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I giorni di vetro, traduit Les jours de verre par Romane Lafore pour Gallimard, déploie une vaste fresque historique qui plonge le lecteur dans l’Émilie-Romagne fasciste, de 1920 à 1946. À travers les destins croisés de deux femmes, chacune opposant à sa manière une forme de résistance à la brutalité du régime, l’autrice explore les blessures d’une époque marquée par la violence et l’oppression.
L’intrigue se déroule dans la région de Forlì, ville natale de l’autrice elle-même. Elle suit le parcours de Redenta, une jeune fille fragile, née malade dans une famille pauvre au début des années 1920. Tandis que le fascisme étend progressivement son emprise sur le pays, son destin croise celui d’Iris, institutrice engagée dans la résistance.
Couronné d’un large succès en Italie, le roman séduit par l’ampleur de sa reconstitution historique et la force de son souffle romanesque. Nicoletta Verna dresse un portrait sombre et saisissant de l’Italie fasciste : la misère qui frappe les campagnes et les zones montagneuses, les mentalités souvent enfermées dans les préjugés et les superstitions, la condition subalterne des femmes, mais aussi l’idéologie viriliste qui imprègne la société entière.
Le récit s’élargit ensuite aux grandes tragédies de l’histoire italienne. La campagne coloniale menée par Mussolini en Éthiopie révèle la violence d’une entreprise impérialiste dont beaucoup d’Italiens ignorent jusqu’à l’existence du territoire visé. Puis viennent les années de guerre, la capitulation de 1943, la création de la République de Salò, l’occupation nazie et la spirale de violences qui s’ensuit. Dans les maquis se constituent alors des groupes de partisans communistes et antifascistes, porteurs de l’espoir d’une libération à venir…
De l’ouverture à l’épilogue, ce roman, telle une rencontre entre L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante et La Storia d’Elsa Morante, emporte par son souffle puissant !
Assurément, la lecture de votre été…
Gallimard, 25 euros, traduit de l'italien par Romane Lafore. Existe en format numérique ici.
On dit souvent que les lecteurs francophones n'apprécient pas les nouvelles, un genre pourtant si prisé ailleurs. Si vous aussi vous pensez ne pas aimer cet art du bref, alors prenez juste quelques minutes pour lire Le vent, la nouvelle qui ouvre ce formidable recueil de Lauren Groff. Dix pages à peine, et toute la densité, toute l'épaisseur d'une histoire qui s'insinue en vous pour toujours. Cette mère fuyant avec ses trois enfants la violence d'un homme, vous ne l'oublierez pas. Le vent qui souffle entre ces quelques pages, "ce vent noir et incessant", il se propage d'un cœur à l'autre et vous ébranle par sa puissance.
On trouve dans La bagarre tout ce qui fait de Lauren Groff une grande voix de la littérature américaine: énergie, rage, sens du portrait, construction acérée et une palette inouie pour cartographier les tourments de l'âme et "la terrible profondeur de l'amour". Comme Alice Munro, Lauren Groff saisit dans toute leur complexité ces "moments de lisière" où la vie bascule et propulse les personnages dans un territoire à apprivoiser.
Ainsi, dans La bagarre, une adolescente reste collée au corps de sa mère qui vient de mourir: "Elle était pétrifiée et elle avait mal, pourtant elle continuait de se tenir ainsi, sans bouger, car elle savait que, à l'instant où son corps faiblirait et se mettrait en mouvement en dépit de sa volonté féroce, ce mouvement ferait repartir le temps; et d'un bond elle serait rattrapée, alors il faudrait accepter la terrible chose qui était en train de se produire, l'avenir qui s'élevait et s'élevait toujours plus, elle serait attirée dans cet environnement plus dense, plus sombre et bien plus solitaire qui serait désormais le sien pour le restant de ses jours".
Chez Lauren Groff; chaque vie recèle des silences, des mystères et une poignante solitude. Pour autant, si elles sont souvent déchirantes, les nouvelles véhiculent aussi tellement d'empathie et d'humanité qu'elles sont emplies de lumière et éclairent nos propres chemins de vie.
Éditions de l'Olivier, traduit de l'anglais (États-Unis) par Carine Chichereau, 22 euros
On ne résiste pas à un rendez-vous avec Deborah Levy: sa liberté de ton, son humour généreux, son intelligence vive donnent à chacun de ses livres un air de joyeuses retrouvailles.
Une année à Paris, comme une nouvelle pièce à son "autobiographie en mouvement", est un livre de quêtes perdues d'avance, d'amitiés et d'amours, de flâneries et de repas partagés. Le livre s'ouvre alors que la narratrice, qui est et n'est pas Deborah Levy, aide une amie à retrouver son chat fugueur. Le chat s'appelle le fil, il se dérobe sans cesse, et retrouver le fil sera (ou pas) l'un des enjeux, en apparence cocasse mais tellement vertigineux, de ce livre qu'il est bien difficile d'attraper. "'Le fil, le fil, le fil, reviens à la maison!"
Car l'insaisissable, c'est bien ce que traque Deborah Levy dans ce livre mis sous l'exergue de Winnicott ("Se cacher est un plaisir, mais ne pas être trouvé est une catastrophe"). Cette année à Paris est pour la narratrice l'occasion d'une autre partie de cache-cache, avec Gertrude Stein cette fois. Ah, Gertrude Stein! Dans l'effervescence intellectuelle et artistique du début du XXe s!ècle, elle quitte Harvard et ses études de médecine pour s'installer à Paris. Collectionneuse des avant-gardes, de Picasso à Matisse, de Picabia à Cézanne, Gertrude Stein est aussi une écrivaine "cubiste", qui revendiquait d'être peu lisible ("Mon écriture est limpide comme de la boue, mais la boue se dépose et les courants d'eau claire filent et disparaissent") et cherchait à inventer un langage neuf, de nouvelles règles de grammaire. Stein, c'est aussi une icône queer: avec Alice B. Toklas, qu'elle avait épousée, elles formaient un couple fascinant, capable de faire rimer bonheur intime et recherche intellectuelle. "Chaque siècle a besoin qu'un artiste démantèle la cohérence telle qu'on l'a apprise et fasse de la place à la nouveauté".
Bien sûr, raconter Gertrude Stein est impossible, et cette Année à Paris est une lutte pour y parvenir tout en sachant qu'on n'y parviendra pas.
Entre sa quête du fil et sa quête de Gertrude Stein, la narratrice n'oublie pas pour autant d'acheter des pommes normandes au marché, de tester les recettes d'Alice B. Toklas, de se promener au Père Lachaise pour y croiser les fantômes de Gertrude et Alice, de rencontrer un homme qui aime le parfum des orangers et Isadora Duncan, de faire face à une invasion de souris dans son appartement. Alors que "le XXIe siècle semble vouloir se suicider", la narratrice et ses amies nous entrainent dans un tourbillon tantôt gouailleur, tantôt profond, et nous proposent des pistes à défricher: qu'est-ce qu'être moderne? qu'est-ce que perdre? comment aimer, regarder, écrire autrement?
Joyeusement désordonné, ce livre offre ce qu'offrait Gertrude Stein selon les mots de Francis Scott Fitzgerald: "un foyer auquel nous nous sommes tous toujours réchauffés".
La littérature n'existe-t-elle pas pour ça? Partir dans les collines à la recherche du sens caché?
Édition du Sous-Sol, traduit de l'anglais par Céline Leroy, 21.50 euros