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hors champ lafonL'avis d'Anouk:

Avec Hors champ, Marie-Hélène Lafon creuse une histoire qui irradiait déjà Les sources – la sienne. Une histoire douloureuse, marquée de silences et d'effroi, de haines tellement à vif que le temps n'arrive pas à les émousser.

À travers cette histoire, ce sont cinquante années de la vie du monde rural qui défilent. Au cœur du Cantal, dans une ferme solitaire, Claire et Gilles grandissent unis. Un an à peine sépare le frère et la sœur. Claire est l'aînée. Elle protège son cadet, sait inventer pour lui les histoires qui l'apaisent, joue à la maîtresse pour l'aider dans son travail scolaire. Dès son plus jeune âge, Gilles est pour sa part un enfant intranquille. La violence du père, menace sourde dont tout le monde cherche à se prémunir, fait planer sur lui une peur que rien n'éteint, sauf cette rêverie obsédante et culpabilisante où Gilles imagine l'enterrement de ce père tyrannique.

L'adolescence offre à Claire l'occasion de se mettre à distance du huis-clos familial. Bonne élève, la voici pensionnaire, puis étudiante, et enfin enseignante à Paris. Gilles ne suit pas ce chemin d'excellence. On le dit lent à l'école, et quels que soient ses souhaits personnels, il est le fils: celui qui doit reprendre la ferme. Même si sa relation avec le père est si tendue qu'ils ne se parlent pas, ne se regardent pas, chacun emmuré dans une colère froide et solitaire. "Le travail de la ferme, sa routine, les tient et les écrase". Un destin implacable, que rien ne vient adoucir.

Si elle continue à veiller sur les siens, rentrant régulièrement au village pour assister à une fête ou aider ses parents qui vieillissent, Claire ne parvient pas vraiment à colmater la distance installée entre son frère et elle. Elle s'efforce pourtant d'accrocher son regard, de le tenir debout. "Son frère se noie et il est encore là, encore vivant, il tient, il fait, il demeure dans le cours des choses et des jours; elle ne sait pas pourquoi, elle ne sait pas comment. Elle espère pour lui des moments moins âpres, des accalmies, de furtives douceurs, des bouffées de joie. Elle avance à tâtons aux lisières de la vie de son frère, elle se tient là, comme en vigie". Souvent, elle lui suggère: "Si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi" – mais Gilles tellement abîmé, tellement enfermé dans sa rage, l'entend-il seulement?

Hors champ est un roman poignant, dix tableaux de la vie d'une famille sans cesse au bord du gouffre (affectif, moral, financier) et d'un monde rural coincé entre mutations subies et peur de l'engloutissement pur et simple. Marie-Hélène Lafon raconte avec pudeur et sobriété les chemins du frère et de la sœur, à la fois entrelacés et irrémédiablement distincts. Sa langue précise et mesurée n'est jamais sèche; elle fait éprouver avec force et vigueur l'âpreté de la vie de Gilles, l'amour que lui porte Claire, la tristesse infinie de leur histoire.

Et pour autant, elle sait aussi ménager des moments de douceur, attentive à la beauté du monde et à la consolation qu'apporte la nature. "Elle ne se lasse pas de ces soirs glorieux du début de juillet où l'on pourrait ne pas savoir que l'été finira. Les roses déferlent sur la façade, un couple de pies pérore sous le noisetier et le parfum du foin coupé dans le pré du voisin s'arrondit autour d'elle. Tout est à sa place en son royaume choisi". 

 

Buchet Chastel, 19.90 eurosbtn commande

hiver hier garneauL'avis d'Anouk

"Oh, je savais par mon père gaspésien et ma mère fluviale que parler québecois pouvait être beau mais ici c'est une splendeur!"

C'est l'hiver, en 1958, dans les solitudes du Québec. Michel Garneau est jeune, citadin, amoureux. Pour plaire à sa fiancée, il la suit le temps d'un Noël dans sa famille. Et les dix jours qu'il va passer dans ce bout du monde enfoui sous la neige, au milieu d'une famille si nombreuse et si exubérante, vont être pour lui, et pour nous qui le lisons, une réserve prodigue de magie, de folie, d'amour et de beauté sauvage.

