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on sourit / à la place de pleurer / nos chagrins / se transforment / en colère / en questions / quoi d'autre / on perd / le fil.
Brouillard, mais ça se dissipera signe les retrouvailles des mots d'Albane Gellé et des images d'Anne Leloup. Leur complicité se déploie dans ce poème-leporello: absence et présence, creux et pleins, douceur et grâce du dialogue entre le texte, le dessin, la palette de couleurs.
Brouillard, mais ça se dissipera, c'est une traversée de la vie. Il y a les joies, les rencontres, la beauté d'appartenir à plus grand que soi. Il y a les chagrins, les deuils, les doutes. Entre les hauts et les bas, cela circule. Tout est mêlé, tout se transforme et se reconstruit sans cesse. Pas de leçon à asséner ici, mais un espace où chacun se trouve et se retrouve, où les relations se rejouent, où les variations du ciel épousent celles de l'âme.
Le livre va droit à l'essentiel, épuré dans ses mots, fluide dans sa conception graphique. Une méditation de papier, un souffle à partager, un paysage accueillant nos émotions: il y a tant de choses dans ce petit livre assurément bien grand.
Ensemble, Albane Gellé et Anne Leloup ont également signé les très beaux Où que j'aille, Nos abris et Marche dans la nuit.
Entre les pages de Pardalita, il y a tout un trésor de subtilité, de douceur et de beauté.
Raquel a quinze ans, l'âge des amitiés indéfectibles, de l'effervescence des sentiments, du lycée et de ses contraintes. Elle traine sa timidité et ses vagues à l'âme dans une petite ville portugaise. Heureusement il y a Luisa, l'amie d'enfance, aussi délurée et extravertie que Raquel est réservée, et puis Miguel, un petit ami attentionné et Frederico, le copain sur qui compter pour revoir une leçon de maths ou partager des pains au lait.
Ces derniers temps, la vie de Raquel a perdu son centre de gravité habituel. Tout tourne autour de la lettre P, P comme Pardalita, cette fille au nom d'oiseau qui est devenue le secret le plus secret de la secrète Raquel.
Avec pudeur et justesse, Joana Estrela raconte l'irruption de l'amour dans la vie de Raquel et toutes les interrogations lorsqu'elle se découvre une fille qui aime les filles. Pour raconter cette histoire intime et universelle, Joana Estrela croise les genres: roman graphique, journal intime, poème. Le livre est magnifique, son noir et blanc fait place au silence et à l'émoi, à tous les vertiges qui tissent une adolescence.
Pardalita est un roman d'apprentissage qui nous transporte au cœur des émotions de l'adolescence. Qu'on soit ado ou adulte, on y retrouve une part de cet âge fort et fragile. L'originalité de la narration, ses séquençages subtils, la force de vie et de joie qui se dégage du livre en font une de ces lectures qui transportent. À découvrir... de 13 à 113 ans!
Éditions Thierry Magnier, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodriguez, 15.90 euros
Cette année, les éditions Esperluète fêtent leurs 30 ans.
L'occasion de revenir, tout au long de l'été, sur ce beau chemin d'édition et sur l'amitié tissée au long cours entre notre librairie (25 ans l'année prochaine...) et l'éditrice Anne Leloup.
Esperluète: le nom sonne comme un programme, celui de la rencontre et du dialogue. L'esperluette typographique, ce & que la maison vit comme "un lien, un trait d'union, un point de rencontre ou de départ", jette des ponts entre le monde de la littérature et celui des arts plastiques. Les livres déploient un espace entre les mots des écrivain·e·s et le regard d'artistes contemporains.
Esperluète, c'est aujourd'hui un catalogue riche de plus de deux cents livres, qui se partagent entre une dizaine de collections à dominante tantôt littéraire, tantôt graphique.
Du haut de ses 34 ans, Frith, jeune professeure d’université, nous raconte son enfance dans une cabane en rondins du Vermont où elle a vécu avec sa mère Hayley. Celle-ci grande traductrice de Li Xue, poétesse chinoise du temps de la Dynastie Tang a décidé de se retirer du monde académique et de la société urbaine en règle générale. Elle continue néanmoins à traduire patiemment cette poésie empreinte d’amour, de nature, de solitude et d’espérance. Dans ces grandes plaines vermontoises, mère et fille vivent chichement du peu de pommes – non conformes pour le marché – qu’elles cueillent et des quelques gallons de sirop d’érable qu’elles récoltent.
Frith observe cette période de sa vie avec le recul de l’âge adulte. Elle nous décrit tout un monde : leur chien Ours, le vieux pick-up surnommé Oliver, le club voisin de bikers, de tendres brutes, l’école un jour par semaine et enfin Rosie, une sculptrice qui elle aussi a fui la ville pour arriver dans ce bled du Vermont et débouler dans leur vie en venant compléter le duo. Frith se revoit reine de cette oasis préservée.
On est loin de la sauvagerie de "La rivière" et de la violence de "La constellation du chien", restent la poésie, la nature, l’amour et la légèreté engendrée par ces trois éléments réunis.
Et waouw, c’est beau, on y rit mais on doit bien dire aussi qu’on y fond en larmes et c’est le cœur à la fois gros de quitter Frith et sa galaxie et léger d’avoir fait sa connaissance.
Actes Sud, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, 22.50 € 
Le roman oscille entre deux histoires de vies – celle d’une mère et celle de sa fille – et entre deux époques. Il démarre aux heures bleues de l’aube, dans l’est australien de 1973. Une jeune femme, accompagnée de son nourrisson, fuit la brutalité de son mari et prend la route de la chaîne des Blue Mountains, lieu des rares moments de joie de son enfance. L’angoisse est palpable, la course effrénée, mais la quiétude et la consolation semblent attendre au bout du chemin. Au fil des pages et du long voyage, l’histoire de cette femme est dépeinte par touches, et le puzzle de sa vie se construit sous nos yeux : une enfance malheureuse au sein d’une famille dysfonctionnelle, suivie d’une jeunesse sur voie de reconstruction jusqu’à la rencontre avec lui, le sanguin, le pernicieux, le toxique, et à la naissance du bébé, un soleil éclatant dans l’obscurité.
33 ans plus tôt, sa mère rencontrait un jeune soldat en partance pour la guerre qui, complètement brisé à son retour, deviendrait pourtant un jour père. De la même façon, le parcours de vie de cette femme se déploie doucement, avec subtilité, jusqu’à ce que le lecteur en découvre les stries profondes.
Le bleu est la couleur la plus rare est un roman d’une grande sensibilité, qui décrypte avec nuance la relation d’une mère et de sa fille. Sarah Schmidt, dont le talent de conteuse est indéniable, y interroge les effets du poids du silence et l’héritage des traumas à travers les générations. Elle y explore habilement les mystères tacites des liens familiaux et plus singulièrement des liens maternels. Ses personnages sont délicatement brossés, leurs ressentis paraissent plus vrais que nature et l’empathie qu’ils suscitent marquent l’esprit du lecteur.
Voici un texte empreint d’une englobante mélancolie bleue, ce qui n’empêche pas son intrigue d’intensément rebondir – rappelant ainsi au lecteur un peu rodé les tout bons romans de Laura Kasischke.
Rivages, traduit de l'anglais (Australie) par Mathilde Bach, 22 euros. 