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nous aussi godardL'avis d'Anouk: 

C’est une famille vaste, toute une constellation de tantes, de frères, d’aïeux, de belles-sœurs.

Proche ou éloignée, la famille fait corps et partage un immeuble cossu au cœur du cinquième arrondissement de Paris. On est entre soi, on respire le même air, partage l’espace, les écoles, la culture, les bonnes manières. Les destins sont tôt tracés – l’excellence, évidemment. La noblesse ne vient pas du sang, pas même de l’argent, mais de la culture, des valeurs. "C’est gratuit, c’est sans prix, ça ne peut pas se vendre, pas se céder, ni s’acheter, on s’en imprègne lentement, on cuit dedans, ça nous distingue".

C’est une famille toute de convenances que raconte Anne Godard dans ce roman à la puissance irradiante. Une famille comme un vaste ensemble organique, un on obsédant, on-cocon et on-prison: "on se répète, on se suit, on se redouble, on se recouvre, on se dépasse, on se rattrape, on se confond dans la meute, indistincts, mélangés, toutes générations les unes sur les autres". Ce on entêtant est la charpente du livre. Il lui donne son rythme et son ton très singulier, transformant la lecture de Nous aussi en une expérience littéraire dense et envoûtante.

Toute l’année à Paris, puis l’été dans leur maison des Alpes, les enfants grandissent dans un univers choyé. Des jeux, des livres, des rires, des spectacles, de jolies robes, les histoires de famille pour assurer la cohésion. À Paris il arrive qu’on joue avec le fils de la concierge, à la montagne avec le fils des voisins, mais on le sait, on le sent, ils ne sont pas comme nous. Alors on retourne au grand corps des cousins, des cousines. Pour ne pas gaspiller, on prend les bains tous ensemble, "on déborde les uns sur les autres, (...), on se fait couler, corps mêlés, on se piétine, on s’écrase, on se mélange".

Quel privilège de connaître cela, une famille où tout semble aller de soi. Où tout semble solide, assuré, destiné à durer. "On n’a pas besoin de s’aimer, on s’appartient".

Et pourtant.

Vient le moment où l’enfance est passée. On dit encore on, mais ce on est comme fissuré. D’où vient ce manque d’air, cette quête d’autre chose – quoi ?, cette insatisfaction ? Où s’origine "le double fond de nos vies dissociées"? Après une enfance noyée dans le collectif, comment devenir soi? Le on du roman évolue dans sa deuxième partie. Il n’est plus un chœur réconfortant. Il perd son indécision pour prendre de plus en plus les contours d’une des enfants du groupe, une sœur, une fille, qui a bien du mal à assumer un je.

C’est qu’il s’est passé quelque chose dans le brouillard de l’adolescence, un drame, "l’explosion", ce cœur noir autour duquel on tourne. Pour faire la lumière, comprendre ce qui est arrivé d’indicible à nous aussi, il faudra pour cette enfant devenue adulte un long chemin de souffrance, beaucoup de courage, et les mots d’autres qu’elle pour tenir tête au silence.

Anne Godard écrit au bord du vide. Le contraste entre l’économie de moyens – peu de mots mais si choisis, des chapitres brefs qui tiennent en haleine, des changements de focale presque imperceptibles mais incroyablement subtils – et la tension qu’elle installe chez le lecteur est époustouflant et fait de Nous aussi un grand, très grand moment de littérature.

 

Éditions Actes Sud, 20 eurosbtn commande

mon oeil kaarioL'avis d'Anouk:

Depuis l’enfance, la narratrice de Mon oeil souffre d’un strabisme intermittent. Un choc émotionnel et la voilà qui louche. Ainsi dans la première scène du livre, qui dit tout déjà de la drôlerie et de la cruauté se jouant dans ce texte bref et incisif: lors d’une consultation chez un spécialiste, celui-ci affirme qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter pour les yeux de la petite Victoria. Alors les parents annoncent à la fillette qu’ils vont partir le lendemain pour longtemps et la confier à une grand-mère qu’elle craint. Aussitôt, c’est la panique – et le médecin de revoir son jugement: "gros strabisme divergent".

