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bleuets - nelsonL'avis d'Anouk:

L'écriture du fragment est un art bouleversant. Le fragment est fragilité, dépouillement, solitude. Il fait place au silence, qu'il n'essaie surtout pas de combler. Le fragment sonne comme un écho d'éternité, il porte en lui la densité de l'héritage philosophique grec archaïque, le balancement du haiku, la précision d'une description scientifique.

On imagine difficilement les magnifiques Bleuets de Maggie Nelson écrits autrement que dans cette forme fragmentaire, résolument audacieuse et contemporaine. En 240 textes brefs, Maggie Nelson analyse sa passion pour la couleur bleue. Elle convoque l'art, la philosophie, la science ou la littérature pour donner des contours à son addiction au bleu, mais aussi des bribes de quotidien, tel objet qui l'émeut, telle lumière, telle encre: "je rédige ceci à l'encre bleue, de manière à me souvenir que tous les mots, et non pas juste certains, sont écrits sur l'eau".

Surtout, Maggie Nelson lie le bleu à des émotions, "ces embrasements douloureux" de la solitude. Le bleu est la couleur des démons qui l'assaillent, du blues, des blessures d'une amie accidentée, d'un amour qui finit et dont le deuil est impossible.

En déclinant les infinies nuances du bleu, Maggie Nelson offre un texte érudit mais qui n'oublie jamais d'être sincère, et qui creuse si profond dans l'intime qu'il en devient universel.

Bleuets est un livre consolant et inspirant. Chaque lecteur y glanera des bribes dont il pensera qu'elles ont été écrites pour lui seul: c'est la magie des grands livres.

 

Éditions du Sous-Sol, traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy, 14.50 €btn commande

 

bleuets - joan mitchell - centre pompidou

souvenirs de lavenir - hustvedtL'avis d'Anouk:

Quel bonheur, cinq ans après Un monde flamboyant, de retrouver Siri Hustvedt dans la forme romanesque, après la parution de plusieurs passionnants recueils d'essais. Souvenirs de l'avenir est un millefeuilles d'expériences, de souvenirs, de réflexions. Siri Hustvedt s'y montre comme toujours éblouissante de virtuosité. Autour de références intellectuelles et artistiques nombreuses, qui l'ont construite et constituent la colonne vertébrale de chacun de ses livres, elle tisse un roman incroyablement incarné et poignant. Un roman de soeurs.

Souvenirs de l'avenir entremêle plusieurs narrations. En vidant la maison de sa mère, une romancière d'âge mûr ("l'écrivain âgée") retrouve les carnets qu'elle a tenus en 1978, lorsque toute jeune étudiante elle débarque à New York de son Minnesota natal, bien décidée à y écrire son premier roman. Souvenirs de l'avenir raconte donc une année dans la vie de la jeune S. H., vue tout à la fois avec un regard de jeune femme (les carnets), avec le recul de l'âge (la narration principale), et dans une ébouriffante transposition romanesque (les ébauches de ce roman de détectives qui ne paraîtra jamais mais dont nous lisons les extraits en train de s'écrire).

À New York, S. H. s'enivre de la ville, de sa vie nocturne joyeuse et dangereuse, de lectures aussi: "Et quand j'en avais assez de la ville, je montais quatre à quatre entre les deux lions de pierre, passais les portes de la New York Public Library et marchais vivement jusqu'à la superbe salle de lecture (...), je demandais un livre et, sous la lumière silencieuse venue des hautes fenêtres se déverser sur moi, je lisais pendant des heures et il me semblait que j'étais devenue une créature purement potentielle, un corps transformé en un espace enchanté infiniment expansible".

S.H. est aussi de plus en plus happée par la vie de sa voisine, dont les longs monologues se déversent à travers les cloisons trop minces d'un immeuble vétuste. Il y est question de mort et de vengeance, et ces logorrhées fascinent la romancière en devenir qui s'efforce de les transcrire et d'en deviner les sens possibles. Lucy, cette voisine qu'elle finira par rencontrer, va l'initier au monde des sorcières et va affûter son regard sur la violence du système patriarcal. Cette violence faite aux femmes, S.H. en prend conscience intellectuellement: elle se passionne pour l'oeuvre de Elsa von Freytag-Loringhoven, et notamment pour le fameux urinoir dont Marcel Duchamp s'octroie la paternité, excluant du même coup les femmes de la naissance de l'art contemporain. Mais elle l'éprouve aussi dans son propre corps: le souvenir du viol qu'elle subit cette année-là n'a rien perdu de son caractère nuisible et traumatisant malgré la distance de quatre décennies. 

