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un corps tropical marczewskiL'avis d'Anouk:

Oubliez le froid et les cieux trop bas, oubliez la routine et ses soucis: les pas si tristes tropiques de Philippe Marczewski vont vous euphoriser!

"Un corps tropical" est une épopée truculente. On y suit un homme à la vie terne et banale, sauvé de l'ennui par les heures qu'il passe – en secret et maillot fleuri – dans la piscine à bulles d'un parc tropical de banlieue. Cette passion inavouée finira par le mener, dans une succession de quiproquos savoureux, aux confins de la forêt amazonienne, Et notre "aventurier d'agrément", jouet d'un destin qui semble trop grand pour lui, finira par se forger le corps tropical auquel il a tant aspiré: "et je me suis dit que c’était sans aucun doute ça, cette sensation-là, les tropiques, cette sensation de glissements sans heurt, et que la tropicalité était une question de fluidité, voilà, de fluidité me suis-je dit".

Cela passe par un faux voyage à Rome, une biture héroïque à Madrid ("nous bâtissions une ivresse monumentale, sa forme s'élevait rapidement, on la verrait de loin, une ivresse dont on fait les légendes et dont le souvenir se raconte comme une épopée, longtemps après"), un attaché-case à livrer à Lima, le tout au rythme hypnotique de la cumba et du reggaeton. Lorsqu'il débarque à Iquitos, notre héros pense ne pouvoir aller plus loin: "j'étais au point où la balle du jokari a tendu l'élastique presque jusqu'à le rompre et revient avec force vers la main qui l'a frappée"; mais il se trompe, évidemment. Il n'est pas au bout de ses surprises, et nous non plus...

Sous les péripéties tragicomiques, "Un corps tropical" ne manque pas de lucidité et égratigne notamment le rapport au monde étriqué de l'homme blanc: "les plantes à larges feuilles et les chants d'oiseaux enregistrés et les eux chaudes du jacuzzi de la piscine du parc tropical n'étaient qu'un décor de théâtre, tandis que la vérité tropicale, c'étaient ces rues poussiéreuses, ces casses automobiles et cette pollería". Car notre héros en fera l'expérience, les tropiques sont terres de fantômes, et les dangers qui y guettent l'aventurier pas toujours ceux que l'on croit.

Se jouant des clichés et des attendus du roman d'aventure, Philippe Marczewski signe un livre inclassable, joyeux et mélancolique, totalement addictif. Son écriture déploie toute la palette de l'humour et de l'ironie et le place dans le sillage de glorieux prédécesseurs, de Mathias Énard à Éric Chevillard  et son "Oreille rouge". Ils partagent la fausse ingénuité, le sourire malin, la générosité et surtout la réflexion sur ce que c'est que l'aventure aujourd'hui, au bout du monde ou au bout de la rue:  "mais enfin, il faut tout de même survivre pour que cela devienne une aventure, me suis-je dit. Il faut survivre et raconter; l’aventure n’en devient une que parce qu’on en fait le récit, sinon c’est la vie et ses péripéties, rien d’autre; combattre l’alligator affamé ne vaut rien si on n’atteint pas la berge sain et sauf et qu’on ne trouve pas un public à qui narrer sa lutte".

 

Éditions Inculte, 19.90 eurosbtn commande

Disponible en format numérique ici

feu pourchetL'avis d'Adrien :

De Maria Pourchet, nous avions déjà goûté au plaisir du style vif et rafraîchissant de ses précédents romans ("Avancer", "Rome en un jour", "Les impatients",…). Son travail d’écriture va encore un peu plus loin ici et on en redemande !


L’histoire est plutôt convenue, une femme, la quarantaine, un mari médecin, deux enfants, tombe sous le charme d’un quinqua célibataire. Tout le sel de cette simple histoire d’adultère, ce Madame Bovary 2021, se trouve donc dans la façon unique qu’a Maria Pourchet de faire parler ses protagonistes et de donner une description affutée de l’époque dans laquelle nous vivons. Les grands sujets que sont l'amour, le vieillissement, le féminisme, le monde du travail,… vus sous plusieurs angles, celui de la grand-mère (voix off intérieure), de la mère, de la fille qui veut en découdre avec les adultes lâches qui l’entourent, du mari, de l’amant nous donnent un portrait plutôt nuancé et démoniaque du monde.


Une histoire d’adultère que l’on suit alternativement avec les deux narrateurs, Laure, la prof d’université paumée et Clément, le boursier largué, balle de match, un partout, la vérité se trouvant au centre. La tragédie – les histoires d’amour finissent mal en général – est donc relatée de façon ardente, des phrases fulgurantes (« La vie t’apparaissait pour ce qu’elle était désormais. Simple délai entre la passion et la vieillesse. », « Qu’est-ce que tu fous avec ta crème, tes sérums et tes minijupes à défendre ta jeunesse comme la Palestine, centimètre par centimètre, tu vois bien que c’est foutu. ») surgissent à chaque page, un cynisme cru et une drôlerie sans nom comblant notre plaisir de lecteur. Un bilan de santé, température corporelle, fréquence cardiaque, tension artérielle… est donnée au début de chaque chapitre et implique les corps dans la bataille.

