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Bonheur!
La découverte d'une nouvelle histoire d'Arnold Lobel, c'est un événement. Les oursons de l'air ont attendu soixante ans leur traduction en français. Et si l'on a du mal à comprendre ce long oubli, on savoure aujourd'hui la chance de tenir entre les mains ce petit livre espiègle, qui n'a pas pris une ride et vient rejoindre Ranelot et Bufolet, Hulul, Isabelle et toute la joyeuse bande des inoubliables albums d'Arnold Lobel.
Ils sont quatre, ces oursons de l'air, et ils vivent dans la tanière douillette de leur grand-père. Celui-ci est très à cheval sur les principes. Son livre préféré s'intitule "Ce qu'un ours doit savoir faire". Il ne manque jamais une occasion de le lire à ses petits oursons: "Ce qu'un ours doit savoir faire, c'est se promener, se reposer, attraper des poissons et grimper aux arbres".
Le programme a l'air chouette, mais il ne passe pas auprès de Ronald, Donald, Harold et Sam. Eux préfèrent les pirouettes et les saltos, le violon et les lassos. Alors Grand-Père se désespère: tout cela est ridicule, et même inadmissible!
Le décalage entre l'intransigeance du vieil ours et les facéties des oursons est un régal. La fable est joyeuse mais le message universel et généreux: il faut savoir pimenter les héritages du passé par une touche de fantaisie, un soupçon de créativité, et le plaisir de jouer ensemble!
Tout l'univers d'Arnold Lobel tient là: humour, attention aux autres, bienveillance et réconfort. On se sent bien dans la chaleureuse tanière des ours, on se sent bien chez Arnold Lobel!
L'École des Loisirs, collection Mouche, traduit de l'anglais par Agnès Mathieu-Daudé, 8 euros
Parfait à partir de quatre ans, et idéal pour les lecteurs débutants!


Entre la Galerie Rive Gauche et la librairie, c’est une longue histoire d’amitié. Passion, curiosité, voyages entre l’art et la littérature ont tissé une complicité entre nos lieux.
Aussi, c’est avec grande joie que nous accueillons depuis quelques jours à la librairie une toile de Florence Nérisson, artiste emblématique de la galerie.
Intitulée Seconde nature, l’œuvre conjugue fougue et délicatesse autour d’un somptueux univers végétal.
Pour parler de Seconde nature, rien de mieux que les mots de l’artiste :
«Dans mes toiles, les éléments issus du réel sont souvent des fragments de nature (végétaux, fleurs...)
Asya et Manu vivent loin de chez eux, dans une ville et un pays sans nom où ils n’ont pas grandi.
Entre eux, il n’y a pas le socle rassurant d’une langue maternelle commune, d’une tradition ou de repères partagés. Alors ils s’inventent leurs propres rituels, des routines, des mots qui n’existent dans aucun dictionnaire: "c’est ainsi que nous avons créé notre propre langage, une union qui coulait de source plutôt que deux personnes se parlant dans leur langue étrangère".
Autour d’Asya et de Manu, il y a leurs amis, souvent en exil ou en transit eux aussi. Il y a leurs familles, restées au loin mais proches par les pensées, les appels, les visites régulières – Asya redoute plus que tout que les siens pensent "qu’elle devient une étrangère". Et puis il y a la ville, le flux des vies qui s’y croisent, les bruissements du quotidien, les retrouvailles au café ou au parc.
Dans notre temps saturé d’événements, Anthropologie est un roman de l’intime, de l’infime. Il cartographie avec minutie le quotidien, le minuscule, ce qui échappe aux regards pressés. Asya aime penser que vit à côté d’elle une "anthropologue imaginaire", et que celle-ci les observe Manu et elle comme s’ils appartenaient à une tribu à part. "Habituée qu’elle était à identifier les manières dont les gens s’ancrent dans leur foyer, leur langue et leurs coutumes, qu’est-ce que l’anthropologue minuscule mettrait en évidence, avec nos appartements provisoires où nous vivions sans langue d’origine commune, sans religion, sans réseau familial ni obligations qui nous enracinent dans ces lieux ? (...) Ayant souvent l’impression que notre vie était irréelle, je sommais l’anthropologue de remédier à cet état de fait".
Cette "anthropologue minuscule" est un peu le double d’Asya, qui est documentariste et filme jour après jour la vie d’un parc. Qui s’y promène, s’y repose, y joue? Qui y vient pour les rencontres, pour saluer un arbre, pour pique-niquer avec des amis? Asya filme, écoute, traque ce qu’elle nomme "les sillons de l’existence". Sa grand-mère se moque, piquante: "Oublie le quotidien, ça n’intéresse personne (...). On t’a donné le nom d’un continent et tu filmes un parc".
Mais Asya persiste, les choses prennent forme, comme le livre qui se construit en assemblant de courtes vignettes autour de la vie d’Asya et Manu. Qu’est-ce que trouver une place pour soi, pour son couple, dans le brouhaha du monde ? Comment frotter ses rêves au réel, comment garder vive son attention – à la beauté du monde, à la fragilité d’une vieille voisine, aux inquiétudes de ceux que l’on aime ?
Avec délicatesse, fraîcheur et un humour teinté d’ironie, Ayşegül Savaş attrape dans son roman quelque chose qu’il est difficile de peindre avec tant de justesse: le bonheur. Asya et Manu sont sensibles, gentils, curieux – des qualités qui ne seront jamais à la mode mais qui se propagent avec subtilité d’une page à l’autre d’Anthropologie. On s’en délecte !
