Asya et Manu vivent loin de chez eux, dans une ville et un pays sans nom où ils n’ont pas grandi.
Entre eux, il n’y a pas le socle rassurant d’une langue maternelle commune, d’une tradition ou de repères partagés. Alors ils s’inventent leurs propres rituels, des routines, des mots qui n’existent dans aucun dictionnaire: "c’est ainsi que nous avons créé notre propre langage, une union qui coulait de source plutôt que deux personnes se parlant dans leur langue étrangère".
Autour d’Asya et de Manu, il y a leurs amis, souvent en exil ou en transit eux aussi. Il y a leurs familles, restées au loin mais proches par les pensées, les appels, les visites régulières – Asya redoute plus que tout que les siens pensent "qu’elle devient une étrangère". Et puis il y a la ville, le flux des vies qui s’y croisent, les bruissements du quotidien, les retrouvailles au café ou au parc.
Dans notre temps saturé d’événements, Anthropologie est un roman de l’intime, de l’infime. Il cartographie avec minutie le quotidien, le minuscule, ce qui échappe aux regards pressés. Asya aime penser que vit à côté d’elle une "anthropologue imaginaire", et que celle-ci les observe Manu et elle comme s’ils appartenaient à une tribu à part. "Habituée qu’elle était à identifier les manières dont les gens s’ancrent dans leur foyer, leur langue et leurs coutumes, qu’est-ce que l’anthropologue minuscule mettrait en évidence, avec nos appartements provisoires où nous vivions sans langue d’origine commune, sans religion, sans réseau familial ni obligations qui nous enracinent dans ces lieux ? (...) Ayant souvent l’impression que notre vie était irréelle, je sommais l’anthropologue de remédier à cet état de fait".
Cette "anthropologue minuscule" est un peu le double d’Asya, qui est documentariste et filme jour après jour la vie d’un parc. Qui s’y promène, s’y repose, y joue? Qui y vient pour les rencontres, pour saluer un arbre, pour pique-niquer avec des amis? Asya filme, écoute, traque ce qu’elle nomme "les sillons de l’existence". Sa grand-mère se moque, piquante: "Oublie le quotidien, ça n’intéresse personne (...). On t’a donné le nom d’un continent et tu filmes un parc".
Mais Asya persiste, les choses prennent forme, comme le livre qui se construit en assemblant de courtes vignettes autour de la vie d’Asya et Manu. Qu’est-ce que trouver une place pour soi, pour son couple, dans le brouhaha du monde ? Comment frotter ses rêves au réel, comment garder vive son attention – à la beauté du monde, à la fragilité d’une vieille voisine, aux inquiétudes de ceux que l’on aime ?
Avec délicatesse, fraîcheur et un humour teinté d’ironie, Ayşegül Savaş attrape dans son roman quelque chose qu’il est difficile de peindre avec tant de justesse: le bonheur. Asya et Manu sont sensibles, gentils, curieux – des qualités qui ne seront jamais à la mode mais qui se propagent avec subtilité d’une page à l’autre d’Anthropologie. On s’en délecte !
Éditions de l'Olivier, traduit de l'anglais par Céline Leroy, 22 euros
