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Je suis Romane MonnierL'avis de Maryse:

Le nouvel opus de Delphine de Vigan – un très bon cru – narre l’histoire de Thomas, un quinquagénaire qui se retrouve par erreur en possession du téléphone portable d’une femme disparue. Fasciné, presque happé, il devient peu à peu dépendant de l’intimité profonde de cette inconnue conservée dans l’appareil. La jeune femme s’appelle Romane Monnier et toute son existence semble contenue dans son téléphone : son âge, les photos de son quotidien, de sa famille, de ses amis, des recettes de cuisine épinglées aux achats sur Vinted, de la playlist Spotify au profil Insta, du compteur de pas aux prises de notes personnelles – un véritable roman qui se déploie sous le regard avide et intrigué de Thomas.

Bien qu’il n’ait jamais rencontré physiquement la jeune femme, la proximité frénétique qu’il entretient avec sa présence numérique agit comme un véritable miroir, révélant les failles et les absences de sa propre vie.

Forte de ce sens aigu de l’intrigue qu’on lui connaît, Delphine de Vigan poursuit une exploration subtile des traces laissées — désormais innombrables à l’ère du numérique —, de l’absence et de la disparition. Mais le roman va plus loin encore : il interroge la frontière désormais poreuse entre vérité et fantasme, et questionne la possibilité même d’un réel partagé. Une expérience collective du monde est-elle possible ou sommes-nous voués à n’évoluer que dans des réalités individuelles, façonnées par les algorithmes ? La question reste grande ouverte.

Toujours est-il que ce qui est réel, pour moi — et peut-être en ira-t-il de même pour vous —, c’est que la lecture d’un roman de Delphine de Vigan dont celui-ci ne fait pas exception, laisse toujours des traces et contribue à éclairer, ne serait-ce qu’un peu, le chemin de plus en plus tumultueux auquel notre époque nous voue.

Bonne lecture !

Gallimard, 22 euros. Existe en format numérique ici.btn commande

hors champ lafonL'avis d'Anouk:

Avec Hors champ, Marie-Hélène Lafon creuse une histoire qui irradiait déjà Les sources – la sienne. Une histoire douloureuse, marquée de silences et d'effroi, de haines tellement à vif que le temps n'arrive pas à les émousser.

À travers cette histoire, ce sont cinquante années de la vie du monde rural qui défilent. Au cœur du Cantal, dans une ferme solitaire, Claire et Gilles grandissent unis. Un an à peine sépare le frère et la sœur. Claire est l'aînée. Elle protège son cadet, sait inventer pour lui les histoires qui l'apaisent, joue à la maîtresse pour l'aider dans son travail scolaire. Dès son plus jeune âge, Gilles est pour sa part un enfant intranquille. La violence du père, menace sourde dont tout le monde cherche à se prémunir, fait planer sur lui une peur que rien n'éteint, sauf cette rêverie obsédante et culpabilisante où Gilles imagine l'enterrement de ce père tyrannique.

L'adolescence offre à Claire l'occasion de se mettre à distance du huis-clos familial. Bonne élève, la voici pensionnaire, puis étudiante, et enfin enseignante à Paris. Gilles ne suit pas ce chemin d'excellence. On le dit lent à l'école, et quels que soient ses souhaits personnels, il est le fils: celui qui doit reprendre la ferme. Même si sa relation avec le père est si tendue qu'ils ne se parlent pas, ne se regardent pas, chacun emmuré dans une colère froide et solitaire. "Le travail de la ferme, sa routine, les tient et les écrase". Un destin implacable, que rien ne vient adoucir.

Si elle continue à veiller sur les siens, rentrant régulièrement au village pour assister à une fête ou aider ses parents qui vieillissent, Claire ne parvient pas vraiment à colmater la distance installée entre son frère et elle. Elle s'efforce pourtant d'accrocher son regard, de le tenir debout. "Son frère se noie et il est encore là, encore vivant, il tient, il fait, il demeure dans le cours des choses et des jours; elle ne sait pas pourquoi, elle ne sait pas comment. Elle espère pour lui des moments moins âpres, des accalmies, de furtives douceurs, des bouffées de joie. Elle avance à tâtons aux lisières de la vie de son frère, elle se tient là, comme en vigie". Souvent, elle lui suggère: "Si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi" – mais Gilles tellement abîmé, tellement enfermé dans sa rage, l'entend-il seulement?

