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"Oh, je savais par mon père gaspésien et ma mère fluviale que parler québecois pouvait être beau mais ici c'est une splendeur!"
C'est l'hiver, en 1958, dans les solitudes du Québec. Michel Garneau est jeune, citadin, amoureux. Pour plaire à sa fiancée, il la suit le temps d'un Noël dans sa famille. Et les dix jours qu'il va passer dans ce bout du monde enfoui sous la neige, au milieu d'une famille si nombreuse et si exubérante, vont être pour lui, et pour nous qui le lisons, une réserve prodigue de magie, de folie, d'amour et de beauté sauvage.
Pour fêter la fin d'année, on se rassemble chez les grands-parents. La famille est nombreuse, "grand-mère a eu dix-huit enfants et eux en ont à la douzaine". Les tables sont grandes, on boit, on parle, on ripaille, on chante. Pour le jeune Michel Garneau, l'expérience est mystique. Il observe mille façons d'être au monde, et lui le Montréalais aux moeurs policées découvre la rugosité de cette famille où la violence côtoie la tendresse et où tout le monde est "pas mal énervé". Dans la cuisine, il se saoûle avec la grand-mère, recueille les confidences d'une matante, perce les secrets d'Elphège-le-couque-fife, personnage flamboyant et inoubliable.
En dix jours, Michel Garneau expérimente un tourbillon d'émotions. Au seuil de sa propre vie, il découvre l'intensité – ici, tout est plus cru, plus âpre, plus vivant.
"Je suis ébaroui d'être là, ébaroui, c'est un mot que je viens d'apprendre, j'ai l'impression de débarquer au cœur de l'humanité dans une épaisseur de temps, dans un temps qui n'est pas celui seul d'un jour dans une année mais d'une année dans un siècle, il y a ici beaucoup de 19e siècle, il y a même du Moyen Âge et il y a le milieu du 20e et il y a de l'immémorial, de l'intemporel, comme si ces gens se répétaient, se réanimaient depuis des siècles, Pépère a mille ans, Mémère est Égyptienne."
À un demi-siècle de distance, lorsque Michel Garneau égrène ses souvenirs dans ce petit livre précieux, le monde a changé, la jeunesse s'est envolée, la fiancée est un souvenir lointain. "Maintenant je sais cruellement que j'ai oublié autant que je me souviens, plus que je me souviens". Mais ce qui reste, et que L'hiver, hier nous transmet avec vigueur et avec joie, c'est la beauté d'une langue capable de faire du quotidien une fête et de ceux qui la parlent de fabuleux poètes.
"Et je ferme les yeux et je vois la grande maison dans l'hiver, hier, et j'entends des rires". Laissez-vous gagner par l'émerveillement!
Violaine Lison vit, enseigne et écrit à Tournai. Après Vous étiez ma maison et Ce soir, on dort dans les arbres, elle signe aujourd'hui son troisième livre chez Esperluète. Lequel de nous portera l'autre? se lit comme une enquête patiente et obstinée, celle qui met Violaine Lison dans les pas de Léonce Delaunoy, un jeune brancardier mobilisé en août 1914 et qui mourra peu avant la fin du conflit, en octobre 1918.
Que reste-t-il, à cent ans de distance, de cette vie fauchée par la guerre? Un mouchoir, un couteau gravé, quelques photos, de maigres trésors qui tiennent dans une boîte à cigares conservée par-delà les décennies. Et puis des carnets à l'écriture soignée qui racontent la guerre au jour le jour, ponctuent le récit de poèmes, gardent dans l'horreur une attention vive à la nature –- fils d'agriculteurs, Léonce décrit avec minutie les paysages, les oiseaux, les plantes, tout ce vivant pris comme lui dans la toile de la Grande Guerre.
En entamant le dialogue avec les mots de Léonce Delaunoy, Violaine Lison n'imagine pas combien cette rencontre va être déterminante. Elle ne sait pas non plus qu'elle va arpenter un labyrinthe de secrets, de passions, de tumultes qui font de son livre une aventure humaine peu banale.
"Comme les épaisses forêts, les mots laissent passer la lumière. Surtout quand elle flamboie." En nous donnant à lire les mots de Léonce, en les accompagnant de sa propre voix, de ses doutes, de ses intuitions, Violaine Lison fait battre le coeur d'archives endormies. C'est passionnant et bouleversant.
Marie Richeux est une glaneuse. Elle sait comme personne faire advenir les mots justes et les vérités cachées. Sur les bords de chemin toujours elle trouve la beauté.
Que ce soit dans les entretiens généreux qu'elle mène chaque jour dans le Book Club de France Culture ou dans les livres qu'elle publie chez Sabine Wespieser, Marie Richeux n'a pas son pareil pour faire parler les femmes et les hommes d'hier et d'aujourd'hui. Et elle y réussit si bien parce qu'elle est là tout entière, face à une archive comme face à un·e écrivain·e: l'esprit affuté, l'émotion à fleur de voix, l'oeil rieur et l'imagination comme un étendard, un outil de transformation du monde.
Avec Officier radio, Marie Richeux s'aventure sur les chemins tortueux de la mémoire. En 1979, son oncle Charles est marin sur l'Emmanuel Delmas. Dans les eaux italiennes, un pétrolier percute le navire. Charles n'a pas trente ans. Il est officier radio, en charge de lancer les SOS. Comme plusieurs membres de l'équipage, il meurt dans l'incendie qui suit la collision. De ce drame survenu avant sa naissance, Marie Richeux connaît ce que la douleur des siens et les aléas du souvenir ont laissé filtrer jusqu'à elle. Et puis un jour s'impose le besoin d'en savoir plus et de chercher, peut-être pas la vérité, mais du moins des traces de cet oncle disparu.
Commence alors une enquête qui va la mener à questionner la mémoire familiale vacillante autant que le sérieux des archives. C'est le récit de cette quête que nous donne à lire Officier radio – un récit buissonnier qui ne vise pas à combler les mystères et l’absence mais plutôt à partager des questions, des moments de vie, des voix aux grains singuliers."Comment ne pas oublier" répète le père de Marie Richeux en parlant de la mort de son frère et de ses répercussions dans la vie familiale. "Et moi j'entends: Comment faire autrement qu'oublier un peu? Mais j'entends aussi: Comment faire pour ne pas oublier? Quoi faire pour ne pas oublier? Comment. Ne pas. Oublier".
Au passage, le livre s'offre "des nœuds et des détours" qui le rendent tellement précieux. C'est un livre sur lles ressources de la parole et sur l'importance, quand elle advient, de trouver une écoute. C'est une fresque sociale sur la Bretagne et ses enfants, les hommes pris par la mer et les femmes restées à terre avec vaillance. C'est bien sûr un livre sur la radio, ce lien entre l'oncle perdu et sa nièce obsédée d'enregistrements. Ou encore une réflexion passionnante sur les pouvoirs de la littérature, convoquant Clarisse Lispector et Daniel Mendelsohn dans des pages lumineuses. Tout cela tient en équilibre parfait dans ce livre doux, pudique et subtil.
Sabine Wespieser Éditeur, 21 euros