Éditions de l'Olivier, traduit de l'anglais par Céline Leroy, 22 euros
Judith n’a que onze ans quand sa vie bascule. Sa mère est victime d’un accident de moto, fauchée par un camionneur distrait, et ne se réveille pas. Hôpital. Coma artificiel. Angoisse.
Fille unique de cette maman célibataire, Judith est désemparée, taraudée par la culpabilité et les questions sans réponse. Du jour au lendemain, elle est parquée chez sa grand-mère, "BM", traumatisée elle aussi par l’accident et assoiffée de vengeance.
Comment se frayer un chemin dans le chaos de cette existence? comment grandir et avancer vers un avenir quand personne ne vous y tend la main?
En quatre étés de la Belgique provinciale des années 80-90, Judith va pourtant vivre à du 100 à l’heure. Dans sa petite ville sans histoire, elle devra se heurter à des adultes méprisants, à l’abus de pouvoir, à une éducation religieuse moralisatrice, aux jugements des filles "comme il faut". Il lui faudra aussi apprivoiser l’absence et dompter sa tristesse. Ni l’école ni "BM" ne pourront comprendre ses envies, ses choix, sa rage, son apparence. Mais qu’à cela ne tienne! Si Judith dérape souvent, s’enflamme, se braque, injurie, exagère, c’est aussi une adolescente fine et sensible, fidèle en amitié et grande observatrice. Attentive aux mouvements infimes de son corps, ce sont notamment les brûlures récurrentes d’une ancienne morsure de chien qui vont la guider dans sa volonté de mettre des mots sur ce qu’elle traverse.
Par une écriture vive, électrique, sensuelle et crue, Amélie Dewez défonce les portes de la littérature dite "pour adolescents". Son livre s’adresse à tout le monde, grands ados/adultes, et nous plonge dans le destin fracassé d’une héroïne décalée. Le rythme de sa narration est endiablé de bout en bout et ne faiblit jamais, tout comme le phrasé de son héroïne, aux sentences souvent percutantes.
Dans la moiteur de quatre étés, elle nous tord le cœur et fait suer nos corps autant que nos âmes. À l’aise dans le plan serré sur Judith, sa mère ou sa "BM", comme dans le plan large, Amélie Dewez donne vie à toute une galerie de personnages hauts en couleurs. Du boucher à la prof de théâtre, des amies sincères à l’immonde voisine, des garçons séducteurs à une médecin providentielle, c’est aussi avec eux que nous rions, vibrons, reprenons notre souffle. C’est à leur contact, parfois rassurant et souvent douloureux, que Judith grandit.
Truffé de références à cette époque révolue et pourtant proche, dans un coin de Belgique qui pourrait être n’importe quel autre trou paumé du fin fond des lointains, Petite crasse est un roman sans concession. Amélie Dewez y explore, sous haute tension et au scalpel, les ravages de la culpabilité, du manque de confiance et d’amour. Un roman, sensible et brut, émouvant et décalé, sur la construction identitaire d’une fille que la vie n’a pas ménagée.
"Si l'on veut essayer de comprendre Billy, si l'on veut apprendre à parler couramment le Kid, la langue que fut Billy the Kid, si l'on veut parler sa vie comme une langue maternelle, alors dans un premer temps, il faut peut-être se résoudre à ne lire aucun livre. Il faut seulement se tenir dans le petit vent frais, là où l'on est seul et pauvre et comme très loin de soi. C'est là que se tient Billy, le petit sauvage. C'est là qu'il écrit ses thèses de sang."
Éric Vuillard écrit comme a vécu Billy the Kid – dans la brièveté et l'intensité.
Avec Les Orphelins, il ajoute une pièce nouvelle à une œuvre dense et intransigeante, dont le fil rouge serait de défaire les récits dictés par les puissants. Écrite depuis la solitude et le manque, l'histoire de Billy the Kid se défait des oripeaux de la légende, une légende posthume destinée à glorifier, en contrepoint, cette Amérique sûre d'elle-même, conquérante et prédatrice. Ôtée cette geste, que reste-t-il? La solitude d'un orphelin qui a connu la faim, souvent, et trop peu l'affection; des querelles de garçons vachers, et puis cette mort vaine à 21 ans. "Il est mort bien avant Rimbaud, plus jeune que Mozart, plus jeune que Büchner, plus jeune que tout le monde. Il est mort à vingt et un ans. Personne ne l'aimait".
Dès son sous-titre (Une histoire de Billy the Kid), le livre révèle que les faits sont si épars, le tissu du réel si déchiré, que de tant de béances on ne peut faire tenir ensemble qu'une histoire, une parmi d'autres, qui ne serait ni plus vraie ni plus fausse que les autres. Billy the Kid se raconte au conditionnel, le mode du possible. Alors Éric Vuillard écrit depuis sa rive, celle des sans-voix, celle des sans-rien. Il récolte dates, bouts d'archives, photographies tellement pâlies qu'elles laissent place aux fantômes. Remis ensemble, ces lambeaux de vie dynamitent les clichés, la morale, la paresse intellectuelle.
De ce que l'on sait de ce garçon si seul, si insolent et des énigmes qu'il nous tend, Éric Vuillard tisse une toile où se prennent rêves et échecs, douleurs et tourments, et la violence toujours recommencée d'une nation qui se construit sur le pillage et le sang.
"De cette triste époque, il ne reste pour ainsi dire que des ruines. Et ce ne sont pas les ruines de Rome dessinées par Piranèse, témoins mélancoliques de nos grandeurs passées, au contraire, ce sont des granges, de vagues murs d'adobe fissurés, lépreux, devant lesquels il nous faut comparaître. Ce sont le ruines déguenillées d'un colonialisme précipité et brutal".