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inventaire des silences pujasL'avis d'Anouk:

C'est un tout petit livre, on pourrait presque le lire d'une traite tant il est envoûtant. On y suit quelques mois dans la vie d'une femme "pas du tout taillée pour ce qui [lui] arrive" – la superposition dans sa vie du plus grand chagrin et de la joie la pus radicale. En quelques semaines, Laura, la narratrice, voit mourir l'amour de sa vie et donne naissance à leur petite fille. Comment faire face à un tel tourbillon, trouver le chemin pour survivre et faire le deuil de cette vie à trois dans laquelle le jeune couple s'était projeté?

Inventaire des silences coud ensemble des fragments tremblants, qui disent tout à a fois la tristesse infinie et la force de vie que communique un tout-petit. S'entremêle aussi au deuil de Laura les textes que son compagnon Samuel, historien de l'art, destinait à un prochain livre, cette Histoire illustrée de l'invisible où il cherchait à mettre des mots sur le silence dans l'œuvre d'artistes aimés et relisait sous cet angle les toiles de Spilliaert, Morandi, Bacon, Rothko...

Avec sensibilité et délicatesse, Sophie Pujas esquisse le portrait d'une femme contraite d'apprivoiser le silence et les ombres et de réinventer l'amour par-delà sa perte. "Il faut se méfier de ceux qui ne croient pas aux fantômes". 

Actes Sud, 17.50 eurosbtn commande

Habibi Beyrouth

"Comme le Liban le fait avec moi. Il me malmène, m’échappe, s’effrite entre mes doigts, puis réapparait quand je me jure de cesser de l’aimer, me séduit de nouveau, se fait pardonner, et me cheville à lui."

L'avis de Maryse:

Amal, jeune libanaise naturalisée française, retourne au Liban après dix-sept ans d’absence. Dans ce pays où vivent encore ses parents, sa sœur et sa nièce, les identités se superposent ; les blessures des guerres et des drames successifs sont à vif. Pourtant, célébrer, se retrouver et faire la fête demeurent des gestes essentiels, presque une manière de survivre. Si, officiellement, Amal revient pour raisons administratives, il est clair qu’il s’agira surtout pour elle d’un voyage intérieur, une confrontation avec son passé, son identité et ses liens familiaux.

Avec Habibi Beyrouth, l’écrivaine franco-libanaise Manal Salamé nous offre un très beau premier roman sur la quête de soi, l’exil, la loyauté envers les siens. Elle esquisse avec subtilité le portrait d’un Liban complexe, en perpétuelle transformation, au cœur des tensions du Moyen-Orient. Le récit met en lumière une société traversée par les questions religieuses et identitaires, où modernité et conservatisme cohabitent dans un équilibre toujours fragile et explosif. Une société meurtrie mais debout, en proie à une multitude de contradictions, où le vivre-ensemble constitue toutefois la condition même de sa survie.

La tribu, 21 euros. Existe en format numérique Ici.btn commande

 

Avant que le grand vent ne m'emporte, j'avais longtemps pensé que nous n'avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l'état du monde que nous n'avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais: nous devons répondre aussi de l'état de ce monde, même si nous ne l'avons pas choisi et ne pouvons le changer, parce que nous acceptons d'y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment.

 

tres breve theorie de lenfer ferrariL'avis d'Anouk:

Avec ses Contes de l’indigène et du voyageur, un cycle initié par Nord Sentinelle et qui se poursuit dans cette Très brève théorie de l’enfer, Jérôme Ferrari cherche à dire toutes les façons d’être un étranger.

Si Nord Sentinelle dépliait ce questionnement avec une ironie cinglante et un portrait souvent très drôle des dérives touristiques de notre époque et de la laideur qui les accompagne, le ton est tout autre dans ce second volet, empreint d’une gravité désenchantée.

Très brève théorie de l’enfer raconte, dans l’espace d’une planète mondialisée où l’on peut enjamber continents et océans en quelques heures, comment se côtoient des univers étanches, inaccessibles les uns aux autres, "clos comme des cercles de feu". Être étranger, ici, concerne certes notre rapport aux autres – le touriste, le colon, l’émigré, l’expatrié déclinent tout un nuancier des formes contemporaines de l’altérité. Mais la question est surtout celle de l’étrangeté à soi-même, ce soi auquel le narrateur tente d’échapper dans une fuite vouée à l’échec et porteuse de tragédie: "en échouant à devenir quelqu’un d’autre, j’avais quand même réussi à n’être plus rien".

Le narrateur a quitté sa Cose natale écœuré par son nationalisme et son étroitesse d’esprit. Il espère trouver aileurs "une nouvelle manière d'être un homme parmi toutes celles que connaissent les hommes." Professeur de philosophie dans des lycées internationaux, il s'installe pour quelques années à Alger. Il y rencontre Nardjess, se convertit à l’islam pour l’épouser, y voit naître leur petite fille.

Puis le vent qui l’avait poussé à quitter la Corse se remet à souffler, et il décide de prendre un nouveau poste à Abu Dhabi. La famille s’installe dans cette ville artificielle, mirage de l’hypercapitalisme arraché aux sables du désert par des armées de travailleurs misérables. Dans l’espace clos de leur luxueux appartement d’expatriés, le narrateur et les siens font place à Kaveesha, la bonne sri-lankaise engagée pour s’occuper de l’enfant. Son exil à elle est subi, poignant par sa banale violence: Kaveesha était à peine sortie de l’adolescence quand sa famille l’a envoyée au loin, s’assurant ainsi une source confortable de revenus. La bonté et les attentions de Kaveesha envers ses patrons ne les sauvent pas du naufrage annoncé. Perte des repères, solitude abyssale, incommunicabilité: le couple s'étiole sous les yeux tristes d'une enfant prise en otage dans la débâcle des adultes.

Le récit de cette Très brève théorie de l'enfer, à la construction tout à la fois limpide et sophistiquée, alterne l'histoire du narrateur et des siens et celle de Kaveesha. Autour de ces axes principaux s'entrelacent d'autres destins de voyageurs, dont les quêtes d'ailleurs sont elles aussi vouées à l'échec, à la déception ou à la folie. Tout ici, l'intime et le collectif, se marque du sceau de la faillite. Comme si l'humanité n'en aurait jamais fini d'expier une faute qui hante chacun des romans de Jérôme Ferrari, du Sermon sur la chute de Rome au Principe, de Où j'ai laissé mon âme à À son image.

Texte sombre et désespéré, marqué par une forme d'effroi, le roman emporte pourtant par la beauté étincelante de la langue de Jérôme Ferrari. La phrase est ample, elle se joue des temporalités et tient ensemble mille et une nuances. Un éblouissement qui rend plus essentielle encore la lecture de ce livre de haute densité.

 

Actes Sud, 16.50 eurosbtn commande