Du strabisme, on parle parfois comme d’une coquetterie. C’est aussi un rapport au monde – "que serait-il arrivé à la pensée de Sartre, si, à l’époque, on l’avait opéré pour forcer chez lui une vision binoculaire ? Qu’est-ce qui dans sa pensée, son regard sur le monde, aurait été modifié?"

Toute sa vie, la narratrice entretient avec son strabisme une relation intime, tantôt fière de la singularité qu’il lui donne, tantôt fragilisée par sa  "vie floue". Elle se cherche des compagnons de mauvaise vue, et trouve chez Duras et Perec, Descartes et Rembrandt, des histoires d’yeux qui font écho à ses propres expériences. Le livre se tisse d’anecdotes tirées de leurs vies, de leurs œuvres, et elles sont toujours d’une réjouissante clairvoyance.

Mais Mon œil, c’est aussi et surtout le regard en biais qu’une fille pose sur le couple de ses parents. Un couple à haut potentiel inflammable et dont la toxicité nous fait rire ou nous serre le cœur. Un couple qui, s’il vieillit, ne perd rien de son pouvoir de nuisance vis-à-vis de ses filles. Alcool, violence, bouffées de délire... le quotidien avec de tels parents n’est pas de tout repos pour Victoria et sa sœur, qui portent bien des cicatrices encore béantes: "notre enfance, dont j’ai choisi de me souvenir de tout et elle de rien".

Entre chronique familiale déjantée et réflexion sur l’art de regarder, Mon œil est un livre qui donne à voir et à penser. L’intelligence s’y déploie à chaque page, vive, légère, fantasque. Victoria Kaario signe un délicieux et enthousiasmant premier roman.

 

Éditions Verdier, 17.50 eurosbtn commande

pays des etes adrianL'avis d'Anouk:

La géographie intime de Pierre Adrian se dessine entre trois pays. Un pays transmis, cette Bretagne qu'il partage avec sa famille et dont il évoque si bien la lumière et la beauté. Un pays choisi, l'Italie où il vit et qu'il a racontée en tissant littérature, politique et tragédie dans La piste Pasolini ou le si poignant Hôtel Roma. Et puis un pays de limbes et de marges, un pays où l'enfance règne, un pays où tout est plus vif et plus intense – les bonheurs comme les chagrins: ce pays des étés dont il nous ouvre la porte avec générosité.

Le pays des étés prolonge avec subtilité la grâce de Que reviennent ceux qui sont loin. Dans une Bretagne dont l'air "était devenu le nôtre", le narrateur retrouve chaque été sa famille, une tribu vaste et joyeuse qui ne s'éloigne jamais de la grande maison. Mais cet été-là sera différent. La grand-mère vient de mourir et avec cette mort c'est le temps qui se déboîte et entre dans un nouvel ordre: "je disais adieu à une génération qui avait connu la guerre et nous avait vus grandis. ils étaient d'ailleurs. Ils étaient éternels et retenaient le temps". En perdant sa grand-mère, le narrateur perd "un monde entier". Le cocon de l'enfance est loin désormais, et même ce qui semblait immuable va disparaître: il faut vendre la grande maison.

C'est cette histoire intime, infime, que déplie Pierre Adrian dans ce livre tout en pudeur et en mélancolie. Une histoire de passage et de transmission, tellement unique et tellement universelle. Dans cette grande maison dont la porte était toujours ouverte, où l'on partageait les nouvelles, préparait un repas ou une expédition à la plage, c'est une façon d'accueillir le monde qui se jouait. Chaque tiroir entrouvert, chaque recoin de la maison, chaque arbre du jardin déroule le fil des souvenirs. "Ces souvenirs, je les raconte parce que sans eux l'été n'existerait pas. Le mois d'août est mémoire. Il est le ressac du passé sur nos plages".

Pour autant, Le pays des étés n'a rien d'un livre ressassant le passé: la vie y éclabousse chaque page, fervente, vibrante, joyeusement désordonnée. En fermant la porte de la grande maison, celles et ceux qui y ont été heureux, les petits et les grands, les taciturnes et les exubérants, vont emmener plus loin l'esprit qui y régnait: "Ailleurs, nous continuerions à recréer l'été".

La langue de Pierre Adrian, limpide et pure comme la lumière bretonne, donne à ce Pays des étés une grâce poignante. On en arpente les chemins avec délice.

Éditions Gallimard, 19 eurosbtn commande