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utopia avenue mitchellL'avis d'Anouk:

C'est la bande-son parfaite de votre été – un roman qui puise dans le Londres des sixties une énergie, une rébellion, une ferveur contagieuses.

Utopia Avenue tire son titre d'un groupe de rock né en 1967. Une fille et trois garçons dans le vent, sous la houlette d'un manager à veste pied-de-poule et lunettes aux verres bleutés. Ensemble, ils frottent leur génie et leurs ambitions à l'effervescence de l'époque, bien décidés à bousculer l'ancien monde et à en faire advenir un nouveau. Dans le sillage d'Utopia Avenue et de ses musiciens de fiction, on croise d'illustres protagonistes: de Leonard Cohen à David Bowie, de Janis Joplin à John Lennon, de Francis Bacon à Keith Richards ou Syd Barrett, ils sont tous là, présences scintillantes et inspirantes. Mais rassurez-vous: Utopia Avenue n'a rien du catalogue nostalgique revisitant un monde disparu à coup de clichés. C'est tout au contraire un livre débordant de vie, centré sur des personnages dont David Mitchell rend avec talent la complexité, les failles, les questionnements.

Rare fille dans un monde taillé pour les hommes, Elf Holloway assume, aux claviers et dans la vie, un chemin qui ne ressemble pas à celui que sa famille petite-bourgeoise avait rêvé pour elle. Musicienne dans l'âme, parolière incisive, elle apporte au groupe lucidité et profondeur. À ses côtés il y a Dean, bassiste et tête brûlée d'Utopia Avenue, Griff le batteur de génie dont les mots sont rares et les impros imparables. Puis il y a Jasper de Zoet, fils déchu d'une famille d'aristocrates des Pays-Bas, guitariste hors norme qui se débat avec la schizophrénie. Ce qui circule entre ces quatre-là, c'est une amitié viscérale, joyeuse, créative. Une amitié qui fait avec les parts d'ombre, les deuils, les jours sans. Parce que "l'art est de guingois", et la vie si courte. En deux albums et quelques chansons qui rythment le roman, Utopia Avenue s'installe parmi les groupes qui comptent. Les clubs de Soho laissent place aux tournées qui courent de Rome à Los Angeles, tout semble possible, tout est à inventer. Le sens du détail de David Mitchell est ébouriffant et donne au roman un incroyable effet de réel. S'il fait dire avec malice à l'un de ses personnages qu'il est aussi difficile d'écrire sur la musique que de danser l'architecture, David Mitchell relève pourtant le défi avec brio. Rares sont les romans à rendre avec tant de force l'effervescence et l'ébullition musicales de ces années-là.

Mais les lecteurs de Cloud Atlas ou de L'âme des horloges savent que les romans de David Mitchell débordent toujours de leur cadre. Si Utopia Avenue semble assez classique dans sa construction, il est hanté de références aux autres romans de l'auteur, et des couloirs de fiction permettent de circuler d'un livre à l'autre. David Mitchell construit une oeuvre faite de combinaisons audacieuses et mouvantes, un labyrinthe où l'on circule comme dans un tableau de M.C. Escher. Il y a des motifs et des répétitions, des clins d'yeux, des personnages qui reviennent à d'autres âges de leur vie. C'est à la fois vertigineux et excitant, et cela donne à Utopia Avenue, vrai biopic d'un faux groupe de rock, un sacré supplément d'âme et de littérature.

Embarquez, vous ne regretterez pas le voyage!

 

Éditions de l'Olivier, traduit de l'anglais par Nicolas Richard, 25 eurosbtn commande

Disponible en format numérique ici

pays des sapins pointus jewettL'avis d'Anouk:

Vous avez dit "MATRIMOINE" ?

Les éditions Rue d’Ulm rééditent ces jours-ci un incroyable joyau, Le pays des sapins pointus de Sarah Orne Jewett. Parus en quatre livraisons en 1896, les récits qui composent ce classique de la littérature américaine s’enracinent dans les terres du Maine et tirent de cet ancrage une dimension résolument universelle.

Dunnet Landing, comme le Walden de Thoreau, devrait appartenir à notre imaginaire géographique et poétique, mais les injustices de la renommée en ont voulu autrement. L’incroyable charme qui se dégage du Pays des sapins pointus, les personnages attachants qui l’arpentent, les scènes de vie égrenées au fil des pages : tous ces ingrédients ont confiné le livre dans une aimable littérature régionaliste, délicate mais sans enjeux. Or à l’époque où l’Amérique, par la conquête de l’Ouest, les guerres indiennes, la naissance des métropoles, s’affirme comme la nation virile par excellence, Sarah Orne Jewett offre avec ce livre un contre-modèle. Elle choisit de donner voix aux femmes, de métisser les regards, d’arpenter les lisières. Elle fait vibrer un territoire et traduit avec finesse l’alchimie ente un paysage et les hommes qu’il façonne, à rebours d’un air du temps selon lequel il faut maîtriser la nature et le vivant.

Lire aujourd’hui Le pays des sapins pointus est à la fois un délice et une juste reconnaissance pour une romancière étonnamment méconnue chez nous, qui sous sa douceur espiègle cache un vrai talent pour traverser les frontières et les assignations.

