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Né à New-York, Peter Heller est pourtant connu comme nature writer. Depuis son premier roman, La constellation du chien (Actes Sud, 2013, traduit déjà par Céline Leroy et aujourd'hui adapté au cinéma par Ridley Scott, excusez du peu!), nous suivons son œuvre avec grande joie. Peter Heller excelle à raconter les grands espaces et à y faire évoluer des personnages complexes et captivants. On retrouve dans Burn quelques-uns des ingrédients qui ont fait son succès : sens du suspense et de la tension, descriptions très sensorielles des paysages, sauvagerie et magnificence de la nature. On y parle également de transmission et surtout d'amour, qu'il soit fraternel, amical, inconditionnel ou spirituel. Et comme dans le splendide La pommeraie, la poésie n'est jamais loin.
Burn est le portrait haletant d'un pays déboussolé.
Jess, le narrateur, et son ami Storey se connaissent depuis l'enfance. Ils ne manquent jamais une occasion d'aller pêcher ou chasser ensemble, et en ce début d'automne ils viennent de passer une semaine dans les forêts du Maine pour une chasse à l'élan. Lorsqu'ils quittent les bois et s'apprêtent à reprendre le chemin de leurs foyers, plus rien n'est comme avant. Les villes qu'ils traversent sont dévastées, ravagées par le feu, vidées de leurs habitants. Les moyens de communication sont coupés. Et la terreur s'installe...
Quel est donc ce mal qui s'est emparé de l'Amérique? La guerre civile ne touche-t-elle que le Maine ou a-t-elle gagné d'autres États? Quel est le sort de leurs familles? Pour Jess et Storey, ces questions deviennent plus brûlantes à mesure que les heures passent. De chasseurs, les voici devenus proies potentielles, d'autant plus sur le qui-vive qu'ils ne savent pas d'où vient le danger.
La violence du moment confronte chacun à ses parts d'ombre – secrets tus trop longtemps, deuils et pertes inconsolés, espoirs déçus. C'est que, s'il décrit comme personne la beauté des grands espaces, s'il attrape dans les filets de sa fiction la perte de repères que traversent les États-Unis de l'ère Trump, Peter Heller est aussi, et peut-être surtout, le peintre subtil des tourments intérieurs.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, Actes Sud, 22.90 €
« Béton, baston et fiente dans ta frange, c’était ça Muircross. »
Comme décor, une cité post-industrielle délabrée de la banlieue de Glasgow, en 1994. Cora Mowat, la narratrice, a quatorze ans et elle décrit l’endroit comme un trou paumé rempli de béton, de mouettes géantes et de personnages fantasques. Y grandir, entre chômage, précarité et violence sociale, n’a rien de prometteur. Et Cora, à part peut-être sa mère, personne ne la comprend vraiment. Elle a de pressantes envies d’ailleurs, d’amour et d’amitié, qu’elle ne parvient que difficilement à exprimer.
Avec ce premier roman, l’écrivain écossais Tom Newlands m’a bluffée. Car, avec un ton tranchant, il explore avec une empathie débordante la pauvreté et la violence sociale qui l’accompagne, mais surtout les tourments intimes d’une adolescente atypique au cœur des années 1990. Cora est un personnage touchant, qui porte sur le monde qui l’entoure un regard aussi acéré et critique qu’il est empreint d’humour. Elle puise sa force dans sa fragilité, et sa sensibilité à fleur de peau lui confère, presque malgré elle, une grande clairvoyance. Profondément social et ancré dans une époque, ce roman parle avant tout des liens d’amour filial et d’amitié qui constituent pour la jeune fille le seul véritable filet de sécurité.
Un tout grand coup de cœur !
Traduit de l'anglais (Écosse) par Anatole Pons-Reumaux et Marguerite Capelle, Métailié, 23 euros.
Juillet 1969. Au cœur de l’été, sous un ciel impassible et saturé de bleu, l’Amérique écrit son histoire.
Ce matin-là, la fusée Saturn V a envoyé trois hommes vers la lune. Ce que sera leur destin, nul ne le sait encore – dans l’entourage présidentiel, on a préparé des discours pour accompagner le deuil national si l’aventure tournait à la catastrophe, autant que des discours de liesse en cas de réussite. Dans un cas comme dans l’autre, le storytelling sera parfaitement maîtrisé, et les astronautes traités en héros plus qu’humains.
Mais cela, c’est la grande histoire, celle vers laquelle convergent tous les regards. Il en est d’autres qui s’écrivent au même instant autour d’un drame que personne ne veut voir.
Cette même journée d’été, à Mission Hills dans le Michigan, il y a du monde au club de natation Jolly Rogers. Tous ces enfants qui ont regardé le décollage de la fusée s’égaient maintenant au bord de la piscine. Et là, parmi les cris joyeux, dans les éclaboussures d’eau et de lumière, un petit garçon se noie. Personne ne l’a vu – ni sa mère, ni la maître-nageuse, ni la foule au bord de l’eau.
Personne, à moins que.
Le roman de Laura Kasischke, sublime de maîtrise, organise les allers-retours entre ces deux événements, l’immense et le minuscule, le glorieux et le sordide. Le regard plonge vers les cieux ou vers le fond de la piscine avec la même acuité, la même intelligence, la même obstination. En dix chapitres qui font l’effet d’un compte à rebours, eux-mêmes découpés en dix fragments numérotés de 1 à 10 ou de 10 à 1, Laura Kasischke prend son lecteur dans une toile dense, avec des effets d’échos lancinants et une redoutable précision. Elle capte dans une langue poétique toutes les variations de sensations et d’atmosphères.
Au-delà du drame familial, poignant, Baignade surveillée est aussi un roman qui interroge la construction du collectif. Comment une nation se fédère-t-elle autour de ses héros? Comment une petite ville se déchire-t-elle autour de la perte d’un enfant? Car à Mission Hills, si personne n’a porté le regard sur le petit Richie Manning en train de sombrer, tout le monde a un avis sur ce qui s’est passé, et un jugement sur la famille de l’enfant ou sur cette maître-nageuse, une adolescente assurément trop belle pour être compétente.
Le drame compte autant de protagonistes qu’il y a d’habitants dans ce petit bout de terre où les gens sont sûrs de leurs valeurs et de leurs droits. Laura Kasischke s’arrête sur chacun d’entre eux, et sa fresque ample et précise varie sans cesse les angles et les points de vue. Elle dénoue avec clairvoyance tous les liens, parfois heureux et parfois aliénants, qui unissent des voisins, des parents, des amis, des frères ou des soeurs, et que le drame met cruellement en lumière. Elle montre aussi, comme dans chacun de ses livres, la sujétion des femmes, et notamment des très jeunes femmes, à un ordre social asphyxiant.
Surtout, comme le laisse déjà entendre les vers de W. H. Auden cités en exergue, Laura Kasischke réfléchit dans Baignade surveillée sur les enjeux politiques du regard. Comme dans la toile de Brueghel, où nous ne savons pas voir Icare qui tombe du ciel, trop souvent nous regardons ailleurs, préférant l’exceptionnel à ce qui se joue là, tout à côté. En cela, la dernière partie du livre, qui vient une fois de plus nous forcer à reconsidérer autrement ce qui se joue en cette journée de juillet 1969, est un admirable tour de force littéraire – un hommage à la complexité, à l’ambiguïté et à l’inquiétante étrangeté.
Éditions Gallimard, traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy, 23 euros