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"Il était une fois comme jamais". C'est ainsi que commencent les contes en Roumanie, avec ce comme jamais qui ouvre un espace pour le flou, l'indéterminé.
Comme s'il pleuvait raconte, sur quatre générations, le passage du siècle dans une région oubliée des Carpates. Lorsque le livre s'ouvre, la Première Guerre mondiale bat son plein sur cette terre isolée que se disputent Austro-Hongrois et Roumains. Sur le front, le jeune Jacob tente de surmonter l'angoisse, la faim, le froid. Parce qu'il est instruit, il a la charge du courrier – un privilège qui signera aussi sa perte. L'expérience de la guerre élargit sa vie intérieure, la transforme en profondeur. Jacob est de ceux qui peuvent laisser filer un ennemi pourtant à portée de tir, parce que d'un regard il comprend que l'adversaire, dans un autre temps, aurait pu être un frère. De ceux qui n'ont pas coupé le lien avec l'enfance et l'innocence. Jacob porte un secret, scellé par une mort tragique, et dont l'onde va se propager comme des ronds dans l'eau, comme les dernières notes d'une partition qui continuent de résonner.
Tirant un fil qui court de Jacob jusqu'à aujourd'hui, Iris Wolff nous offre le bouleversant portrait d'une terre nimbée de bleu quand le jour se lève mais abîmée tout au long du 20e siècle par la violence des armes et des idéologies.
Jacob, puis Henriette, Vicco et Hedda: tous les personnages de ce roman bref et intense subissent, d'une époque à l'autre, le poids du deuil, de l'exil, de la peur, de la liberté entravée. Et pourtant chacun conserve en son for intérieur des ressources pour avancer et tenter de voir chaque jour comme "intact, vierge, et distinct du précédent": un espace à inventer.
Nourri d'histoires entremêlées, de ces histoires qui ne se racontent qu'en chuchotant, Comme s'il pleuvait ressemble à ses protagonistes: c'est un roman qui réussit le paradoxe d'être à la fois discret et d'une grande puissance d'incarnation. Une lecture dont la subtilité et la délicatesse s'impriment durablement.
Éditions Christian Bourgois, traduit de l'allemand par Claire de Oliveira, 19 euros
Après avoir publié plusieurs romans érotiques sous le pseudonyme d’Harriet Daimler, l’écrivaine américaine Iris Owens écrit l’explosif After Claude en 1973. Les Éditions de l’Olivier rééditent tout récemment ce roman culte, dans la traduction de Josée Kamoun.
Pourquoi un roman culte ? Parce qu’à travers les divagations féroces et hilarantes de sa narratrice Harriet (tiens, tiens…), il condense, en deux centaines de pages, une analyse saisissante des mécanismes de la subordination féminine à l’époque de la « libération sexuelle ».
Bohème new-yorkaise des années 70. Harriet vient de se faire lourdement virer par Claude, son amant français, un charmeur vaguement intello et résolument coureur de femmes. Elle fulmine ! Et elle rumine. Pourquoi les femmes finissent-elles toujours par consentir à se laisser maltraiter ? Elle n’est cependant pas au bout de ses peines : le gourou vagabond d’une secte New Age croise bientôt sa route et la pousse dans ses retranchements les plus ultimes !
À la lecture de cet OVNI d’humour noir, on rit ! La répartie d’Harriet, son sens de l’à-propos, le portrait mordant qu’elle dresse de son époque, de son milieu et de ceux qui le peuplent… sont d’une efficacité redoutable. D’emblée, le lecteur s’attache à cette tête-à-claque égocentrique un tantinet sans-gêne, mais vite il comprend la subtilité folle avec laquelle Iris Owens décrypte les raisons du mal-être de son personnage, qui devient archétype. De la lecture de ce roman trash et malin, on sort amusé, mais surtout médusé.
Éditions de L'Olivier, traduit de l'anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, 22 euros.
Brúnisandur se tient tout au bord de la côte ouest de l’Islande, une bourgade posée à la lisière du monde. Mais ce qui s’y joue d’amour et de haine, de passions et de dévastations, c’est le cœur de notre condition humaine. Dans les romans de Jón Karman Stefánsson, "la lisière du monde est aussi son centre, et son centre sa lisière" – c’est pourquoi ils nous sont si précieux, c’est pourquoi chaque lecteur, chaque lectrice, éprouve puissamment en les lisant le sentiment d’appartenir à une entité plus vaste.
