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mon oeil kaarioL'avis d'Anouk:

Depuis l’enfance, la narratrice de Mon oeil souffre d’un strabisme intermittent. Un choc émotionnel et la voilà qui louche. Ainsi dans la première scène du livre, qui dit tout déjà de la drôlerie et de la cruauté se jouant dans ce texte bref et incisif: lors d’une consultation chez un spécialiste, celui-ci affirme qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter pour les yeux de la petite Victoria. Alors les parents annoncent à la fillette qu’ils vont partir le lendemain pour longtemps et la confier à une grand-mère qu’elle craint. Aussitôt, c’est la panique – et le médecin de revoir son jugement: "gros strabisme divergent".

Du strabisme, on parle parfois comme d’une coquetterie. C’est aussi un rapport au monde – "que serait-il arrivé à la pensée de Sartre, si, à l’époque, on l’avait opéré pour forcer chez lui une vision binoculaire ? Qu’est-ce qui dans sa pensée, son regard sur le monde, aurait été modifié?"

Toute sa vie, la narratrice entretient avec son strabisme une relation intime, tantôt fière de la singularité qu’il lui donne, tantôt fragilisée par sa  "vie floue". Elle se cherche des compagnons de mauvaise vue, et trouve chez Duras et Perec, Descartes et Rembrandt, des histoires d’yeux qui font écho à ses propres expériences. Le livre se tisse d’anecdotes tirées de leurs vies, de leurs œuvres, et elles sont toujours d’une réjouissante clairvoyance.

Mais Mon œil, c’est aussi et surtout le regard en biais qu’une fille pose sur le couple de ses parents. Un couple à haut potentiel inflammable et dont la toxicité nous fait rire ou nous serre le cœur. Un couple qui, s’il vieillit, ne perd rien de son pouvoir de nuisance vis-à-vis de ses filles. Alcool, violence, bouffées de délire... le quotidien avec de tels parents n’est pas de tout repos pour Victoria et sa sœur, qui portent bien des cicatrices encore béantes: "notre enfance, dont j’ai choisi de me souvenir de tout et elle de rien".

Entre chronique familiale déjantée et réflexion sur l’art de regarder, Mon œil est un livre qui donne à voir et à penser. L’intelligence s’y déploie à chaque page, vive, légère, fantasque. Victoria Kaario signe un délicieux et enthousiasmant premier roman.

 

Éditions Verdier, 17.50 eurosbtn commande

pays des etes adrianL'avis d'Anouk:

La géographie intime de Pierre Adrian se dessine entre trois pays. Un pays transmis, cette Bretagne qu'il partage avec sa famille et dont il évoque si bien la lumière et la beauté. Un pays choisi, l'Italie où il vit et qu'il a racontée en tissant littérature, politique et tragédie dans La piste Pasolini ou le si poignant Hôtel RomaEt puis un pays de limbes et de marges, un pays où l'enfance règne, un pays où tout est plus vif et plus intense – les bonheurs comme les chagrins: ce pays des étés dont il nous ouvre la porte avec générosité.

Le pays des étés prolonge avec subtilité la grâce de Que reviennent ceux qui sont loin. Dans une Bretagne dont l'air "était devenu le nôtre", le narrateur retrouve chaque été sa famille, une tribu vaste et joyeuse qui ne s'éloigne jamais de la grande maison. Mais cet été-là sera différent. La grand-mère vient de mourir et avec cette mort c'est le temps qui se déboîte et entre dans un nouvel ordre: "je disais adieu à une génération qui avait connu la guerre et nous avait vus grandis. ils étaient d'ailleurs. Ils étaient éternels et retenaient le temps". En perdant sa grand-mère, le narrateur perd "un monde entier". Le cocon de l'enfance est loin désormais, et même ce qui semblait immuable va disparaître: il faut vendre la grande maison.

C'est cette histoire intime, infime, que déplie Pierre Adrian dans ce livre tout en pudeur et en mélancolie. Une histoire de passage et de transmission, tellement unique et tellement universelle. Dans cette grande maison dont la porte était toujours ouverte, où l'on partageait les nouvelles, préparait un repas ou une expédition à la plage, c'est une façon d'accueillir le monde qui se jouait. Chaque tiroir entrouvert, chaque recoin de la maison, chaque arbre du jardin déroule le fil des souvenirs. "Ces souvenirs, je les raconte parce que sans eux l'été n'existerait pas. Le mois d'août est mémoire. Il est le ressac du passé sur nos plages".

Pour autant, Le pays des étés n'a rien d'un livre ressassant le passé: la vie y éclabousse chaque page, fervente, vibrante, joyeusement désordonnée. En fermant la porte de la grande maison, celles et ceux qui y ont été heureux, les petits et les grands, les taciturnes et les exubérants, vont emmener plus loin l'esprit qui y régnait: "Ailleurs, nous continuerions à recréer l'été".

La langue de Pierre Adrian, limpide et pure comme la lumière bretonne, donne à ce Pays des étés une grâce poignante. On en arpente les chemins avec délice.

Éditions Gallimard, 19 eurosbtn commande

Petit fruitL'avis d'Adrien :

Un couple désire un enfant, de façon très ardente du côté de la jeune femme. La chambre du bébé est prête et la colère survient si le compagnon y entrepose des choses qui ne créeraient pas un accueil favorable à l’enfant à venir.
Cet enfant ne vient malheureusement pas, le ventre reste vide. Comme si leur métier de glaneurs (noisettes, champignons, prunelles...) et donc non producteurs faisait qu’ils n’étaient pas dignes de produire leur propre “petit fruit”.

Déboule alors dans leur vie un homme, étrange, mutique, inconnu, qui prétend connaître la femme et, le couple a beau le renvoyer, l’abandonner en rase campagne, il revient incessamment à eux. Il s’installe comme une présence à la fois absente et encombrante et même enveloppante, portraiturant sans cesse la jeune femme.

Vous l’aurez compris, de grandes métaphores sont à l'œuvre dans ce bref roman qu’on lit d’une traite mais rien n’est trop appuyé, tout y est délicat, poétique, sensuel, un peu effrayant aussi.

Cela fait quinze ans que Marion Fayolle nous enchante de ses illustrations - autant de personnages virevoltants dans des cases sans paysages - et, après son premier roman “Du même bois” sorti il y a deux ans et que nous avions adoré, elle nous prouve que son talent continue à s’étendre aussi au monde littéraire.btn commande

Gallimard, 16 €