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Mercè Rodoreda est l’une des grandes voix de la littérature catalane. L’arrivée du franquisme l’a contrainte à l’exil mais elle n’a cessé de raconter dans son œuvre la terre de sa jeunesse et les gens qui l’habitent.
L’éloignement teinte d’une lumière particulière ce Jardin sur la mer, roman subtil de l’amour et de la perte.
Le narrateur est jardinier. Il entretient depuis des années le jardin d’une villa cossue, résidence d’été de riches Barcelonais. La maison vient de changer de propriétaires, c’est un jeune couple désormais qui y passe ses étés en joyeuse compagnie. Mais si les maîtres changent, le jardinier demeure, ancré à cette terre dont il connaît tous les secrets et sait entendre les chuchotements. Au milieu des fleurs dont il prend soin, le jardinier observe. Rien n’échappe à son attention bienveillante, qui fait de lui le confident idéal des uns et des autres.
Puis un été tout bascule. La visite d’un couple âgé, porteur d’un douloureux secret, et l’installation de nouveaux voisins déchirent le voile des habitudes. Les fantômes surgissent et le drame semble inéluctable.
Mercè Rodoreda peint avec finesse ce théâtre où végétal et humain se reflètent et se répondent. Le monologue du jardinier, tout d’ironie et de sensibilité, va droit à l’essentiel. "Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sentir la force et le parfum, c’est la meilleure heure. Regardez les tilleuls... Vous voyez comme les feuilles tremblent et nous écoutent ? Vous riez... Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu’il vous racontera, ce jardin..."
Éditions Zulma, traduit du catalan par Edmond Raillard, 21.50 euros
Disponible en format numérique ici
C’est le roman de nos temps inquiets. Il capte avec force l’angoisse qui nous étreint face à la montée des populismes, à la violence qui l’accompagne, au triomphe des "vérités alternatives". Paul Lynch avec Le chant du prophète propose une dystopie tellement proche des réalités de notre époque qu’il suscite un malaise persistant.
Alors que le pouvoir est passé aux mains d’un parti ouvertement fasciste, l’Irlande voit ses libertés s’éroder. Très vite, une police politique se met en place, traquant les moindres dissidences. Hébétés, la plupart des Irlandais font le gros dos et pensent que les choses finiront par s’arranger. Ils se trompent.
La force du Chant du Prophète tient à son focus très resserré. Nous suivons une famille résolument banale, les Stack. Larry, le père, est enseignant et syndicaliste. Son épouse Eilish est chercheuse dans un institut scientifique de pointe. Le couple a quatre enfants – les aînés entrent dans l’adolescence, le petit dernier vient de naître. Rien ne prédispose ces gens au tourbillon qui va s’abattre sur eux.
Le livre s’ouvre sur la visite de deux hommes, un soir, au domicile des Stack. Ils cherchent Larry qui n’est pas encore rentré. La tension de cette scène augurale plonge d’emblée dans l’effroi. Eilish s’inquiète de la pression mise par le gouvernement sur les syndicats alors que se prépare une grande manifestation enseignante. Larry balaie ses craintes, les jugeant excessives. Mais Larry ne reviendra pas de cette fameuse manifestation.
Commence alors pour Eilish et ses enfants une plongée dans l’horreur. L’arbitraire du pouvoir, ses mensonges éhontés, l’absence totale d’information sur le sort de Larry plongent les siens dans une panique de plus en plus irrépressible. La sœur d’Eilish, qui vit au Canada, les supplie de quitter l’Irlande : « l’histoire, dit elle, c'est le registre silencieux de ceux qui n’ont pas pu partir ». Eilish ne peut s’y résoudre tant qu’elle n’a pas de nouvelles de son compagnon. Mais bientôt il sera trop tard...
Le chant du prophète est un roman qui provoque une sensation oppressante de claustrophobie. Nous sommes enfermés dans la tête d’Eilish, dans le cauchemar que devient sa vie, et avançons comme elle en aveugles. Il lui faut sans cesse s’adapter à une situation de plus en plus hostile, prendre des décisions qui engagent ses enfants et son père vieillissant dont elle se sent responsable. Alors que le pays s’enfonce dans la guerre civile, quelles alternatives s’offrent à elle ? Et comment continuer à avancer quand tout ce qu’elle tenait pour sûr – l’amour, la famille, la démocratie – se désagrège devant elle, tel un château de sable balayé par la montée de l’eau ? Eilish, dans ses questionnements, dans les mensonges qu’elle invente pour protéger ses enfants, dans ses hallucinations nées de trop d’insomnies, de trop de privations, est une héroïne bouleversante.