C’est particulièrement vrai avec ce nouveau livre. Corps célestes à la lisière du monde s’appuie sur un événement si lointain dans le temps et l’espace qu’il pourrait paraître insignifiant, et parvient au contraire à nous donner des nouvelles de nous-mêmes avec une acuité et une intelligence rares. Tant de profondeur, tant d’éclats de beauté et de tragédie: c’est la grâce Stefánsson, et elle opère singulièrement ici.
Nous sommes en octobre 1615 et il y a six ans que le révérend Pétur a pris sa charge à Brúnisandur. Il y est arrivé précédé d’une réputation sulfureuse d’esprit libre et libertin. Parmi les fermiers rudes et silencieux des terres de l’Ouest, Pétur a pourtant réussi à trouver sa place, lui l’érudit formé à Copenhague et à Londres, lecteur subtil des textes bibliques et grand connaisseur des sagas de son pays. Sa servante Dóróthea n’est pas pour rien dans le respect qu’on lui témoigne. Aux yeux de tous, elle incarne la mémoire et la sagesse ancestrales. Elle est pour Pétur un soutien de chaque instant et une boussole morale.
Lorsque s’ouvre le roman, Pétur entreprend d'écrire une lettre à "son exquise", une femme qui est sa raison de vivre ("ne t’éloigne pas de moi, sans toi, je cesse d’exister") et dont nous mettrons du temps à découvrir l’identité. Sa lettre, toute en circonvolutions, en digressions, en plongées dans le temps, c’est le livre que nous lisons. Par l'écriture, Pétur cherche à trouver du sens à une tragédie à laquelle il a été mêlé, le massacre de pêcheurs basques venus chasser la baleine dans les eaux islandaises et contraints par une violente tempête à attendre le retour du printemps qui leur permettra de reprendre la mer. Ces marins étrangers, d’abord bien accueillis, se sont rendus coupables de forfaits que le bailli de l’île entend punir sévèrement. Une expédition se monte, "on affûte les épées de tous côtés et les ténèbres approchent". Pétur pressent un massacre et tente de s’y opposer. Mais que peuvent sa culture et ses convictions face à la détermination du bailli, aux hommes fanatisés, aux mensonges qui font de l’étranger un ennemi à éliminer ? Pétur n’arrêtera pas la violence en marche. Il en porte une infinie culpabilité, même s’il sait qu’un jour, "demain ou dans quatre cents ans", la vérité sera exhumée.
La lettre de Pétur déroule donc le fil de ces sinistres événements. Mais elle élargit la perspective en tissant mille histoires. Sautant par-delà les années avec fluidité, l’insatiable écrivain qu’est Pétur, double à travers les siècles de Jón Kalman Stefánsson, déploie son formidable art du portrait et dresse une comédie humaine vibrante et frémissante. Habités de passions tumultueuses, hommes et femmes sont aussi pris dans un réseau serré de généalogies qui rappellent l’imaginaire des sagas. Leurs sentiments, leur appétit de vie, leurs moments de gloire ou de débâcle sont tellement incarnés qu’ils deviennent nôtres. Dans cette Islande du 17e siècle où il faut composer avec la force des éléments, avec les ténèbres, le froid et la sévérité de la parole divine, les femmes semblent infiniment plus audacieuses et libres que les hommes. Helga et Katrín, Halldóra et Kristín, Dóróthea et même cette étonnante chienne que Pétur a baptisée Sappho, sont autant de figures inoubliables.
Hanté par la mort, la perte, la faute, Corps célestes à la lisière du monde est un roman méditatif malgré sa haute teneur en événements. Dans un paysage à la beauté âpre et sauvage, Pétur/Stefánsson dépose une langue lyrique et densément poétique. C’est une merveille de bout en bout, qui emporte, déconcerte, étreint et nous ramène au cœur de notre métier d’homme: "nous ne sommes qu’éternels tâtonnements".
Éditions Christian Bourgois, traduit de l'islandais par Éric Boury, 24 euros