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boutes quignardL'avis d'Anouk:

Bref, ciselé, intense: Pascal Quignard offre avec Boutès un texte fervent, qui parle de la musique et du pouvoir qu'elle a de nous faire plonger au plus profond de l'expérience humaine. Les jeunes éditions Hardies ont la belle idée de rééditer ce livre, paru il y a 20 ans chez Galilée et épuisé de longue date. 

Face à l'envoûtant chant des sirènes, Boutès a tout lâché: le marin grec n'a pas la prudence d'Ulysse, qui se fait attacher au mât pour jouir sans danger de la musique divine. Boutès fait le choix de plonger – et la mort est au bout de ce saut radical.

En recourant à ces figures mythologiques, Pascal Quignard interroge notre rapport au chant primordial, cette musique d'avant la naissance et d'après la mort. Il le fait à son incomparable manière: son érudition foisonnante n'étouffe jamais ce qui constitue l'enjeu véritable de sa réflexion: le retour à l'origine, l'affranchissement de la souffrance, la dissidence face aux normes, la quête de l'authentique.

Éditions Hardies, 17 eurosbtn commande

 

un marché noirL'avis de Maryse:

1943, Paris sous l’Occupation. Les restrictions sont dures, les privations intenses et la faim épuise les corps des Parisiens qui assistent aux rafles, redoutent les règlements de compte, s’épient. Dans ce quotidien sombre et tendu, une adolescente chétive devient porteuse clandestine, persuadée d’agir pour la Résistance tandis qu’un ancien militaire fait commerce et cherche à tirer son épingle du jeu. La frontière entre le bien et le mal ne cesse de bouger : c’est la crise qui impose ses propres règles.

Avec Un marché noir, Bérénice Pichat, dont l’excellent roman La Petite Bonne m’avait déjà épatée, réussit haut la main le périlleux pari du deuxième roman – elle propose un texte brillant, et explore un contexte âpre et exigeant. L’écrivaine parvient à immerger pleinement son lecteur dans les tourments d’une époque, vécue depuis l’intimité de personnages éperdus, ceux qu’on appelle alors les mercantis. Mais, bien au-delà du roman historique, ce sont les choix auxquels des gens ordinaires sont contraints en temps de crise que le livre interroge fort subtilement. Et moi, qu'aurais-je fait?

J’ai retrouvé la grande délicatesse de Bérénice Pichat dans son écriture comme dans son approche des personnages, toujours profondément humains et nuancés. Son écriture est fine, oscille avec habileté entre les genres et maintient le lecteur en haleine jusqu’au dernier mot du roman, qui se classe selon moi parmi les incontournables de cette rentrée littéraire.

Les Avrils, 22 euros.btn commande

de lautre cote du lac prudhommeL'avis d'Anouk:

Un matin de septembre, alors qu’il rejoint un ami pour deux jours de marche en montagne, un homme croise une femme sur un parking. Elle est encombrée de caisses, il lui propose de l’aide pour les charger dans sa voiture, ils bavardent. Cela dure quelques minutes à peine, quelques minutes d’apparence anodine, mais elles portent loin – point d’origine d’une vie qui bascule, d’un roman qui naît.

De Paola, le narrateur sait alors peu de choses. Elle est photographe et vient de passer un séjour au bord d’un lac peu accessible du massif alpin. De l’autre côté de ce lac, enserrée par des parois abruptes et pour ainsi dire infranchissables, il y a la réserve, une zone dont l’accès est interdit aux humains depuis des décennies. C’est cette réserve intégrale qui aimante la photographe: elle cherche à rendre compte par ses images de ce lieu sauvage, "un monde affranchi du nôtre". Fasciné par cette femme intranquille qui toujours veut "qu’il y ait de l’enjeu", par ses photos à l’aura si singulière, par l’histoire de la réserve, le narrateur lui écrit. Et tandis qu’il tombe amoureux d’elle, Paola disparaît.

L’enfant dans le taxi, précédent roman de Sylvain Prudhomme, déroulait sa trame autour d’un lac et d’un silence. On retrouve ici ces deux motifs, portés à une incandescence rare, avec la part de mystère et d’opacité qu’ils recèlent. Car au bord du lac se passent des phénomènes étranges. Une géologue a disparu quelques années auparavant. Un alpiniste aguerri fait une chute mortelle. Des présences inquiétantes se font sentir. Les signes se multiplient: et si la réserve cherchait à se défendre de la curiosité des humains à son égard ? Quand Paola disparaît à son tour, le narrateur ne veut pas croire à sa mort. Alors il écrit pour elle un autre chemin – ce roman que nous lisons, si beau, si vibrant.

S’il tient en haleine par un épatant sens de la narration, si le suspens pulse, De l’autre côté du lac est aussi un livre méditatif qui questionne notre rapport au monde. Le lac qui s’étire à la tombée exacte des lignes du paysage, la flore luxuriante qui ourle ses berges, et ces oiseaux, ces papillons, ces chamois, ces marmottes: autant de saisissements, d’émerveillements, de vertiges, d’occasions de repenser notre place au cœur du vivant.

Surtout, De l’autre côté du lac est un livre sur le regard. Pour Paola, qui utilise un matériel de photographie ancien et tire ses clichés sur des plaques de verre, regarder est une affaire de patience, d’exigence, d’intensité. "Photographier, c’est toujours poursuivre un invisible. Mais qu’est-ce que je poursuis, moi? Qu’est-ce que je cherche à fixer que mes yeux ne voient pas, mais que tout mon être sent, et que je rêve de voir s’imprimer sur la plaque? Chaque image, longuement préparée, lui apprend à aller par-delà les apparences: "J’ai passé ma vie à regarder et depuis deux jours seulement je vois".

Mais Paola, en traquant la réserve, apprend que le regard a son envers. Qui regarde est aussi, toujours, regardé. Une nuit, en rêve, elle se sent fixée par des dizaines d’animaux, "une forêt de pupilles". Et ce lac, n’est-il pas comme un œil géant au cœur du paysage? La montagne impassible ne cesse d’imprimer dans sa mémoire les trajectoires de ceux qui l’habitent. Et puis il y a ce sentiment qu’éprouve violemment Paola d’être espionnée par un autre insaisissable, peut-être malveillant, qui place sous haute tension son séjour solitaire au bord du lac. Regarder, être regardé, c’est une façon de consentir au monde qui nous entoure et à prendre sa place parmi ceux qui l’habitent.

Cette quête du voir, c’est aussi, bien sûr, comme l’art du roman selon Sylvain Prudhomme, où tout est justesse, intensité, place faite à l’autre. De l’autre côté du lac est un nouveau jalon, fulgurant, dans une œuvre essentielle par sa beauté. btn commande

 

Éditions de Minuit, 22 euros