Pour fêter la fin d'année, on se rassemble chez les grands-parents. La famille est nombreuse, "grand-mère a eu dix-huit enfants et eux en ont à la douzaine". Les tables sont grandes, on boit, on parle, on ripaille, on chante. Pour le jeune Michel Garneau, l'expérience est mystique. Il observe mille façons d'être au monde, et lui le Montréalais aux moeurs policées découvre la rugosité de cette famille où la violence côtoie la tendresse et où tout le monde est "pas mal énervé". Dans la cuisine, il se saoûle avec la grand-mère, recueille les confidences d'une matante, perce les secrets d'Elphège-le-couque-fife, personnage flamboyant et inoubliable. 

En dix jours, Michel Garneau expérimente un tourbillon d'émotions. Au seuil de sa propre vie, il découvre l'intensité – ici, tout est plus cru, plus âpre, plus vivant.

"Je suis ébaroui d'être là, ébaroui, c'est un mot que je viens d'apprendre, j'ai l'impression de débarquer au cœur de l'humanité dans une épaisseur de temps, dans un temps qui n'est pas celui seul d'un jour dans une année mais d'une année dans un siècle, il y a ici beaucoup de 19e siècle, il y a même du Moyen Âge et il y a le milieu du 20e et il y a de l'immémorial, de l'intemporel, comme si ces gens se répétaient, se réanimaient depuis des siècles, Pépère a mille ans, Mémère est Égyptienne."

À un demi-siècle de distance, lorsque Michel Garneau égrène ses souvenirs dans ce petit livre précieux, le monde a changé, la jeunesse s'est envolée, la fiancée est un souvenir lointain. "Maintenant je sais cruellement que j'ai oublié autant que je me souviens, plus que je me souviens". Mais ce qui reste, et que L'hiver, hier nous transmet avec vigueur et avec joie, c'est la beauté d'une langue capable de faire du quotidien une fête et de ceux qui la parlent de fabuleux poètes.

"Et je ferme les yeux et je vois la grande maison dans l'hiver, hier, et j'entends des rires". Laissez-vous gagner par l'émerveillement!

L'Oie de Cravan, 15 €btn commande

lequel de nous portera lautre lisonL'avis d'Anouk:

Violaine Lison vit, enseigne et écrit à Tournai. Après Vous étiez ma maison et Ce soir, on dort dans les arbres, elle signe aujourd'hui son troisième livre chez Esperluète. Lequel de nous portera l'autre? se lit comme une enquête patiente et obstinée, celle qui met Violaine Lison dans les pas de Léonce Delaunoy, un jeune brancardier mobilisé en août 1914 et qui mourra peu avant la fin du conflit, en octobre 1918.

Que reste-t-il, à cent ans de distance, de cette vie fauchée par la guerre? Un mouchoir, un couteau gravé, quelques photos, de maigres trésors qui tiennent dans une boîte à cigares conservée par-delà les décennies. Et puis des carnets à l'écriture soignée qui racontent la guerre au jour le jour, ponctuent le récit de poèmes, gardent dans l'horreur une attention vive à la nature –- fils d'agriculteurs, Léonce décrit avec minutie les paysages, les oiseaux, les plantes, tout ce vivant pris comme lui dans la toile de la Grande Guerre.

En entamant le dialogue avec les mots de Léonce Delaunoy, Violaine Lison n'imagine pas combien cette rencontre va être déterminante. Elle ne sait pas non plus qu'elle va arpenter un labyrinthe de secrets, de passions, de tumultes qui font de son livre une aventure humaine peu banale.

"Comme les épaisses forêts, les mots laissent passer la lumière. Surtout quand elle flamboie." En nous donnant à lire les mots de Léonce, en les accompagnant de sa propre voix, de ses doutes, de ses intuitions, Violaine Lison fait battre le coeur d'archives endormies. C'est passionnant et bouleversant. 

 

Éditions Esperluète, 22 eurosbtn commande