On ne résiste pas à un rendez-vous avec Deborah Levy: sa liberté de ton, son humour généreux, son intelligence vive donnent à chacun de ses livres un air de joyeuses retrouvailles.
Une année à Paris, comme une nouvelle pièce à son "autobiographie en mouvement", est un livre de quêtes perdues d'avance, d'amitiés et d'amours, de flâneries et de repas partagés. Le livre s'ouvre alors que la narratrice, qui est et n'est pas Deborah Levy, aide une amie à retrouver son chat fugueur. Le chat s'appelle le fil, il se dérobe sans cesse, et retrouver le fil sera (ou pas) l'un des enjeux, en apparence cocasse mais tellement vertigineux, de ce livre qu'il est bien difficile d'attraper. "'Le fil, le fil, le fil, reviens à la maison!"
Car l'insaisissable, c'est bien ce que traque Deborah Levy dans ce livre mis sous l'exergue de Winnicott ("Se cacher est un plaisir, mais ne pas être trouvé est une catastrophe"). Cette année à Paris est pour la narratrice l'occasion d'une autre partie de cache-cache, avec Gertrude Stein cette fois. Ah, Gertrude Stein! Dans l'effervescence intellectuelle et artistique du début du XXe s!ècle, elle quitte Harvard et ses études de médecine pour s'installer à Paris. Collectionneuse des avant-gardes, de Picasso à Matisse, de Picabia à Cézanne, Gertrude Stein est aussi une écrivaine "cubiste", qui revendiquait d'être peu lisible ("Mon écriture est limpide comme de la boue, mais la boue se dépose et les courants d'eau claire filent et disparaissent") et cherchait à inventer un langage neuf, de nouvelles règles de grammaire. Stein, c'est aussi une icône queer: avec Alice B. Toklas, qu'elle avait épousée, elles formaient un couple fascinant, capable de faire rimer bonheur intime et recherche intellectuelle. "Chaque siècle a besoin qu'un artiste démantèle la cohérence telle qu'on l'a apprise et fasse de la place à la nouveauté".
Bien sûr, raconter Gertrude Stein est impossible, et cette Année à Paris est une lutte pour y parvenir tout en sachant qu'on n'y parviendra pas.
Entre sa quête du fil et sa quête de Gertrude Stein, la narratrice n'oublie pas pour autant d'acheter des pommes normandes au marché, de tester les recettes d'Alice B. Toklas, de se promener au Père Lachaise pour y croiser les fantômes de Gertrude et Alice, de rencontrer un homme qui aime le parfum des orangers et Isadora Duncan, de faire face à une invasion de souris dans son appartement. Alors que "le XXIe siècle semble vouloir se suicider", la narratrice et ses amies nous entrainent dans un tourbillon tantôt gouailleur, tantôt profond, et nous proposent des pistes à défricher: qu'est-ce qu'être moderne? qu'est-ce que perdre? comment aimer, regarder, écrire autrement?
Joyeusement désordonné, ce livre offre ce qu'offrait Gertrude Stein selon les mots de Francis Scott Fitzgerald: "un foyer auquel nous nous sommes tous toujours réchauffés".
La littérature n'existe-t-elle pas pour ça? Partir dans les collines à la recherche du sens caché?
Édition du Sous-Sol, traduit de l'anglais par Céline Leroy, 21.50 euros
