprenais pas, que je ne connaissais pas. Aujourd’hui encore, certains matins, la colocation avec moi-même crée des litiges de frontières".
Il connaît tout du cœur des autres, mais les errements du sien le laissent désemparé.
Lui, c’est Paul Weiss-Melville, cardiologue toulousain et personnage central du nouveau et si beau roman de Jean-Paul Dubois, Chacun.
Bien sûr, il s’appelle Paul: c’est la petite musique de Jean-Paul Dubois, les cailloux qu’il sème de livre en livre et qui font que l’on se sent immédiatement chez soi quand on ouvre l’un d’entre eux. La ville rose, l’impeccable bande-son, ce qu’il faut de mécanique, des femmes aimées et perdues, une famille très présente pour le meilleur et parfois le pire, et puis cette mélancolie tendre et poignante qui vous fait osciller au fil de la lecture entre le grand sourire et le cœur serré. Jean-Paul Dubois attrape la vie comme personne, tantôt crue tantôt sublime. Rien de ce qui fait l’expérience humaine n’échappe à son œil perspicace et généreux.
Paul a la cinquantaine dévastée depuis la disparition de Rose dans un accident de kayak. Deux ans que le mystère de cette disparition n’est pas élucidé – ni le corps de Rose, ni son kayak n’ont refait surface. Depuis, Paul traine sa douleur entre les murs de sa maison natale, trop vaste pour abriter sa solitude. Les nuits d’insomnie, ses parents se manifestent volontiers. Certes, ils sont morts depuis longtemps, mais l’odeur de leurs cigarettes imprègne encore les murs et y apporte une forme de réconfort à Paul.
Rose et Paul formaient un couple lumineux, elle la météorologue experte en tempêtes et tourments du ciel ("elle sait tout du temps avant même qu’il ne s’écoule"), lui le médecin spécialiste de rythmologie, des emballements et des arrêts subits de la mécanique cardiaque. Dans Chacun, tout est donc affaire de temps: temps long de l’histoire familiale, variations brusques ou subtiles de la vitesse, allers et retours sur l’échelle de Chronos – ainsi le frère jumeau de Paul, qui veut tout à la fois être l’aîné et rester le plus jeune à coup de chirurgie esthétique. Or le temps est politique. Il peut être celui de l’attention quand un médecin humaniste tel Paul ou son maître Archambault scrute avec patience ce qui se joue "dans le cœur de la maladie et l’esprit des malades". Il peut aussi être un vecteur de force et d’outrance, comme trop souvent dans notre époque en déroute qui avance au tempo arrogant de l’homme à la peau de cartable, sinistre occupant de la Maison Blanche. Rarement Jean-Paul Dubois aura autant égratigné la façon dont notre monde ne tourne pas rond: entre ironie piquante et inquiétude, Chacun dresse un portrait redoutablement efficace des "jours devenus fragiles, des lendemains incertains".
Mais malgré la rumeur si présente de l’époque, Chacun demeure, comme tous les livres de Jean-Paul Dubois, un roman de l’intime. Celui d’un deuil impossible et d’un homme qui, pour autant, sort peu à peu de sa nuit. Paul avance grâce à quelques rencontres marquantes – un psy adepte de parapente, les leçons de vie de ses patients, la découverte d’une belle-sœur qu’il jugeait conventionnelle et qui s’avère au contraire "passionnée par la vie et toutes ses banlieues", les liens resserrés avec son frère jumeau, pourtant sarkozyste invétéré, et leur délicieuse sœur cadette. Il trouve aussi la lumière dans les nuits passées devant son piano, pour "extirper quelque chose de mes ténèbres" ou dans les sorties sur la vieille moto que son père entretenait amoureusement. Surtout, un film l’accompagne : Perfect Day de Wim Wenders, vu et revu avec Rose, et baume précieux en son absence. "Il contient l’entier de ce que nous sommes", pense Paul de ce film. Quelques mots qui disent aussi, à merveille, ce que réussit Jean-Paul Dubois, livre après livre et singulièrement dans ce merveilleux Chacun.
Éditions de l'Olivier, 21 euros
Pour (re)plonger dans l'oeuvre de Jean-Paul Dubois, c'est par ici: https://comptoir.librairiepointvirgule.be/list-153647/jean-paul-dubois-juste-une-petite-histoire-qui-tient-dans-le-creux-de-la-main/
Tout est affaire de temps dans le nouveau roman de Jérôme Colin.
Pas seulement le temps météorologique du titre et cette tempête qui accompagne la vie de Valerio né sous son signe. Non: plutôt le temps, les temps, dans le(s)quel(s) s'inscrivent nos vies: temps long et lent des géologues, qui nous précède et nous survivra; temps de l'histoire aux balises rassurantes; temps des philosophes, ce Courant toujours pareil et toujours autre; temps des générations et de la transmission; temps suspendu d'un coucher de soleil sur un paysage du Sud; et puis ce temps vorace, qui dévore tous les autres, celui de notre aujourd'hui. Un temps qui n'est plus que vitesse et accélération.
