Rue Lelièvre, 1 B-5000 Namur | Tél. : +32 (0)81 22 79 37 | info@librairiepointvirgule.be | Du lundi au samedi de 9h30 à 18h30
Asya et Manu vivent loin de chez eux, dans une ville et un pays sans nom où ils n’ont pas grandi.
Entre eux, il n’y a pas le socle rassurant d’une langue maternelle commune, d’une tradition ou de repères partagés. Alors ils s’inventent leurs propres rituels, des routines, des mots qui n’existent dans aucun dictionnaire: "c’est ainsi que nous avons créé notre propre langage, une union qui coulait de source plutôt que deux personnes se parlant dans leur langue étrangère".
Autour d’Asya et de Manu, il y a leurs amis, souvent en exil ou en transit eux aussi. Il y a leurs familles, restées au loin mais proches par les pensées, les appels, les visites régulières – Asya redoute plus que tout que les siens pensent "qu’elle devient une étrangère". Et puis il y a la ville, le flux des vies qui s’y croisent, les bruissements du quotidien, les retrouvailles au café ou au parc.
Dans notre temps saturé d’événements, Anthropologie est un roman de l’intime, de l’infime. Il cartographie avec minutie le quotidien, le minuscule, ce qui échappe aux regards pressés. Asya aime penser que vit à côté d’elle une "anthropologue imaginaire", et que celle-ci les observe Manu et elle comme s’ils appartenaient à une tribu à part. "Habituée qu’elle était à identifier les manières dont les gens s’ancrent dans leur foyer, leur langue et leurs coutumes, qu’est-ce que l’anthropologue minuscule mettrait en évidence, avec nos appartements provisoires où nous vivions sans langue d’origine commune, sans religion, sans réseau familial ni obligations qui nous enracinent dans ces lieux ? (...) Ayant souvent l’impression que notre vie était irréelle, je sommais l’anthropologue de remédier à cet état de fait".
Cette "anthropologue minuscule" est un peu le double d’Asya, qui est documentariste et filme jour après jour la vie d’un parc. Qui s’y promène, s’y repose, y joue? Qui y vient pour les rencontres, pour saluer un arbre, pour pique-niquer avec des amis? Asya filme, écoute, traque ce qu’elle nomme "les sillons de l’existence". Sa grand-mère se moque, piquante: "Oublie le quotidien, ça n’intéresse personne (...). On t’a donné le nom d’un continent et tu filmes un parc".
Mais Asya persiste, les choses prennent forme, comme le livre qui se construit en assemblant de courtes vignettes autour de la vie d’Asya et Manu. Qu’est-ce que trouver une place pour soi, pour son couple, dans le brouhaha du monde ? Comment frotter ses rêves au réel, comment garder vive son attention – à la beauté du monde, à la fragilité d’une vieille voisine, aux inquiétudes de ceux que l’on aime ?
Avec délicatesse, fraîcheur et un humour teinté d’ironie, Ayşegül Savaş attrape dans son roman quelque chose qu’il est difficile de peindre avec tant de justesse: le bonheur. Asya et Manu sont sensibles, gentils, curieux – des qualités qui ne seront jamais à la mode mais qui se propagent avec subtilité d’une page à l’autre d’Anthropologie. On s’en délecte !
Éditions de l'Olivier, traduit de l'anglais par Céline Leroy, 22 euros
Une histoire n’est pas linéaire ; c’est quelque chose de plus riche, qui forme des tourbillons et des remous, s’élève et retombe, se répète.
L’histoire que Claire Messud nous raconte dans L’étrange tumulte de nos vies est en effet tout en tourbillons et en remous.
C’est une histoire longue, elle embrasse quatre générations, presque un siècle dans la vie d’une famille et du monde. C’est une histoire vaste qui nous mène de l’Algérie au Canada en passant par Thessalonique, Buenos Aires et Sidney. C’est une histoire complexe, celle d’une famille qui ressemble à celle de l’autrice, marquée par le déracinement, le poids du chagrin et la grâce de l’amour.
Construit en sept amples mouvements qui racontent chacun un moment de la vie familiale, le roman fait tenir ensemble des constellations d’histoires, multipliant les points de vue, les perceptions, les émotions. L’étoffe qui se tisse est d’une souplesse incomparable, passant avec fluidité des trajectoires individuelles aux grands événements du siècle – guerres, exils, décolonisation, libération des femmes...
