librairie
point virgule

Rue Lelièvre, 1 B-5000 Namur | Tél. : +32 (0)81 22 79 37 | info@librairiepointvirgule.be | Du lundi au samedi de 9h30 à 18h30

a voix haute panassenkoL'avis d'Anouk:

Il y a quatre ans, Polina Panassenko nous avait éblouis avec Tenir sa langue, premier roman fougueux et inventif, drôle et tendre, à l’énergie contagieuse. C’est dire si nous guettions son second livre.

Avec À voix haute, Polina Panassenko laisse éclater le talent qui est le sien. Elle prolonge l’onde de Tenir sa langue mais sait aussi nous amener ailleurs, dans une exploration passionnante et courageuse des chemins de la mémoire. Cela donne à son livre intensité et profondeur et l’on termine le lecture ébranlé·e par cette incroyable histoire d’amour, d’attention et de résistance.

Il y a beaucoup de chiffres dans À voix haute. Des dates qui s’égrènent de 1937 à 2024. Le poids d’une petite plaque de fer, 450 grammes qui pèsent autant qu'un siècle de tragédies. Des distances, immenses comme l’est la Russie – ces 7520 kilomètres qui séparent la vie et la mort d’un homme. Il y a beaucoup de chiffres dans À voix haute et pourtant, comme dans Tenir sa langue et comme les deux livres l’annoncent dès leurs titres-manifestes, tout est surtout affaire de mots, de parole, de silences.

La narratrice grandit dans la France des années 2000. Comme la petite fille de Tenir sa langue, elle y est arrivée très jeune, quand ses parents ont quitté Moscou pour tenter leur chance ailleurs. La mère est morte trop tôt, le père peu présent, l’adolescente grandit entre le collège, les copines, ses cours de théâtre et les voyages chez son grand-père à Moscou.

Là-bas, il faut suivre de drôles de consignes. Jamais on ne parle devant la porte de l’appartement. Il est mal vu de préférer le Pepsi au Baïkal. Et quand on ouvre l’album vert, celui où le grand-père conserve les précieuses photos de famille, il y a des histoires qui semblent vouloir s’échapper mais restent prisonnières, faute de questions pour les réveiller. "Quand mon grand père se tait, il attend quelques minutes puis il dit Demande-moi plus de choses, pose-moi des questions, après, pour raconter, il n’y aura plus personne. Oui oui, je te demande, je dis. Mais je ne sais pas quoi demander".

Et puis le temps passe. La narratrice a vingt ans, des envies de théâtre. À son propre étonnement, elle réussit l’examen d’entrée du Théâtre National Stanilavski. La voici repartie à Moscou. L’école est fascinante, comme un microcosme de la Russie post-soviétique. Un endroit où les règles sont innombrables mais jamais exprimées. On y travaille sans répit.  L’emphase et le sublime se mêlent à la débrouillardise.

Les répétitions des Trois sœurs de Tchékhov n’empêchent pourtant pas les bruits du dehors: ce 4 décembre 2011, il y a des élections en Russie. Puis des manifestations. La narratrice y participe, toute à cette effervescence. Elle a du mal à comprendre les réticences de son grand-père, la panique qui le gagne. Soudain la traverse une question longtemps refoulée. Pour la première fois, elle cherche à entendre ce qui se dit dans les silences du grand-père. Elle y trouve un nom de lieu, Izvestkovy Razyesd, petit point sur la carte à 7520 kilomètres de Moscou. Elle y trouve le nom d’un homme, Ivan Evdokimovitch Rebizov. Et puis cette énigme: pourquoi Ivan Rebizov, le grand-père du grand-père, est-il mort en 1939 à 7520 kilomètres de chez lui?

Une fois que la question s’échappe, une fois que le premier fil est tiré, impossible de reposer la pelote.

Le livre bascule alors, se resserre autour d’une quête de mémoire et de vérité. De salles d’archives en récits du goulag, de rendez-vous au ministère de l’Intérieur jusqu’à ce quai de gare où elle embarque pour la Kolyma, la narratrice plonge dans l’histoire russe du 20e siècle. Accusé d’anti-soviétisme en 1937, condamné à dix ans de camp, vite rattrapé par la mort puis réhabilité en 1960, Ivan Rebizov partage le destin de tant d’hommes et de femmes de sa génération.

Un parmi tant d’autres.

Mais ce un-là, la narratrice reconnaît les traits de son visage, peut dire son nom à voix haute.

Le chemin qui la mène vers lui, elle le fait en compagnie de personnes magnifiques de courage et d’humanité. En nous le partageant, elle nous fait entrer dans la complexité d’un pays où la peur reste partout présente et où les étincelles de liberté et de justice, dans leur fragilité, sont d’autant plus bouleversantes.

 

Éditions de l'Olivier, 19.50 eurosbtn commande

nous aussi godardL'avis d'Anouk: 

C’est une famille vaste, toute une constellation de tantes, de frères, d’aïeux, de belles-sœurs.

Proche ou éloignée, la famille fait corps et partage un immeuble cossu au cœur du cinquième arrondissement de Paris. On est entre soi, on respire le même air, partage l’espace, les écoles, la culture, les bonnes manières. Les destins sont tôt tracés – l’excellence, évidemment. La noblesse ne vient pas du sang, pas même de l’argent, mais de la culture, des valeurs. "C’est gratuit, c’est sans prix, ça ne peut pas se vendre, pas se céder, ni s’acheter, on s’en imprègne lentement, on cuit dedans, ça nous distingue".