Nous sortons du livre marqué par le contraste entre le pessimisme du fond et l’ardeur de la forme, la tonitruance de l’écriture de Maria Pourchet. Un roman de feu !

Fayard, 20 €btn commande

Existe aussi en format numérique.

 

mon mari maud venturaL'avis d'Adrien :

D’une plume simple et un tant soit peu désuète qui sied à merveille à la desperate housewive que nous suivons, la primo romancière Maud Ventura contrebalance une comédie façon famille formidable en thriller dans la bourgeoisie pavillonnaire.

Une épouse dévouée et amoureuse nous parle de son mari, idéal il va sans dire, et de la vie parfaite qu’elle construit chaque instant, millimètre par millimètre, pour sa famille. Elle pense à tout, beaucoup, passionément, à la folie. La position du vase sur le meuble du hall d’entrée, le croisement de ses jambes, le tombé du col de sa chemise, rien n'est laissé au hasard, pour accueillir au mieux son mari à son retour de boulot le soir dans le foyer familial.


C’est un peu  énervant de fausse perfection. Mais rapidement, la coupe est pleine et cela en devient drôle, hilarant même. Les rires se transforment ensuite en gloussements incontrôlables puis en effarements subjugués  et enfin en flip total.

La simplicité ne cache plus la complexité d’une narratrice control freak à souhait. Les stratégies qu’elle s’est mises en tête pour rester folle de son mari après quinze ans de vie commune dépassent l’entendement et la férocité déployée est donc, n’ayons pas peur des mots, folle.

L’autrice se joue de son lectorat avec intelligence et malice et le balade dans les circonvolutions d’une narratrice inoubliable que l’on voudrait pourtant ne jamais croiser ! Une farce grinçante et, oxymore, d’une justesse délirante sur l’amour où les curseurs des tourments et de la névrose sont poussés à fond.

L'Iconoclaste, 19 €.btn commande

Existe aussi en format numérique.

il etait une formeL'avis d'Adrien :

Coup de cœur graphique, esthétique et littéraire pour ce conte drôle et cruel.


Au royaume de Pointudroidur, ça file droit. Le Roi, une couronne tendue, et la Reine, un pion vertical tout en jambe, sont des gens au caractère obtus et au physique anguleux. Leur rigidité fait qu’ils ne s’entourent que de gens rectilignes mais, ô malheur, leur nombreuse progéniture n’est faite que d’enfants aux courbes affranchies de tout carcan. Si bien qu’ils pensent tout simplement les faire passer par l’office du bourreau, bourreau symbolisé par une guillotine robuste et droite. La reine ayant quelques scrupules les confie in extremis à une jeteuse de sort repliée dans la forêt profonde qui dans un envoutement coloré insuffle à sa majesté la graine d’une future princesse parfaite : un triangle équilatéral ! Il faudra dès lors organiser un bal à cette jeune altesse et lui trouver le candidat parfait. Tout cela ne va évidemment pas se passer comme prévu.


Au premier regard, l’objet-livre est magnifique, dos toilé d’un bleu profond (ce qui ne se voit pas sur la miniature ci-contre), illustrations de couverture suggestives qui offre un panorama choisi de l’histoire à venir, ensuite c’est un festival de couleurs pop et de noir et blanc maîtrisé, une myriade de créativité et d’inventions graphiques. Le conte est cruel mais le ton enlevé et le texte est recherché, fluide et pétillant. Les auteurs jouent avec les poncifs des contes de fée, à la géométrie somme toute universelle, et les détournent avec beaucoup de malice et d’intelligence.


Du même auteur Crushiform, nous avions déjà adoré « Colorama » un magnifique imagier des nuances de couleurs que nous ne saurions trop vous recommander. « Il était une forme » est un album jeunesse unique ciselé à la perfection qui offre un plaisir renouvelé à chaque nouvelle lecture, c’est du grand art accessible à tous.

Maison Georges, 19.90 €btn commande

visage de pierre gardner smithL'avis de Maryse:

Pour commémorer le massacre de 1961, les éditions Christian Bourgois publient pour la première fois en français ce texte choc de William Gardner Smith.
 
Le journaliste américain y relate l'histoire de Simeon, un Noir américain arrivé à Paris au début des années 1960, après avoir fui les États-Unis et l'extrême racisme qui y règne. Si, à Paris, la diaspora américaine est prisée et que les Noirs s'y baladent sans risques, Simeon saisit très rapidement que la France est loin d'être un havre de paix. La guerre d'Algérie fait rage et les Algériens sont, un peu partout, persécutés, arbitrairement arrêtés, violentés, battus et assassinés.
 
Rédigé en 1963, ce texte était le seul de William Gardner Smith à n'avoir jamais été traduit en France. Et pour cause! Dans ce roman extrêmement réaliste, l'indigne quotidien des Algériens en France jusqu'aux funestes et honteux événements du 17 octobre 1961, sont décrits de manière brute.
 
À lire et à faire lire.
 
Éditions Christian Bourgois, traduit de l'anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent, 21 eurosbtn commande
Disponible en format numérique ici