Et si la descente aux enfers à laquelle mène Le chant du Prophète est par moments insoutenable, elle nous invite aussi à ne pas détourner le regard – afin que nous n’ayons pas à nous dire, un jour, qu’il est trop tard.
Éditions Albin Michel, traduit de l'anglais (Irlande) par Marina Boraso, 22.90 euros
C'est une fille sans nom, orpheline, domestique puis fugitive, tellement insignifiante que, si sa maîtresse veut la faire venir, elle l'appelle Zed, "car elle était toujours la dernière et la plus petite, celle qui comptait le moins, comme la plus étrange des lettres de l'alphabet".
C'est une fille sans nom et ce manque est aussi sa liberté: depuis Adam, nous savons que donner un nom, c'est proclamer sa domination sur ce qui est désigné. Être sans nom permet à la fille d'échapper aux assignations, à "la roue de la puissance".
Cette fille sans nom, si jeune et sans attaches, nous la suivons pas à pas dans une fuite haletante à travers les terres indomptées de l'Amérique du Nord. Elle a gagné le Nouveau Monde depuis l'Angleterre pour suivre ses maîtres dans leurs rêves d'évangélisation. Dans ce lointain 17e siècle, ils n'ont trouvé que famine, peste et violence.
Alors la fille s'enfuit.
Elle a sous les ongles du sang noirci, celui de l'homme qu'elle a tué avant de s'élancer. Sa rage, son endurance, sa faim de vivre auront raison des poursuivants lancés à ses trousses. La voici bientôt hors d'atteinte, dans un monde qu'elle pense vierge, "ce lieu est tel un parchemin sur lequel on n'a rien écrit, encore". Elle se trompe, bien sûr, quand elle estime que ce Nouveau Monde ne se déploie que dans l'espace et qu'elle pourra y échapper aux couches du temps qui lestent de mythes et de légendes la moindre parcelle de son pays natal. C'est là la faute première des Européens, plus grave encore que le meurtre qu'elle a commis – le péché originel de cette nation déterminée à tout dominer et aveugle à ce qui lui est étranger.
La fille trace son chemin, déterminée, persévérante. Avec elle nous affrontons le froid, la faim, la peur, l'humidité, la fièvre, les animaux sauvages et les hommes, tellement plus dangereux qu'ours et loups. La fille seule dans les bois est un motif littéraire universel: tant de contes, de récits mythiques, de romans l'ont mise en scène. Lauren Groff le fait à sa façon singulière, résolument contemporaine. Son roman est un conte cruel de jadis qui aurait intégré les questions de l'anthropocène et l'héritage féministe.
Quand, au terme du voyage, la fille aura trouvé un lieu où s'ancrer, l'aventure se poursuivra sur un mode nouveau, plus métaphysique. Après les embûches du chemin, c'est le poids des souvenirs et l'abyssale solitude que la fille devra affronter: "survivre seule, ce n'est pas la même chose qu'être vivante". Les voix qu'elle porte en elle sans parfois les comprendre l'accompagnent dans son cheminement. Et la beauté de la nature, l'émerveillement né de sa contemplation, les scintillements du ciel et "les chants des oiseaux comme une émeute dans l'air", tout l'invite à prendre part à l'harmonie du monde. Renaît alors en elle "une vibration profonde dont elle ne savait pas qu'elle s'était désaccordée". La langue fine de Lauren Groff, qui ne craint pas le lyrisme et les accents visionnaires, fait merveille pour capter la grâce et glorifier cette beauté du monde. Elle l'exprime en scènes d'une grande puissance, tel ce moment suspendu où un ours fasciné et concentré contemple les reflets de la lune dans les eaux d'une cascade.
Les terres indomptées capture l'essence des grands romans américains – la violence et la quête de rédemption, les frontières à reculer, l'aventure et l'effroi – pour la redéployer sous un prisme féministe.
Avec ses références bibliques, sa langue incantatoire, son obsession de la survie, Les terres indomptées ne manque pas de faire penser à certains romans de Cormac McCarthy. C'est dire si Lauren Groff a fait sa place parmi les très grands.
Éditions de l'Olivier, traduit de l'anglais (États-Unis) par Carine Chichereau, 23.50 euros