C’est une famille toute de convenances que raconte Anne Godard dans ce roman à la puissance irradiante. Une famille comme un vaste ensemble organique, un on obsédant, on-cocon et on-prison: "on se répète, on se suit, on se redouble, on se recouvre, on se dépasse, on se rattrape, on se confond dans la meute, indistincts, mélangés, toutes générations les unes sur les autres". Ce on entêtant est la charpente du livre. Il lui donne son rythme et son ton très singulier, transformant la lecture de Nous aussi en une expérience littéraire dense et envoûtante.

Toute l’année à Paris, puis l’été dans leur maison des Alpes, les enfants grandissent dans un univers choyé. Des jeux, des livres, des rires, des spectacles, de jolies robes, les histoires de famille pour assurer la cohésion. À Paris il arrive qu’on joue avec le fils de la concierge, à la montagne avec le fils des voisins, mais on le sait, on le sent, ils ne sont pas comme nous. Alors on retourne au grand corps des cousins, des cousines. Pour ne pas gaspiller, on prend les bains tous ensemble, "on déborde les uns sur les autres, (...), on se fait couler, corps mêlés, on se piétine, on s’écrase, on se mélange".

Quel privilège de connaître cela, une famille où tout semble aller de soi. Où tout semble solide, assuré, destiné à durer. "On n’a pas besoin de s’aimer, on s’appartient".

Et pourtant.

Vient le moment où l’enfance est passée. On dit encore on, mais ce on est comme fissuré. D’où vient ce manque d’air, cette quête d’autre chose – quoi ?, cette insatisfaction ? Où s’origine "le double fond de nos vies dissociées"? Après une enfance noyée dans le collectif, comment devenir soi? Le on du roman évolue dans sa deuxième partie. Il n’est plus un chœur réconfortant. Il perd son indécision pour prendre de plus en plus les contours d’une des enfants du groupe, une sœur, une fille, qui a bien du mal à assumer un je.

C’est qu’il s’est passé quelque chose dans le brouillard de l’adolescence, un drame, "l’explosion", ce cœur noir autour duquel on tourne. Pour faire la lumière, comprendre ce qui est arrivé d’indicible à nous aussi, il faudra pour cette enfant devenue adulte un long chemin de souffrance, beaucoup de courage, et les mots d’autres qu’elle pour tenir tête au silence.

Anne Godard écrit au bord du vide. Le contraste entre l’économie de moyens – peu de mots mais si choisis, des chapitres brefs qui tiennent en haleine, des changements de focale presque imperceptibles mais incroyablement subtils – et la tension qu’elle installe chez le lecteur est époustouflant et fait de Nous aussi un grand, très grand moment de littérature.

 

Éditions Actes Sud, 20 eurosbtn commande

mon oeil kaarioL'avis d'Anouk:

Depuis l’enfance, la narratrice de Mon oeil souffre d’un strabisme intermittent. Un choc émotionnel et la voilà qui louche. Ainsi dans la première scène du livre, qui dit tout déjà de la drôlerie et de la cruauté se jouant dans ce texte bref et incisif: lors d’une consultation chez un spécialiste, celui-ci affirme qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter pour les yeux de la petite Victoria. Alors les parents annoncent à la fillette qu’ils vont partir le lendemain pour longtemps et la confier à une grand-mère qu’elle craint. Aussitôt, c’est la panique – et le médecin de revoir son jugement: "gros strabisme divergent".

Du strabisme, on parle parfois comme d’une coquetterie. C’est aussi un rapport au monde – "que serait-il arrivé à la pensée de Sartre, si, à l’époque, on l’avait opéré pour forcer chez lui une vision binoculaire ? Qu’est-ce qui dans sa pensée, son regard sur le monde, aurait été modifié?"

Toute sa vie, la narratrice entretient avec son strabisme une relation intime, tantôt fière de la singularité qu’il lui donne, tantôt fragilisée par sa  "vie floue". Elle se cherche des compagnons de mauvaise vue, et trouve chez Duras et Perec, Descartes et Rembrandt, des histoires d’yeux qui font écho à ses propres expériences. Le livre se tisse d’anecdotes tirées de leurs vies, de leurs œuvres, et elles sont toujours d’une réjouissante clairvoyance.

Mais Mon œil, c’est aussi et surtout le regard en biais qu’une fille pose sur le couple de ses parents. Un couple à haut potentiel inflammable et dont la toxicité nous fait rire ou nous serre le cœur. Un couple qui, s’il vieillit, ne perd rien de son pouvoir de nuisance vis-à-vis de ses filles. Alcool, violence, bouffées de délire... le quotidien avec de tels parents n’est pas de tout repos pour Victoria et sa sœur, qui portent bien des cicatrices encore béantes: "notre enfance, dont j’ai choisi de me souvenir de tout et elle de rien".

Entre chronique familiale déjantée et réflexion sur l’art de regarder, Mon œil est un livre qui donne à voir et à penser. L’intelligence s’y déploie à chaque page, vive, légère, fantasque. Victoria Kaario signe un délicieux et enthousiasmant premier roman.

 

Éditions Verdier, 17.50 eurosbtn commande