Jérôme Colin tisse avec intelligence tous ces régimes de temps et s'interroge: comment trouver une place dans ce flux ininterrompu pour construire une vie décente? Comment faire corps avec le mouvement qui nous emporte et garder des zones de repli pour soi-même et pour les gens qu'on aime?
Comme dans ses livres précédents, Jérôme Colin part de l'adolescence pour explorer ces questions vertigineuses.
Il nous place dans les pas de Valerio, né un matin d'hiver en 2007, le jour même où Steve Jobs présente l'IPhone à une assemblée subjuguée et lui promet: "ce n'est que le début". Valerio est un enfant sensible, inquiet. Entre une mère aimante mais ployant sous le poids du travail et un père qui ne semble pas encore entré dans l'âge adulte, Valerio trace son chemin. Lorsque son père meurt d'un accident de la route, le très jeune Valerio aimerait croire "que le monde va s'arrêter. Par politesse. Par respect". Il apprendra vite que ce n'est pas le cas: il faut avancer, multiplier les petits boulots pour sa mère, rentrer dans le moule de l'école pour lui. Valerio connait une enfance solitaire, sauvée par les jeux en ligne et l'amitié d'un garçon qui, comme lui, grandit sans père.
Le roman ponctue chaque année de faits qui attestent du toujours plus: toujours plus vite, toujours plus d'abonnés, toujours plus de profits pour le monde numérique. Puis vient l'année 2020, celle où tout s'arrête et où tout s'accélère. Valerio vient d'entrer au collège. C'est l'âge des grandes amitiés et des premiers affolements amoureux mais le Covid condamne à les vivre derrière un écran. De même pour les cours, au contenu si déconnecté de la vie des élèves, et dont Valerio retient cette injonction difficile à saisir: on peut être présent sans être là.
Tandis que ses résultats scolaires plongent et que le système pointe sa "lenteur", Valerio s'accroche à deux personnes: un enseignant qui fait entrer le grand vent de la pensée dans une école ultra-conformiste, et Jessica, cette fille si pâle, si triste, cette âme-soeur. L'un et l'autre l'aident à trouver "un endroit, ne fût-ce qu'un petit endroit, où la vitesse n'entre pas".
En peignant cette jeunesse abîmée, "la chair tendre de l'accélération du monde", Jérôme Colin invite au pas de côté. Sans apitoiement et sans donner de leçons, son livre appelle chacune et chacun à ralentir pour mieux regarder le monde, pour réparer les liens brisés, pour choisir l'incertain plutôt que les prédictions des algorithmes. Valerio nous met au défi du temps – il n'y a pas plus vive urgence.
"La geste d'une famille tient de l'infime, elle jaillit de l'ordinaire"
Les mots d’Annie Ernaux placés en exergue éclairent à la fois l’enjeu du livre de Christine Van Acker – dire le père et la distance entre lui et celle qui écrit – et le matériau dont il est tissé, un amour réticent et pourtant vif.
Pour raconter ce père emmuré dès l’enfance dans une carapace impossible à percer, Christine Van Acker entreprend de descendre l’arbre généalogique. Une descente qu’elle mène par paliers, s’arrêtant à quelques embranchements marquants, ces heures extraordinaires « pour des gens familiers de l’ordinaire ». La bobine du temps se déroule : un arrière-grand-père envoyé au bagne il y a 132 ans, une photo qui échappe au naufrage de l’oubli, le passage des guerres et des générations, le flux des années qui passent comme l’eau d’un fleuve, toujours pareilles, toujours différentes.
Comment ce passé palpite et sort des cases où il devrait se tenir sage, comment il s’imprime dans les gestes et les pensées en sautant par-delà les décennies, c’est ce qu’attrape au plus près l’écriture sensible de Christine Van Acker : « une trace, ça ne s’efface pas. Une trace, ça continue à érafler les générations suivantes ».
Grandie dans une famille de bateliers, elle sait demeurer droite dans le mouvant et le tangage des émotions. Comme on lit dans la roche la mémoire millénaire de chaque événement, elle scrute dans la vie de son père les « croûtes » qu’y ont laissées humiliations, peurs, violences, toutes les blessures mal cicatrisées d’un passé parfois lointain. Elle raconte aussi, et peut-être surtout, comment elle-même a réussi à « sauter sur la berge » et à s’inventer une vie loin du bateau. Le prix à payer est élevé, c’est le dû des transclasses : un sentiment récurrent d’illégitimité et la conscience de creuser un fossé douloureux entre « eux et moi ». Mais échapper au destin tout tracé, à la pesanteur, à « la densité de l’astre ténébreux où tu vivais » est aussi affaire de survie – un mot que l’on peut entendre comme sur-vie, « cette dimension augmentée de notre présence au monde ».
Avec finesse et subtilité, Moi, la poésie, je suis pas trop pour raconte la vie d’un homme simple, qui manquait d’outils et de mots pour faire place à ses émotions, à sa fragilité. Le livre s’ouvre sur l’idée d’une réparation, et c’est bien ce qui se joue de page en page : trouver par le souffle des mots l’accès à la part d’enfance d’un homme qui en tenait la porte solidement fermée.