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fantome banquette arriere carsonL'avis d'Anouk:

Dans les nouvelles de Jan Carson, on croise l'humanité tout entière: des coeurs tendres et des salauds, des enfants trop sages et de fieffés menteurs, des idéalistes et des âmes inquiètes. Qu'ils soient riches ou pauvres, protestants ou catholiques, ruraux ou citadins, ils ont une telle vérité, une telle universalité que vous pensez les avoir déjà rencontrés.

Jan Carson a grandi à Ballymena, dans un comté rural de l'Irlande du Nord. Son enfance et son adolescence coïncident avec la fin de l'époque des Troubles, cet euphémisme qui cache un conflit civil d'une rare cruauté. À travers ses romans (Les lanceurs de feu, finaliste des Prix Femina et Medicis étrangers et l'étonnant Les ravissements) et ses nouvelles, elle raconte sa terre et les gens qui l'habitent avec tendresse, malice et juste ce qu'il faut de cruauté.

Et ne vous étonnez pas de croiser au fil des pages une sirène, un fantôme, un bébé flottant au gré de la rivière: dans un pays marqué par tant d'années de violences, une pointe d'étrangeté et de surnaturel aident à affronter le réel.

Lisez Jan Carson: ses trois livres, tous remarquablement traduits par Dominique Goy-Blanquet aux Éditions Sabine Wespieser, sont absolument fa-bu-leux!

 

 

Traduit de l'anglais (Irlande du Nord) par Dominique Goy-Blanquet, éditions Sabine Wespieser, 23 eurosbtn commande

ciel tombe mazzettiL'avis d'Anouk:

La Villa domine le village. Il faut un cheval pour faire le tour du domaine tant il est vaste. Entre les murs, on parle l’italien et l’allemand, l’anglais et le français. Les invités se succèdent – artistes, excentriques, intellectuels. Le piano résonne, les livres sont partout, on joue aux échecs. Et le dimanche, seuls les domestiques se rendent à la messe du village.

La Villa est un îlot résolument à part dans la Toscane des années 30. La propagande fasciste n’y entre pas. On lui tient tête en parlant philosophie, culture, laïcité.

C’est dans cette villa, propriété de son oncle et de sa tante, que grandit la petite Penny. Elle et sa sœur Baby y ont été recueillies suite à la mort de leurs parents. L’oncle – Robert Einstein, un cousin d’Albert – est admiré et craint. Penny sait par le curé du village qu’il ira en Enfer, puisqu’il est Juif. Alors elle tente de lui acheter une place au purgatoire en inventant, pour elle, sa sœur et leurs amis, les fils et les filles des paysans du village, des séances de pénitence oscillant entre burlesque et tragique.

Penny est tiraillée entre deux mondes. À l’atmosphère feutrée de la Villa, elle préfère les jeux du dehors, la vie dans les arbres, les courses sans fin avec les enfants de métayers. Quand elle arrive à l’école dans l’unique voiture du village, conduite par un chauffeur en livrée, elle est la seule à porter un prénom étranger, la seule à ne pas sentir « le foin et le mouton ». Penny vénère sa maîtresse et plus encore le Duce et Jésus. Ces deux-là, elle les confond un peu, à force d’entendre parler de leurs hauts faits respectifs. Et puis il y a la Vierge, le Diable qui parfois prend la forme d’un coq et essaie de faire dégringoler le ciel aux enfers. Heureusement, les enfants sont là : « Il fallait qu’on lève les mains en l’air pour soutenir le ciel. Lea a entonné un chant, nous on avait toujours les mains en l’air, les visages rouges à cause de l’effort. Le ciel est sur le point de tomber, le ciel tombe, et nous on est là, avec les bras en l’air pour soutenir le ciel. (...) Qui nous aidera ? ». Entre la Villa et le village, comment trouver une place ?