Hors champ est un roman poignant, dix tableaux de la vie d'une famille sans cesse au bord du gouffre (affectif, moral, financier) et d'un monde rural coincé entre mutations subies et peur de l'engloutissement pur et simple. Marie-Hélène Lafon raconte avec pudeur et sobriété les chemins du frère et de la sœur, à la fois entrelacés et irrémédiablement distincts. Sa langue précise et mesurée n'est jamais sèche; elle fait éprouver avec force et vigueur l'âpreté de la vie de Gilles, l'amour que lui porte Claire, la tristesse infinie de leur histoire.

Et pour autant, elle sait aussi ménager des moments de douceur, attentive à la beauté du monde et à la consolation qu'apporte la nature. "Elle ne se lasse pas de ces soirs glorieux du début de juillet où l'on pourrait ne pas savoir que l'été finira. Les roses déferlent sur la façade, un couple de pies pérore sous le noisetier et le parfum du foin coupé dans le pré du voisin s'arrondit autour d'elle. Tout est à sa place en son royaume choisi". 

 

Buchet Chastel, 19.90 eurosbtn commande

hiver hier garneauL'avis d'Anouk

"Oh, je savais par mon père gaspésien et ma mère fluviale que parler québecois pouvait être beau mais ici c'est une splendeur!"

C'est l'hiver, en 1958, dans les solitudes du Québec. Michel Garneau est jeune, citadin, amoureux. Pour plaire à sa fiancée, il la suit le temps d'un Noël dans sa famille. Et les dix jours qu'il va passer dans ce bout du monde enfoui sous la neige, au milieu d'une famille si nombreuse et si exubérante, vont être pour lui, et pour nous qui le lisons, une réserve prodigue de magie, de folie, d'amour et de beauté sauvage.

Pour fêter la fin d'année, on se rassemble chez les grands-parents. La famille est nombreuse, "grand-mère a eu dix-huit enfants et eux en ont à la douzaine". Les tables sont grandes, on boit, on parle, on ripaille, on chantePour le jeune Michel Garneau, l'expérience est mystique. Il observe mille façons d'être au monde, et lui le Montréalais aux moeurs policées découvre la rugosité de cette famille où la violence côtoie la tendresse et où tout le monde est "pas mal énervé". Dans la cuisine, il se saoûle avec la grand-mère, recueille les confidences d'une matante, perce les secrets d'Elphège-le-couque-fife, personnage flamboyant et inoubliable. 

En dix jours, Michel Garneau expérimente un tourbillon d'émotions. Au seuil de sa propre vie, il découvre l'intensité – ici, tout est plus cru, plus âpre, plus vivant.

"Je suis ébaroui d'être là, ébaroui, c'est un mot que je viens d'apprendre, j'ai l'impression de débarquer au cœur de l'humanité dans une épaisseur de temps, dans un temps qui n'est pas celui seul d'un jour dans une année mais d'une année dans un siècle, il y a ici beaucoup de 19e siècle, il y a même du Moyen Âge et il y a le milieu du 20e et il y a de l'immémorial, de l'intemporel, comme si ces gens se répétaient, se réanimaient depuis des siècles, Pépère a mille ans, Mémère est Égyptienne."

À un demi-siècle de distance, lorsque Michel Garneau égrène ses souvenirs dans ce petit livre précieux, le monde a changé, la jeunesse s'est envolée, la fiancée est un souvenir lointain. "Maintenant je sais cruellement que j'ai oublié autant que je me souviens, plus que je me souviens". Mais ce qui reste, et que L'hiver, hier nous transmet avec vigueur et avec joie, c'est la beauté d'une langue capable de faire du quotidien une fête et de ceux qui la parlent de fabuleux poètes.

"Et je ferme les yeux et je vois la grande maison dans l'hiver, hier, et j'entends des rires". Laissez-vous gagner par l'émerveillement!

L'Oie de Cravan, 15 €btn commande