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Des loupés, des ratés, des « amours manquées », il en existe certainement dans toutes les relations filiales… C’est le thème épineux que Susie Boyt scrute ici, et avec une délicatesse inouïe.
Ruth, professeure à Londres, a élevé seule sa fille Eleanor. À l’adolescence, cette dernière est partie en vrille, a glissé dans la toxicomanie et acté la rupture avec sa mère et, en quelque sorte, le reste du monde. Lorsqu’Eleanor a un bébé, dont le père s’évanouit lui aussi dans la nature, Ruth n’écoute que son instinct : elle s’efforce de renouer avec sa fille, retissant doucement le lien fragile, et garde l’enfant avec elle pour la protéger – elle finira par l’élever.
À travers les yeux de Ruth se déploie peu à peu, au fil des ans, le rapport bouleversant entre la grand-mère et sa petite-fille, une relation d’intense affection, nimbée de tendresse et aussi de non-dits.
La finesse psychologique avec laquelle l’écrivaine britannique – fille de Lucian Freud et arrière-petite-fille de Sigmund Freud – révèle les sentiments de ses personnages et transmet des émotions puissantes, en toute fulgurance, m’ont laissée médusée. Elle fouille profondément le lien maternel ainsi que le sentiment de culpabilité, réelle ou fantomatique, et s’interroge sur la possibilité de la seconde chance qu’offre parfois l’existence. Le sens du récit de Susie Boyt, qui manie l’ellipse et le portrait de l’instantané, est précis, cinématographique. Ses personnages – tous ! – sont éperdument attachants, et le lecteur s’approprie leurs ressentis. À vrai dire, ce roman est d’une beauté étourdissante. Un gros coup de cœur !
Il sera présenté en grande lecture le 31 août prochain, en clôture de l’Intime Festival, et interprété par le remarquable comédien Nicolas Maury qui, sans nul doute, saura incarner toute l’intensité et la tension qui lui sont inhérentes.
La Croisée, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Stéphane Vanderhaeghe, 22 euros.
Existe en format numérique ici.
Du haut de ses 34 ans, Frith, jeune professeure d’université, nous raconte son enfance dans une cabane en rondins du Vermont où elle a vécu avec sa mère Hayley. Celle-ci grande traductrice de Li Xue, poétesse chinoise du temps de la Dynastie Tang a décidé de se retirer du monde académique et de la société urbaine en règle générale. Elle continue néanmoins à traduire patiemment cette poésie empreinte d’amour, de nature, de solitude et d’espérance. Dans ces grandes plaines vermontoises, mère et fille vivent chichement du peu de pommes – non conformes pour le marché – qu’elles cueillent et des quelques gallons de sirop d’érable qu’elles récoltent.
Frith observe cette période de sa vie avec le recul de l’âge adulte. Elle nous décrit tout un monde : leur chien Ours, le vieux pick-up surnommé Oliver, le club voisin de bikers, de tendres brutes, l’école un jour par semaine et enfin Rosie, une sculptrice qui elle aussi a fui la ville pour arriver dans ce bled du Vermont et débouler dans leur vie en venant compléter le duo. Frith se revoit reine de cette oasis préservée.
On est loin de la sauvagerie de "La rivière" et de la violence de "La constellation du chien", restent la poésie, la nature, l’amour et la légèreté engendrée par ces trois éléments réunis.
Et waouw, c’est beau, on y rit mais on doit bien dire aussi qu’on y fond en larmes et c’est le cœur à la fois gros de quitter Frith et sa galaxie et léger d’avoir fait sa connaissance.
Actes Sud, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, 22.50 €
Le roman oscille entre deux histoires de vies – celle d’une mère et celle de sa fille – et entre deux époques. Il démarre aux heures bleues de l’aube, dans l’est australien de 1973. Une jeune femme, accompagnée de son nourrisson, fuit la brutalité de son mari et prend la route de la chaîne des Blue Mountains, lieu des rares moments de joie de son enfance. L’angoisse est palpable, la course effrénée, mais la quiétude et la consolation semblent attendre au bout du chemin. Au fil des pages et du long voyage, l’histoire de cette femme est dépeinte par touches, et le puzzle de sa vie se construit sous nos yeux : une enfance malheureuse au sein d’une famille dysfonctionnelle, suivie d’une jeunesse sur voie de reconstruction jusqu’à la rencontre avec lui, le sanguin, le pernicieux, le toxique, et à la naissance du bébé, un soleil éclatant dans l’obscurité.
33 ans plus tôt, sa mère rencontrait un jeune soldat en partance pour la guerre qui, complètement brisé à son retour, deviendrait pourtant un jour père. De la même façon, le parcours de vie de cette femme se déploie doucement, avec subtilité, jusqu’à ce que le lecteur en découvre les stries profondes.
Le bleu est la couleur la plus rare est un roman d’une grande sensibilité, qui décrypte avec nuance la relation d’une mère et de sa fille. Sarah Schmidt, dont le talent de conteuse est indéniable, y interroge les effets du poids du silence et l’héritage des traumas à travers les générations. Elle y explore habilement les mystères tacites des liens familiaux et plus singulièrement des liens maternels. Ses personnages sont délicatement brossés, leurs ressentis paraissent plus vrais que nature et l’empathie qu’ils suscitent marquent l’esprit du lecteur.
Voici un texte empreint d’une englobante mélancolie bleue, ce qui n’empêche pas son intrigue d’intensément rebondir – rappelant ainsi au lecteur un peu rodé les tout bons romans de Laura Kasischke.
Rivages, traduit de l'anglais (Australie) par Mathilde Bach, 22 euros.