 

L'air était d'une douceur exquise et l'on ne pouvait s'empêcher de rêver et de se voir un jour citoyen d'un tel continent, patrie des pêcheurs, minuscule et pourtant si parfait.

 

Rue d'Ulm, traduit de l'anglais (États-Unis) par Cécile Roudeau, 25 eurosbtn commande

affiche ecrits sauvagesLe Delta accueillera les 2 et 3 juin prochains un colloque marquant la naissance de l'Observatoire des littératures sauvages (OLSa). Spontanés, éphémères, échappant le plus souvent au monde éditorial, les écrits sauvages sont des tags, des banderoles brandies lors de manifestations, des revues artisanales... Ils interpellent et font rayonner des revendications; ils peuvent aussi nourrir les écrivains qui y puisent énergie et inventivité. Des Gilets Jaunes aux mouvements féministes, des marches pour le climat à l'artivisme, chaque lutte fait naître des slogans et des récits. 

L'avis de Maryse: nous voulons tous être sauvés

Dans ce récit réaliste, sincère, très personnel et profondément touchant, l’écrivain italien Daniele Mencarelli nous dévoile une page foncée de sa jeunesse. 1994, il a 20 ans lorsque, après avoir commis un acte impulsif d’une grande violence, il se retrouve placé durant une semaine dans l’aile psychiatrique d’un hôpital de la banlieue romaine, gardé là sous le régime de l’hospitalisation sans consentement.

Dans ce roman aux formes d’un journal de bord, il égrène les jours qui s’y déroulent lentement, alors qu’en cet été de Coupe du Monde de football, la canicule écrase la péninsule. Daniele partage une chambre-dortoir avec six autres hommes, jeunes et moins jeunes, tous à la fois tapis dans un état de souffrance indomptable, et dotés d’une capacité de fraterniser en un clin d’œil. Les journées sont rythmées par les visites chez les psychiatres – ici décrits comme des distributeurs de médicaments parfaitement distanciés et dépourvus d’empathie – et par les incursions désinvoltes, parfois autoritaires, souvent craintives et rarement respectueuse des infirmiers au sein de l’espace suffocant de ces sept hommes. Ces derniers, qui forment une galerie de personnages éparses, détonants, flamboyants ou ternes, gonflés d’espoir ou déjà morts, composent une toile bouleversante aux yeux d’un lecteur troublé et interpellé.

Vous l’aurez saisi, Nous voulons tous être sauvés pose de manière brute la question de la folie : celle des patients, ces individus obsédés, perdus, embrasés d’un feu noir ou noyés dans un chagrin inconsolable ; mais aussi celle d’un milieu médical institutionnel, alors déjà embarqué dans l’économie des heures prestées et borné des limites du personnel en place, inadapté à un travail dur mais qui touche aux tréfonds de l’humanité ; celle des médecins qui, de manière inflexible, traitent comme « trouble mental » la moindre tentative de quête de sens par des individus vulnérables en proie au flux imprévisible de leur vie ; puis aussi celle d’une société entière violente, intransigeante, inapte au sauvetage.

Une lecture fulgurante et pas anodine du tout.

Globe, 21 euros.btn commande

Grand Monde Lemaître CalmannL'avis de Maryse:

Le Grand Monde de Pierre Lemaitre, l’écrivain lauréat du Goncourt 2013 avec le tout bon Au revoir là-haut, inaugure de manière palpitante une nouvelle trilogie se déroulant à l’époque des Trente Glorieuses.

1948 à Beyrouth. La famille Pelletier, on ne peut plus française et implantée au Liban, jouit d’une excellente situation grâce au succès commercial international de la fabrique de savons créée par M. Pelletier père, Louis de son prénom, et son épouse Angèle, dans l’Entre-Deux-Guerres. Beyrouth, Saïgon, Paris : leurs quatre enfants, aux tempéraments fort disparates, empruntent des chemins variés, que le lecteur suivra de manière insatiable jusqu’à la dernière page du roman.

Avec cette saga familiale aux allures de roman-feuilleton d’excellente facture, Pierre Lemaitre reste fidèle à ce qu’on aime vraiment chez lui ! Par le biais de la destinée de ses personnages et grâce à un extraordinaire sens du réel, il compose avec brio le portrait vivant d’une époque : celle des lendemains rudes de la Deuxième Guerre dans un Paris marqué par les restrictions et les révoltes ouvrières ; celle de l’Indochine française, en proie à une domination coloniale des plus obscènes, au juteux capitalisme de guerre, à une corruption d’état plutôt visqueuse, et à l’enlisement dans une lutte indomptable et cruelle contre le Viet Minh.

L’écriture de Pierre Lemaitre est déliée, le style indirect libre employé donne littéralement corps aux personnages, l’intrigue est rythmée voire rocambolesque, la lecture est vivante. Et, comme toujours chez Lemaitre, un angle de vue engagé, acéré et non sans humour vient subtilement relever la recette gagnante !

Calmann-Lévy, 22,90 eurosbtn commande