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un marché noirL'avis de Maryse:

1943, Paris sous l’Occupation. Les restrictions sont dures, les privations intenses et la faim épuise les corps des Parisiens qui assistent aux rafles, redoutent les règlements de compte, s’épient. Dans ce quotidien sombre et tendu, une adolescente chétive devient porteuse clandestine, persuadée d’agir pour la Résistance tandis qu’un ancien militaire fait commerce et cherche à tirer son épingle du jeu. La frontière entre le bien et le mal ne cesse de bouger : c’est la crise qui impose ses propres règles.

Avec Un marché noir, Bérénice Pichat, dont l’excellent roman La Petite Bonne m’avait déjà épatée, réussit haut la main le périlleux pari du deuxième roman – elle propose un texte brillant, et explore un contexte âpre et exigeant. L’écrivaine parvient à immerger pleinement son lecteur dans les tourments d’une époque, vécue depuis l’intimité de personnages éperdus, ceux qu’on appelle alors les mercantis. Mais, bien au-delà du roman historique, ce sont les choix auxquels des gens ordinaires sont contraints en temps de crise que le livre interroge fort subtilement. Et moi, qu'aurais-je fait?

J’ai retrouvé la grande délicatesse de Bérénice Pichat dans son écriture comme dans son approche des personnages, toujours profondément humains et nuancés. Son écriture est fine, oscille avec habileté entre les genres et maintient le lecteur en haleine jusqu’au dernier mot du roman, qui se classe selon moi parmi les incontournables de cette rentrée littéraire.

Les Avrils, 22 euros.btn commande

de lautre cote du lac prudhommeL'avis d'Anouk:

Un matin de septembre, alors qu’il rejoint un ami pour deux jours de marche en montagne, un homme croise une femme sur un parking. Elle est encombrée de caisses, il lui propose de l’aide pour les charger dans sa voiture, ils bavardent. Cela dure quelques minutes à peine, quelques minutes d’apparence anodine, mais elles portent loin – point d’origine d’une vie qui bascule, d’un roman qui naît.

De Paola, le narrateur sait alors peu de choses. Elle est photographe et vient de passer un séjour au bord d’un lac peu accessible du massif alpin. De l’autre côté de ce lac, enserrée par des parois abruptes et pour ainsi dire infranchissables, il y a la réserve, une zone dont l’accès est interdit aux humains depuis des décennies. C’est cette réserve intégrale qui aimante la photographe: elle cherche à rendre compte par ses images de ce lieu sauvage, "un monde affranchi du nôtre". Fasciné par cette femme intranquille qui toujours veut "qu’il y ait de l’enjeu", par ses photos à l’aura si singulière, par l’histoire de la réserve, le narrateur lui écrit. Et tandis qu’il tombe amoureux d’elle, Paola disparaît.

L’enfant dans le taxi, précédent roman de Sylvain Prudhomme, déroulait sa trame autour d’un lac et d’un silence. On retrouve ici ces deux motifs, portés à une incandescence rare, avec la part de mystère et d’opacité qu’ils recèlent. Car au bord du lac se passent des phénomènes étranges. Une géologue a disparu quelques années auparavant. Un alpiniste aguerri fait une chute mortelle. Des présences inquiétantes se font sentir. Les signes se multiplient: et si la réserve cherchait à se défendre de la curiosité des humains à son égard ? Quand Paola disparaît à son tour, le narrateur ne veut pas croire à sa mort. Alors il écrit pour elle un autre chemin – ce roman que nous lisons, si beau, si vibrant.

S’il tient en haleine par un épatant sens de la narration, si le suspens pulse, De l’autre côté du lac est aussi un livre méditatif qui questionne notre rapport au monde. Le lac qui s’étire à la tombée exacte des lignes du paysage, la flore luxuriante qui ourle ses berges, et ces oiseaux, ces papillons, ces chamois, ces marmottes: autant de saisissements, d’émerveillements, de vertiges, d’occasions de repenser notre place au cœur du vivant.

Surtout, De l’autre côté du lac est un livre sur le regard. Pour Paola, qui utilise un matériel de photographie ancien et tire ses clichés sur des plaques de verre, regarder est une affaire de patience, d’exigence, d’intensité. "Photographier, c’est toujours poursuivre un invisible. Mais qu’est-ce que je poursuis, moi? Qu’est-ce que je cherche à fixer que mes yeux ne voient pas, mais que tout mon être sent, et que je rêve de voir s’imprimer sur la plaque? Chaque image, longuement préparée, lui apprend à aller par-delà les apparences: "J’ai passé ma vie à regarder et depuis deux jours seulement je vois".

Mais Paola, en traquant la réserve, apprend que le regard a son envers. Qui regarde est aussi, toujours, regardé. Une nuit, en rêve, elle se sent fixée par des dizaines d’animaux, "une forêt de pupilles". Et ce lac, n’est-il pas comme un œil géant au cœur du paysage? La montagne impassible ne cesse d’imprimer dans sa mémoire les trajectoires de ceux qui l’habitent. Et puis il y a ce sentiment qu’éprouve violemment Paola d’être espionnée par un autre insaisissable, peut-être malveillant, qui place sous haute tension son séjour solitaire au bord du lac. Regarder, être regardé, c’est une façon de consentir au monde qui nous entoure et à prendre sa place parmi ceux qui l’habitent.