Souvenirs de l'avenir apparaît ainsi comme le plus farouchement féministe des romans de Siri Hustvedt. C'est chez les femmes (les poétesses qu'elle lit avec passion, les artistes qui l'inspirent) et avec les femmes (tant et tant d'amies qui croisent la route de l'apprentie romancière) que S.H. trace son chemin dans la vie. Le féminisme est pour elle une façon d'appréhender le monde, de convoquer le passé (les souvenirs ne sont "pas des histoires, non, mais des fragments sensuels"), d'être perpétuellement "en devenir" — et l'on se dit que, depuis l'iconoclaste Un été sans les hommes, l'un des fils rouges entre tous les romans de Siri Hustvedt pourrait être sa réflexion sur les âges de la vie des femmes.

Malin, enthousiaste, souvent drôle, infiniment inspirant: tel apparaît donc ce livre qui en contient tant d'autres. Souvenirs de l'avenir est une ôde vibrante à la sororité, à l'ambiguïté, au travail du temps, à l'infinie puissance de l'imaginaire. Siri Hustvedt compte assurément parmi les plus grandes romancières d'aujourd'hui.

 

Actes Sud, traduit de l'américain par Christine Le Boeuf, 22.80 €btn commande

coeur angleterre - coeL'avis de Régis:

Que dire encore de Jonathan Coe qui ne soit déjà dit, écrit, répété? Comment chroniquer un tel livre sans reprendre les formules toutes faites: «roman d’une génération», «roman du Brexit», «satire politique»? Peut-être écrire simplement que l’auteur culte de notre jeunesse (avec Testament à l’anglaise ou La maison du sommeil) nous éblouit une fois encore avec Le cœur de l’Angleterre.

Parfaitement traduit par la grande Josée Kamoun (traductrice par ailleurs de Richard Ford, John Irving, Jack Kerouac ou Philip Roth… excusez du peu!), ce roman s’impose comme un très grand cru de l’année. En près de 600 pages, Jonathan Coe «attrape» la vie comme personne, nous montre nos semblables, et surtout nous parle de nous, de notre monde. De nos espoirs et de nos désillusions.

D’avril 2010 à septembre 2018, nous renouons avec les personnages de Bienvenue au club et Le cercle fermé: Benjamin Trotter et sa sœur Loïs, son ami Doug, sa nièce Sophie et de très nombreux seconds rôles auxquels Jonathan Coe insuffle une présence peu commune. Toutes et tous sont aux prises avec une Angleterre en crise: les inégalités se creusent, la classe politique baigne dans l’entre-soi, le populisme gagne du terrain et libère la parole raciste. C’est l’euphorie collective et éphémère des J.O. de Londres, c’est surtout la terrible et fatale époque du pré-Brexit.

Le génie de Jonathan Coe, et ce qui en fait un immense écrivain, est de ne pas faire de tout cela un roman à thèse, un roman journalistique comme il y en a tant. De livre en livre, il nous montre combien la chose politique est étroitement liée à l’intime, à notre part la plus secrète. Mais ses romans, et ce Cœur de l’Angleterre en particulier, s’attachent plus que tout à dire LA vie, tellement plus complexe et multiple qu’un référendum, quel qu’il soit.  Les premières amours qui ne passent pas, les amitiés qui durent toujours, les regards en coin, les silences regrettés… Lui seul a le don de dire tout cela, de pénétrer dans l’épaisseur de nos quotidiens.

Et avec une nonchalance, une mélancolie et un humour tellement, tellement… british ! Régalez-vous: lisez Jonathan Coe !    

Gallimard, traduit de l'anglais par Josée Kamoun, 23 €

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