Le ciel tombe raconte au plus près l’enfance de Penny. Tour à tour effrontée, candide, cruelle, tourmentée, la petite fille détaille son quotidien, ses jeux et ses rêves dans une succession de chapitres vifs. Et puis la guerre arrive, enserre la villa dans un étau chaque jour plus étroit. La tragédie approche, elle prend son temps puis finit par s’abattre, implacable, sur Penny et les siens. L’enfance est révolue et l’innocence avec elle, mais dans le cœur de Penny et de sa sœur demeurent, irréductibles, des éclats de beauté et de poésie. L’héritage de la Villa et de ses habitants, ce « Souvenez-vous » qui est la dernière parole de l’oncle au seuil de la mort.

Lorsqu’elle publie Le ciel tombe en 1961, Lorenza Mazzetti ne dévoile pas que c’est sa propre enfance que l’on y lit. Elle attendra trente ans pour le révéler. Raconter cette histoire lui permet d’apaiser les fantômes qui la hantent : « tous les survivants portent en eux le poids de ce « privilège » et le besoin de témoigner ». Le ciel tombe est un chef d’œuvre sauvage, d’une rare intensité.

 

La Baconnière, traduit de l'italien par Lise Chapuis, 19 eurosbtn commande

juno et legs gearyL'avis d'Anouk:

"Ils disparaissent, les souvenirs, même les bons, ceux qu'on veut garder. Je m'entraînais sur mes préférés, je les apprenais par cœur. Mais au final, on se retrouve avec des souvenirs de souvenirs: le charbon donne du goudron, pas des diamants"

Elle s'appelle Juno, comme la reine des dieux de l'Olympe. Assurément sa mère lui a offert un prénom à la mesure de sa démesure – c'est que, comme la déesse, Juno ne manque ni d'aura, ni de souffle vital. Elle a beau grandir dans un quartier misérable de Dublin, Juno fronde, Juno rayonne, Juno tient tête. Héroïne poignante, elle fait la force et la beauté de ce percutant roman de Karl Geary.

Quand le livre s'ouvre, nous sommes au cœur des années 80. Juno quitte l'enfance. Elle vit entre une mère à la dignité blessée, couturière pour des gens à peine moins pauvres qu'elle, et un père transparent et détesté, rongé par l'alcool, aussi veule que la mère est orgueilleuse. Le ronronnement de la Singer et les cris du père, tel est l'univers sonore dans lequel grandit Juno. Il détonne avec l'ordre strict du collège, les exigences de la religieuse qui est son enseignante principale, les menaces du père abbé dès que Juno sort du rang. Mais Juno sait faire une force de cette misère: "on n'était rien et donc je me foutais de tout, il ne pouvait pas m'atteindre".

Au collège, il y a un garçon étrange, malmené par les fortes têtes de la classe. "J'avais vu qu'il essayait de se rendre invisible. Je remarquais tout et je me suis aperçue que c'état lui que je remarquais le plus". Plus d'une fois Juno prend sa défense, par les mots ou par les poings. Il s'appelle Seàn, elle le rebaptise Legs parce que ses jambes n'en finissent pas. Une amitié naît, elle fera tenir debout ces deux ados de la marge, aussi déchirantes que soient les épreuves que la vie leur réserve.

Le titre anglais dit Juno loves Legs. C'est qu'il circule tant d'amour entre eux, un amour pur et platonique, un amour aussi frais que leurs quinze ans, un amour absolu "sans une once de cet instinct humain qui fauche les fleurs fraîches en pleine éclosion et les rapporte chez soi pour les laisser faner et mourir".

Karl Geary signe avec Juno et Legs un épatant roman de formation, qui mêle vigueur et sensibilité. Il dépeint sans misérabilisme et avec un sens aigu de l'observation le douloureux chemin de ses si jeunes personnages, abîmés par la misère, la violence du patriarcat, une église catholique perverse. Juno nous entraine à sa suite, et ses moindres pensées, ses moindres sensations, s'inscrivent dans nos vies de lecteurs.

Juno et Legs est un roman sauvage, dont se dégagent un magnétisme et une beauté hors du commun.

 

Éditions de l'Olivier, traduit de l'angais (Irlande) par Céline Leroy, 23 eurosbtn commande

Disponible en format numérique ici