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"Si l'on veut essayer de comprendre Billy, si l'on veut apprendre à parler couramment le Kid, la langue que fut Billy the Kid, si l'on veut parler sa vie comme une langue maternelle, alors dans un premer temps, il faut peut-être se résoudre à ne lire aucun livre. Il faut seulement se tenir dans le petit vent frais, là où l'on est seul et pauvre et comme très loin de soi. C'est là que se tient Billy, le petit sauvage. C'est là qu'il écrit ses thèses de sang."
Éric Vuillard écrit comme a vécu Billy the Kid – dans la brièveté et l'intensité.
Avec Les Orphelins, il ajoute une pièce nouvelle à une œuvre dense et intransigeante, dont le fil rouge serait de défaire les récits dictés par les puissants. Écrite depuis la solitude et le manque, l'histoire de Billy the Kid se défait des oripeaux de la légende, une légende posthume destinée à glorifier, en contrepoint, cette Amérique sûre d'elle-même, conquérante et prédatrice. Ôtée cette geste, que reste-t-il? La solitude d'un orphelin qui a connu la faim, souvent, et trop peu l'affection; des querelles de garçons vachers, et puis cette mort vaine à 21 ans. "Il est mort bien avant Rimbaud, plus jeune que Mozart, plus jeune que Büchner, plus jeune que tout le monde. Il est mort à vingt et un ans. Personne ne l'aimait".
Dès son sous-titre (Une histoire de Billy the Kid), le livre révèle que les faits sont si épars, le tissu du réel si déchiré, que de tant de béances on ne peut faire tenir ensemble qu'une histoire, une parmi d'autres, qui ne serait ni plus vraie ni plus fausse que les autres. Billy the Kid se raconte au conditionnel, le mode du possible. Alors Éric Vuillard écrit depuis sa rive, celle des sans-voix, celle des sans-rien. Il récolte dates, bouts d'archives, photographies tellement pâlies qu'elles laissent place aux fantômes. Remis ensemble, ces lambeaux de vie dynamitent les clichés, la morale, la paresse intellectuelle.
De ce que l'on sait de ce garçon si seul, si insolent et des énigmes qu'il nous tend, Éric Vuillard tisse une toile où se prennent rêves et échecs, douleurs et tourments, et la violence toujours recommencée d'une nation qui se construit sur le pillage et le sang.
"De cette triste époque, il ne reste pour ainsi dire que des ruines. Et ce ne sont pas les ruines de Rome dessinées par Piranèse, témoins mélancoliques de nos grandeurs passées, au contraire, ce sont des granges, de vagues murs d'adobe fissurés, lépreux, devant lesquels il nous faut comparaître. Ce sont le ruines déguenillées d'un colonialisme précipité et brutal".
Le nouvel opus de Delphine de Vigan – un très bon cru – narre l’histoire de Thomas, un quinquagénaire qui se retrouve par erreur en possession du téléphone portable d’une femme disparue. Fasciné, presque happé, il devient peu à peu dépendant de l’intimité profonde de cette inconnue conservée dans l’appareil. La jeune femme s’appelle Romane Monnier et toute son existence semble contenue dans son téléphone : son âge, les photos de son quotidien, de sa famille, de ses amis, des recettes de cuisine épinglées aux achats sur Vinted, de la playlist Spotify au profil Insta, du compteur de pas aux prises de notes personnelles – un véritable roman qui se déploie sous le regard avide et intrigué de Thomas.
Bien qu’il n’ait jamais rencontré physiquement la jeune femme, la proximité frénétique qu’il entretient avec sa présence numérique agit comme un véritable miroir, révélant les failles et les absences de sa propre vie.
Forte de ce sens aigu de l’intrigue qu’on lui connaît, Delphine de Vigan poursuit une exploration subtile des traces laissées — désormais innombrables à l’ère du numérique —, de l’absence et de la disparition. Mais le roman va plus loin encore : il interroge la frontière désormais poreuse entre vérité et fantasme, et questionne la possibilité même d’un réel partagé. Une expérience collective du monde est-elle possible ou sommes-nous voués à n’évoluer que dans des réalités individuelles, façonnées par les algorithmes ? La question reste grande ouverte.