L’étrange tumulte de nos vies s’ouvre en juin 1940, dans la sidération qui suit la défaite française. Gaston et Lucienne Cassar sont séparés de part et d’autre de la Méditerranée, lui retenu en Grèce dans ses fonctions d’attaché naval, elle rentrée en Algérie, leur terre natale, où ils pensent se retrouver rapidement. Gaston et Lucienne forment tout au long de leurs longues vies un couple solaire, pourtant marqué par un lourd secret que l’on ne découvre que dans les toutes dernières pages du livre. Pour leurs enfants et leurs petits-enfants, l’amour inconditionnel qui unit Gaston et Lucienne est un point de repère, une balise fixe dans des vies souvent ballotées au gré des chaos du monde ou des affectations professionnelles.
Pour raconter cette histoire familiale tumultueuse, Claire Messud incarne chaque personnage avec finesse. Les émotions, les choix, les hésitations, les tentations des membres de la famille Cassar, déployés sur le temps long, permettent de confronter les points de vue et de montrer chacune et chacun "à tous les âges de sa vie". Les erreurs commises, dont le poids est parfois lourd à payer, les addictions, les silences néfastes se mêlent à "des rires, de la joie, et de l’émerveillement" – car c’est cela une vie, "ni bonne ni mauvaise – ou, plutôt, à la fois bonne et mauvaise".
S’il fait sans cesse allusion aux événements qui ponctuent les décennies traversées, de 1940 à 2010, L’étrange tumulte de nos vies n’est pas pour autant, ou n'est pas seulement, un roman historique. C’est plutôt un roman sur les récits que nous nous racontons à nous-mêmes, sur le rôle que nous y tenons, sur la façon dont nous les transmettons. Et c’est ce qui donne au livre sa portée universelle et profondément touchante. Dans un lumineux prologue, Claire Messud ramasse ainsi son propos: "Je suis écrivaine; je raconte des histoires. Je veux raconter l’histoire de leurs vies. Peu importe où je commence, au fond. Nous sommes toujours au milieu; où que nous nous tenions, nous n’avons qu’une vision partielle".
Éditions Christian Bourgois, traduit de l'anglais (Canada) par France Camus-Pichon, 25 euros
Ce roman audacieux et singulier déploie un style subtil, au service d’un propos érudit qu’il rend accessible.
La philologue espagnole Irene Vallejo relatait merveilleusement l’histoire du livre et de la lecture dans l’Antiquité dans son essai L’Infini dans un roseau. Dans son roman Carthage, elle s’essaye à une réécriture d’un mythe fondateur - et non des moindre : celui d’Énée, figure légendaire à l’origine des fondations de Rome.
Selon la légende, après avoir fui la destruction de Troie avec son fils et quelques compagnons, Énée fait naufrage sur les côtes de Carthage. C’est là que débute le récit, alors que le destin du héros s’entrelace avec celui de la reine Elissa – plus connue sous le nom de Didon – et celui du dieu Éros, espiègle archer bien décidé à faire naître l’amour entre ces deux êtres marqués par l’exil.
Des siècles plus tard, Auguste, premier empereur de Rome, commande au poète Virgile l’écriture de l’Énéide, grand poème épique chargé d’exalter les origines de la civilisation romaine. Une œuvre éminemment politique, donc, pour servir les ambitions de propagande du régime en construction. Mais face à l’attente impériale, Virgile hésite. Ce qu’il veut écrire, ce n’est pas l’héroïsme triomphant ni la gloire d’un empire naissant, mais la douleur des survivants, l’incertitude des vaincus, la peur des exilés. Car, dit-il, « la défaite est toujours le point de départ d’une grande histoire ». Son texte traversera les siècles.
Dans ce roman d’aventure, Irene Vallejo donne voix aux protagonistes du mythe – y compris au dieu Éros –, en leur prêtant les mots et les émotions de notre époque. Tous sont habités par le doute, la peur, les élans du cœur. L’autrice revisite ainsi la grande épopée antique pour y tisser une réflexion contemporaine sur le pouvoir, la guerre, l’exil, l’amour, la condition des femmes… et sur la manière dont s’écrit l’Histoire.
Traduit de l'espagnol (castillan) par Bernadette Engel-Roux, Albin Michel, 21,90 euros.
Disponible en format numérique ici.