Rue Lelièvre, 1 B-5000 Namur | Tél. : +32 (0)81 22 79 37 | info@librairiepointvirgule.be | Du lundi au samedi de 9h30 à 18h30
Dans notre traditionnelle vitrine de rentrée scolaire, il y a un album « chouchou » qui s’intitule Mais où va Paulette?, et qui est… adorable !
Le réveil sonne lourdement, Paulette peine à sortir du lit mais, vite, vite, il faut y aller ! Deux bouchées de tartine, une gorgée de thé, et Paulette enfourche son vélo. Elle pédale à tout rompre alors que le jour se lève à peine, que les ouvriers du chantier sont déjà au travail, que la boulangerie exhale des parfums gourmands, et que la nature se réveille en frissonnant. Elle se hâte de pédaler, Paulette, car on l’attend. Mais où va Paulette ?
Des illustrations en clair-obscur qui réchauffent les cœurs un peu stressés en cette rentrée des classes, dans un album doux, drôle et délicieux.
Dès 4 ans.
Juillet 1969. Au cœur de l’été, sous un ciel impassible et saturé de bleu, l’Amérique écrit son histoire.
Ce matin-là, la fusée Saturn V a envoyé trois hommes vers la lune. Ce que sera leur destin, nul ne le sait encore – dans l’entourage présidentiel, on a préparé des discours pour accompagner le deuil national si l’aventure tournait à la catastrophe, autant que des discours de liesse en cas de réussite. Dans un cas comme dans l’autre, le storytelling sera parfaitement maîtrisé, et les astronautes traités en héros plus qu’humains.
Mais cela, c’est la grande histoire, celle vers laquelle convergent tous les regards. Il en est d’autres qui s’écrivent au même instant autour d’un drame que personne ne veut voir.
Cette même journée d’été, à Mission Hills dans le Michigan, il y a du monde au club de natation Jolly Rogers. Tous ces enfants qui ont regardé le décollage de la fusée s’égaient maintenant au bord de la piscine. Et là, parmi les cris joyeux, dans les éclaboussures d’eau et de lumière, un petit garçon se noie. Personne ne l’a vu – ni sa mère, ni la maître-nageuse, ni la foule au bord de l’eau.
Personne, à moins que.
Le roman de Laura Kasischke, sublime de maîtrise, organise les allers-retours entre ces deux événements, l’immense et le minuscule, le glorieux et le sordide. Le regard plonge vers les cieux ou vers le fond de la piscine avec la même acuité, la même intelligence, la même obstination. En dix chapitres qui font l’effet d’un compte à rebours, eux-mêmes découpés en dix fragments numérotés de 1 à 10 ou de 10 à 1, Laura Kasischke prend son lecteur dans une toile dense, avec des effets d’échos lancinants et une redoutable précision. Elle capte dans une langue poétique toutes les variations de sensations et d’atmosphères.
Au-delà du drame familial, poignant, Baignade surveillée est aussi un roman qui interroge la construction du collectif. Comment une nation se fédère-t-elle autour de ses héros? Comment une petite ville se déchire-t-elle autour de la perte d’un enfant? Car à Mission Hills, si personne n’a porté le regard sur le petit Richie Manning en train de sombrer, tout le monde a un avis sur ce qui s’est passé, et un jugement sur la famille de l’enfant ou sur cette maître-nageuse, une adolescente assurément trop belle pour être compétente.
Le drame compte autant de protagonistes qu’il y a d’habitants dans ce petit bout de terre où les gens sont sûrs de leurs valeurs et de leurs droits. Laura Kasischke s’arrête sur chacun d’entre eux, et sa fresque ample et précise varie sans cesse les angles et les points de vue. Elle dénoue avec clairvoyance tous les liens, parfois heureux et parfois aliénants, qui unissent des voisins, des parents, des amis, des frères ou des soeurs, et que le drame met cruellement en lumière. Elle montre aussi, comme dans chacun de ses livres, la sujétion des femmes, et notamment des très jeunes femmes, à un ordre social asphyxiant.
Surtout, comme le laisse déjà entendre les vers de W. H. Auden cités en exergue, Laura Kasischke réfléchit dans Baignade surveillée sur les enjeux politiques du regard. Comme dans la toile de Brueghel, où nous ne savons pas voir Icare qui tombe du ciel, trop souvent nous regardons ailleurs, préférant l’exceptionnel à ce qui se joue là, tout à côté. En cela, la dernière partie du livre, qui vient une fois de plus nous forcer à reconsidérer autrement ce qui se joue en cette journée de juillet 1969, est un admirable tour de force littéraire – un hommage à la complexité, à l’ambiguïté et à l’inquiétante étrangeté.
Éditions Gallimard, traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy, 23 euros
1943, Paris sous l’Occupation. Les restrictions sont dures, les privations intenses et la faim épuise les corps des Parisiens qui assistent aux rafles, redoutent les règlements de compte, s’épient. Dans ce quotidien sombre et tendu, une adolescente chétive devient porteuse clandestine, persuadée d’agir pour la Résistance tandis qu’un ancien militaire fait commerce et cherche à tirer son épingle du jeu. La frontière entre le bien et le mal ne cesse de bouger : c’est la crise qui impose ses propres règles.