Toujours est-il que ce qui est réel, pour moi — et peut-être en ira-t-il de même pour vous —, c’est que la lecture d’un roman de Delphine de Vigan dont celui-ci ne fait pas exception, laisse toujours des traces et contribue à éclairer, ne serait-ce qu’un peu, le chemin de plus en plus tumultueux auquel notre époque nous voue.
Bonne lecture !
Gallimard, 22 euros. Existe en format numérique ici.
Avec Hors champ, Marie-Hélène Lafon creuse une histoire qui irradiait déjà Les sources – la sienne. Une histoire douloureuse, marquée de silences et d'effroi, de haines tellement à vif que le temps n'arrive pas à les émousser.
À travers cette histoire, ce sont cinquante années de la vie du monde rural qui défilent. Au cœur du Cantal, dans une ferme solitaire, Claire et Gilles grandissent unis. Un an à peine sépare le frère et la sœur. Claire est l'aînée. Elle protège son cadet, sait inventer pour lui les histoires qui l'apaisent, joue à la maîtresse pour l'aider dans son travail scolaire. Dès son plus jeune âge, Gilles est pour sa part un enfant intranquille. La violence du père, menace sourde dont tout le monde cherche à se prémunir, fait planer sur lui une peur que rien n'éteint, sauf cette rêverie obsédante et culpabilisante où Gilles imagine l'enterrement de ce père tyrannique.
L'adolescence offre à Claire l'occasion de se mettre à distance du huis-clos familial. Bonne élève, la voici pensionnaire, puis étudiante, et enfin enseignante à Paris. Gilles ne suit pas ce chemin d'excellence. On le dit lent à l'école, et quels que soient ses souhaits personnels, il est le fils: celui qui doit reprendre la ferme. Même si sa relation avec le père est si tendue qu'ils ne se parlent pas, ne se regardent pas, chacun emmuré dans une colère froide et solitaire. "Le travail de la ferme, sa routine, les tient et les écrase". Un destin implacable, que rien ne vient adoucir.
Si elle continue à veiller sur les siens, rentrant régulièrement au village pour assister à une fête ou aider ses parents qui vieillissent, Claire ne parvient pas vraiment à colmater la distance installée entre son frère et elle. Elle s'efforce pourtant d'accrocher son regard, de le tenir debout. "Son frère se noie et il est encore là, encore vivant, il tient, il fait, il demeure dans le cours des choses et des jours; elle ne sait pas pourquoi, elle ne sait pas comment. Elle espère pour lui des moments moins âpres, des accalmies, de furtives douceurs, des bouffées de joie. Elle avance à tâtons aux lisières de la vie de son frère, elle se tient là, comme en vigie". Souvent, elle lui suggère: "Si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi" – mais Gilles tellement abîmé, tellement enfermé dans sa rage, l'entend-il seulement?
Hors champ est un roman poignant, dix tableaux de la vie d'une famille sans cesse au bord du gouffre (affectif, moral, financier) et d'un monde rural coincé entre mutations subies et peur de l'engloutissement pur et simple. Marie-Hélène Lafon raconte avec pudeur et sobriété les chemins du frère et de la sœur, à la fois entrelacés et irrémédiablement distincts. Sa langue précise et mesurée n'est jamais sèche; elle fait éprouver avec force et vigueur l'âpreté de la vie de Gilles, l'amour que lui porte Claire, la tristesse infinie de leur histoire.
Et pour autant, elle sait aussi ménager des moments de douceur, attentive à la beauté du monde et à la consolation qu'apporte la nature. "Elle ne se lasse pas de ces soirs glorieux du début de juillet où l'on pourrait ne pas savoir que l'été finira. Les roses déferlent sur la façade, un couple de pies pérore sous le noisetier et le parfum du foin coupé dans le pré du voisin s'arrondit autour d'elle. Tout est à sa place en son royaume choisi".