Cette quête du voir, c’est aussi, bien sûr, comme l’art du roman selon Sylvain Prudhomme, où tout est justesse, intensité, place faite à l’autre. De l’autre côté du lac est un nouveau jalon, fulgurant, dans une œuvre essentielle par sa beauté. btn commande

 

Éditions de Minuit, 22 euros

a voix haute panassenkoL'avis d'Anouk:

Il y a quatre ans, Polina Panassenko nous avait éblouis avec Tenir sa langue, premier roman fougueux et inventif, drôle et tendre, à l’énergie contagieuse. C’est dire si nous guettions son second livre.

Avec À voix haute, Polina Panassenko laisse éclater le talent qui est le sien. Elle prolonge l’onde de Tenir sa langue mais sait aussi nous amener ailleurs, dans une exploration passionnante et courageuse des chemins de la mémoire. Cela donne à son livre intensité et profondeur et l’on termine le lecture ébranlé·e par cette incroyable histoire d’amour, d’attention et de résistance.

Il y a beaucoup de chiffres dans À voix haute. Des dates qui s’égrènent de 1937 à 2024. Le poids d’une petite plaque de fer, 450 grammes qui pèsent autant qu'un siècle de tragédies. Des distances, immenses comme l’est la Russie – ces 7520 kilomètres qui séparent la vie et la mort d’un homme. Il y a beaucoup de chiffres dans À voix haute et pourtant, comme dans Tenir sa langue et comme les deux livres l’annoncent dès leurs titres-manifestes, tout est surtout affaire de mots, de parole, de silences.

La narratrice grandit dans la France des années 2000. Comme la petite fille de Tenir sa langue, elle y est arrivée très jeune, quand ses parents ont quitté Moscou pour tenter leur chance ailleurs. La mère est morte trop tôt, le père peu présent, l’adolescente grandit entre le collège, les copines, ses cours de théâtre et les voyages chez son grand-père à Moscou.

Là-bas, il faut suivre de drôles de consignes. Jamais on ne parle devant la porte de l’appartement. Il est mal vu de préférer le Pepsi au Baïkal. Et quand on ouvre l’album vert, celui où le grand-père conserve les précieuses photos de famille, il y a des histoires qui semblent vouloir s’échapper mais restent prisonnières, faute de questions pour les réveiller. "Quand mon grand père se tait, il attend quelques minutes puis il dit Demande-moi plus de choses, pose-moi des questions, après, pour raconter, il n’y aura plus personne. Oui oui, je te demande, je dis. Mais je ne sais pas quoi demander".

Et puis le temps passe. La narratrice a vingt ans, des envies de théâtre. À son propre étonnement, elle réussit l’examen d’entrée du Théâtre National Stanilavski. La voici repartie à Moscou. L’école est fascinante, comme un microcosme de la Russie post-soviétique. Un endroit où les règles sont innombrables mais jamais exprimées. On y travaille sans répit.  L’emphase et le sublime se mêlent à la débrouillardise.

Les répétitions des Trois sœurs de Tchékhov n’empêchent pourtant pas les bruits du dehors: ce 4 décembre 2011, il y a des élections en Russie. Puis des manifestations. La narratrice y participe, toute à cette effervescence. Elle a du mal à comprendre les réticences de son grand-père, la panique qui le gagne. Soudain la traverse une question longtemps refoulée. Pour la première fois, elle cherche à entendre ce qui se dit dans les silences du grand-père. Elle y trouve un nom de lieu, Izvestkovy Razyesd, petit point sur la carte à 7520 kilomètres de Moscou. Elle y trouve le nom d’un homme, Ivan Evdokimovitch Rebizov. Et puis cette énigme: pourquoi Ivan Rebizov, le grand-père du grand-père, est-il mort en 1939 à 7520 kilomètres de chez lui?

Une fois que la question s’échappe, une fois que le premier fil est tiré, impossible de reposer la pelote.

Le livre bascule alors, se resserre autour d’une quête de mémoire et de vérité. De salles d’archives en récits du goulag, de rendez-vous au ministère de l’Intérieur jusqu’à ce quai de gare où elle embarque pour la Kolyma, la narratrice plonge dans l’histoire russe du 20e siècle. Accusé d’anti-soviétisme en 1937, condamné à dix ans de camp, vite rattrapé par la mort puis réhabilité en 1960, Ivan Rebizov partage le destin de tant d’hommes et de femmes de sa génération.

Un parmi tant d’autres.

Mais ce un-là, la narratrice reconnaît les traits de son visage, peut dire son nom à voix haute.

Le chemin qui la mène vers lui, elle le fait en compagnie de personnes magnifiques de courage et d’humanité. En nous le partageant, elle nous fait entrer dans la complexité d’un pays où la peur reste partout présente et où les étincelles de liberté et de justice, dans leur fragilité, sont d’autant plus bouleversantes.

 

Éditions de l'Olivier, 19.50 eurosbtn commande