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Et ne vivons-nous pas chaque jour une vie entière ?
Dans la lumière de ces mots d’Etty Hillesum, Timothée de Fombelle offre un roman incandescent, qui ramasse en 80 pages à peine toute l’intensité d’une vie.
Paris,1942. Claire a 19 ans. Chaque semaine, depuis 13 mois, elle rejoint à 17 heures précises un appartement où elle tape des "Feuilles volantes", le courrier d’un réseau de résistance que vient lui dicter celui que l’on surnomme Blanche, le chef de ce réseau. Chaque semaine, depuis 13 mois, Claire est ce tout petit rouage dans la grande chaine de la Résistance. Elle n’a pas peur, et elle connaît les consignes: s’enfuir si Blanche est en retard, ne rien laisser derrière elle.
Puis vient ce jour où Blanche n’est pas au rendez-vous. Elle l’attend. Les minutes s’égrènent, deviennent des heures puis toute une nuit. Malgré le danger Claire ne part pas. C’est qu’elle aime Blanche, en secret mais avec feu. Elle ne peut se résoudre à penser qu’il a été arrêté, que le réseau est tombé. Alors toute la nuit elle écrit. Elle fait courir les mots sur les touches de sa machine Royal, des mots qui racontent la vie entière que Blanche et elle pourraient connaître – l’amour, les enfants, les vacances, le quotidien, les sensations. «Je cours loin devant moi. J’invente l’endroit où nous attend tout ce qu’on ne vivra jamais. Il est minuit. J’écris vite parce que les lignes sont des années».
L’extrême brièveté du texte nous laisse croire qu’il est écrit le temps de cette nuit, dans la tension et la ferveur, dans la brûlure de l’attente et d’un présent terrible. Hommage poignant à la force de l’imagination, La vie entière raconte comment une femme résiste par les mots, s’évade par les mots, et par les mots se révèle infiniment vivante.
« J’ai des souvenirs d’avance. Je les écris dans le désordre, très vite, pour rester vivante. Quand ils n’ont pas encore existé, je les invente. »
Moi, si je veux voir, je dois regarder.
C'est ainsi que nait l'écriture chez Maylis de Kerangal, dans le regard attentif porté à quelque chose, à quelqu'un.
Cet art du roman comme art du regard, il vient d'une vue qui défaille: Je suis bigleuse / Je n'ai pas de bons yeux.
Depuis l'enfance, Maylis de Kerangal vit avec un oeil myope et un oeil hypermétrope. Alors elle tangue, voit trouble mais revendique ces yeux dépareillés, approximatifs: elle vit sans lunettes, avance en sfumato. Depuis l'enfance aussi, elle a appris à mobiliser d'autres sens pour se repérer, pour reconnaître, pour deviner, pour faire semblant. Faute de bien voir, elle a appris à regarder:
Regarder, c'est lier son regard à un objet.
Qu'il me regarde, qu'il me concerne.
Qu'il s'agisse de prélever un poil de renard,
une goutte de sang, une étoile dans la nuit.
Regarder me demande d'observer mon objet,
de l'étudier, de l'arracher à l'indistinction.
De lui porter attention.
Le corps se met en jeu.
Regarder, c'est faire attention.
Quand on connaît l'oeuvre de Maylis de Kerangal, on sait combien l'attention y active chaque phrase. Chez elle, la précision est une éthique: attention à chaque détail, attention aux gestes, aux mots, aux ressentis, aux matières. Chez elle, la description est minutieuse. Elle n'est pas là pour dresser un décor mais pour mettre en route l'invention et l'imagination:
décrire est ce qui me permet
d'écrire des romans.
À partir de là, l'imagination, qui est flux, qui est speed et agglomère vécu, images, sensations, idées... se déploie. Comme un instrument d'optique, l'imagination vient préciser la description, en ôter les scories pour révéler le détail, le singulier, ce qui fera littérature. En relisant quelques extraits de ses romans, de Corniche Kennedy à Jours de ressac, Maylis de Kerangal nous donne les clés de son bricolage romanesque, et c'est captivant.
Dans La lentille et le roman, Maylis de Kerangal convoque aussi la figure de Spinoza. Exilé dans l'Amsterdam du XVIIe siècle, Spinoza gagnait sa vie comme polisseur de lentilles, mais pour lui cette pratique alimentaire n'était pas dissociée de la philosophie: penser dans une succession / de gestes tehniques, de gestes concrets, / c'est ce qui fait de Spinoza un philosophe. // Car polir des lentilles et penser, / c'est peut-être la même chose.
Dans ce XVIIe siècle où le monde se redessine, où l'on cherche à voir l'infiniment loin, l'infiniment grand, l'infiniment petit, les instruments d'optique, lentilles lunettes et microscopes, ouvrent la question de la vérité. On s'en exalte: avec eux l'on voit ce qui n'est pas visible autrement. On s'en méfie: peut-on faire confiance aux images qui s'y donnent à lire? Ce va-et-vient n'a rien perdu de son acuité dans notre propre siècle, où l'hypertechnologie suscite autant l'engouement que la crainte. Il est aussi pertinent par rapport au roman: le roman est le lieu de l’illusion. / Le lieu de l’égarement. / Le lieu de l’erreur, de la tromperie. // On se méfie du roman qui déforme, / tout comme les lentilles déforment, / font paraître proche ce qui est loin, / font paraître grand ce qui est petit, / diffractent et irisent.
En si peu de pages et dans le mouvement d'une pensée qui pulse, Maylis de Kerangal partage beaucoup dans ce petit livre vif et passionnant, issu d'une conférence donnée en 2024 au Banquet du Livre de Lagrasse.
En nous confiant son art du roman, Maylis de Kerangal nous offre aussi une inspirante leçon de lecture et une méditation profonde sur ce que c'est que l'attention, ce trésor malmené et convoité de notre temps.
Tout cela me parle de voir,
de rendre visible.
Tout cela me parle de regarder dans le ciel.
Tout cela me parle de faire attention.
J'ai le sentiment
que tout cela me parle de littérature.
C'est un tout petit livre, on pourrait presque le lire d'une traite tant il est envoûtant. On y suit quelques mois dans la vie d'une femme "pas du tout taillée pour ce qui [lui] arrive" – la superposition dans sa vie du plus grand chagrin et de la joie la pus radicale. En quelques semaines, Laura, la narratrice, voit mourir l'amour de sa vie et donne naissance à leur petite fille. Comment faire face à un tel tourbillon, trouver le chemin pour survivre et faire le deuil de cette vie à trois dans laquelle le jeune couple s'était projeté?
Inventaire des silences coud ensemble des fragments tremblants, qui disent tout à a fois la tristesse infinie et la force de vie que communique un tout-petit. S'entremêle aussi au deuil de Laura les textes que son compagnon Samuel, historien de l'art, destinait à un prochain livre, cette Histoire illustrée de l'invisible où il cherchait à mettre des mots sur le silence dans l'œuvre d'artistes aimés et relisait sous cet angle les toiles de Spilliaert, Morandi, Bacon, Rothko...
Avec sensibilité et délicatesse, Sophie Pujas esquisse le portrait d'une femme contrainte d'apprivoiser le silence et les ombres et de réinventer l'amour par-delà sa perte. "Il faut se méfier de ceux qui ne croient pas aux fantômes".