Avec Un marché noir, Bérénice Pichat, dont l’excellent roman La Petite Bonne m’avait déjà épatée, réussit haut la main le périlleux pari du deuxième roman – elle propose un texte brillant, et explore un contexte âpre et exigeant. L’écrivaine parvient à immerger pleinement son lecteur dans les tourments d’une époque, vécue depuis l’intimité de personnages éperdus, ceux qu’on appelle alors les mercantis. Mais, bien au-delà du roman historique, ce sont les choix auxquels des gens ordinaires sont contraints en temps de crise que le livre interroge fort subtilement. Et moi, qu'aurais-je fait?
J’ai retrouvé la grande délicatesse de Bérénice Pichat dans son écriture comme dans son approche des personnages, toujours profondément humains et nuancés. Son écriture est fine, oscille avec habileté entre les genres et maintient le lecteur en haleine jusqu’au dernier mot du roman, qui se classe selon moi parmi les incontournables de cette rentrée littéraire.
On en parle, on l’attend, et puis elle est là: la rentrée littéraire.Un matin de septembre, alors qu’il rejoint un ami pour deux jours de marche en montagne, un homme croise une femme sur un parking. Elle est encombrée de caisses, il lui propose de l’aide pour les charger dans sa voiture, ils bavardent. Cela dure quelques minutes à peine, quelques minutes d’apparence anodine, mais elles portent loin – point d’origine d’une vie qui bascule, d’un roman qui naît.
De Paola, le narrateur sait alors peu de choses. Elle est photographe et vient de passer un séjour au bord d’un lac peu accessible du massif alpin. De l’autre côté de ce lac, enserrée par des parois abruptes et pour ainsi dire infranchissables, il y a la réserve, une zone dont l’accès est interdit aux humains depuis des décennies. C’est cette réserve intégrale qui aimante la photographe: elle cherche à rendre compte par ses images de ce lieu sauvage, "un monde affranchi du nôtre". Fasciné par cette femme intranquille qui toujours veut "qu’il y ait de l’enjeu", par ses photos à l’aura si singulière, par l’histoire de la réserve, le narrateur lui écrit. Et tandis qu’il tombe amoureux d’elle, Paola disparaît.
L’enfant dans le taxi, précédent roman de Sylvain Prudhomme, déroulait sa trame autour d’un lac et d’un silence. On retrouve ici ces deux motifs, portés à une incandescence rare, avec la part de mystère et d’opacité qu’ils recèlent. Car au bord du lac se passent des phénomènes étranges. Une géologue a disparu quelques années auparavant. Un alpiniste aguerri fait une chute mortelle. Des présences inquiétantes se font sentir. Les signes se multiplient: et si la réserve cherchait à se défendre de la curiosité des humains à son égard ? Quand Paola disparaît à son tour, le narrateur ne veut pas croire à sa mort. Alors il écrit pour elle un autre chemin – ce roman que nous lisons, si beau, si vibrant.
S’il tient en haleine par un épatant sens de la narration, si le suspens pulse, De l’autre côté du lac est aussi un livre méditatif qui questionne notre rapport au monde. Le lac qui s’étire à la tombée exacte des lignes du paysage, la flore luxuriante qui ourle ses berges, et ces oiseaux, ces papillons, ces chamois, ces marmottes: autant de saisissements, d’émerveillements, de vertiges, d’occasions de repenser notre place au cœur du vivant.
Surtout, De l’autre côté du lac est un livre sur le regard. Pour Paola, qui utilise un matériel de photographie ancien et tire ses clichés sur des plaques de verre, regarder est une affaire de patience, d’exigence, d’intensité. "Photographier, c’est toujours poursuivre un invisible. Mais qu’est-ce que je poursuis, moi? Qu’est-ce que je cherche à fixer que mes yeux ne voient pas, mais que tout mon être sent, et que je rêve de voir s’imprimer sur la plaque? Chaque image, longuement préparée, lui apprend à aller par-delà les apparences: "J’ai passé ma vie à regarder et depuis deux jours seulement je vois".
Mais Paola, en traquant la réserve, apprend que le regard a son envers. Qui regarde est aussi, toujours, regardé. Une nuit, en rêve, elle se sent fixée par des dizaines d’animaux, "une forêt de pupilles". Et ce lac, n’est-il pas comme un œil géant au cœur du paysage? La montagne impassible ne cesse d’imprimer dans sa mémoire les trajectoires de ceux qui l’habitent. Et puis il y a ce sentiment qu’éprouve violemment Paola d’être espionnée par un autre insaisissable, peut-être malveillant, qui place sous haute tension son séjour solitaire au bord du lac. Regarder, être regardé, c’est une façon de consentir au monde qui nous entoure et à prendre sa place parmi ceux qui l’habitent.
Cette quête du voir, c’est aussi, bien sûr, comme l’art du roman selon Sylvain Prudhomme, où tout est justesse, intensité, place faite à l’autre. De l’autre côté du lac est un nouveau jalon, fulgurant, dans une œuvre essentielle par sa beauté. 
Éditions de Minuit, 22 euros