"Il était une fois comme jamais". C'est ainsi que commencent les contes en Roumanie, avec ce comme jamais qui ouvre un espace pour le flou, l'indéterminé.
Comme s'il pleuvait raconte, sur quatre générations, le passage du siècle dans une région oubliée des Carpates. Lorsque le livre s'ouvre, la Première Guerre mondiale bat son plein sur cette terre isolée que se disputent Austro-Hongrois et Roumains. Sur le front, le jeune Jacob tente de surmonter l'angoisse, la faim, le froid. Parce qu'il est instruit, il a la charge du courrier – un privilège qui signera aussi sa perte. L'expérience de la guerre élargit sa vie intérieure, la transforme en profondeur. Jacob est de ceux qui peuvent laisser filer un ennemi pourtant à portée de tir, parce que d'un regard il comprend que l'adversaire, dans un autre temps, aurait pu être un frère. De ceux qui n'ont pas coupé le lien avec l'enfance et l'innocence. Jacob porte un secret, scellé par une mort tragique, et dont l'onde va se propager comme des ronds dans l'eau, comme les dernières notes d'une partition qui continuent de résonner.
Tirant un fil qui court de Jacob jusqu'à aujourd'hui, Iris Wolff nous offre le bouleversant portrait d'une terre nimbée de bleu quand le jour se lève mais abîmée tout au long du 20e siècle par la violence des armes et des idéologies.
Jacob, puis Henriette, Vicco et Hedda: tous les personnages de ce roman bref et intense subissent, d'une époque à l'autre, le poids du deuil, de l'exil, de la peur, de la liberté entravée. Et pourtant chacun conserve en son for intérieur des ressources pour avancer et tenter de voir chaque jour comme "intact, vierge, et distinct du précédent": un espace à inventer.
Nourri d'histoires entremêlées, de ces histoires qui ne se racontent qu'en chuchotant, Comme s'il pleuvait ressemble à ses protagonistes: c'est un roman qui réussit le paradoxe d'être à la fois discret et d'une grande puissance d'incarnation. Une lecture dont la subtilité et la délicatesse s'impriment durablement.
Éditions Christian Bourgois, traduit de l'allemand par Claire de Oliveira, 19 euros
