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Des loupés, des ratés, des « amours manquées », il en existe certainement dans toutes les relations filiales… C’est le thème épineux que Susie Boyt scrute ici, et avec une délicatesse inouïe.
Ruth, professeure à Londres, a élevé seule sa fille Eleanor. À l’adolescence, cette dernière est partie en vrille, a glissé dans la toxicomanie et acté la rupture avec sa mère et, en quelque sorte, le reste du monde. Lorsqu’Eleanor a un bébé, dont le père s’évanouit lui aussi dans la nature, Ruth n’écoute que son instinct : elle s’efforce de renouer avec sa fille, retissant doucement le lien fragile, et garde l’enfant avec elle pour la protéger – elle finira par l’élever.
À travers les yeux de Ruth se déploie peu à peu, au fil des ans, le rapport bouleversant entre la grand-mère et sa petite-fille, une relation d’intense affection, nimbée de tendresse et aussi de non-dits.
La finesse psychologique avec laquelle l’écrivaine britannique – fille de Lucian Freud et arrière-petite-fille de Sigmund Freud – révèle les sentiments de ses personnages et transmet des émotions puissantes, en toute fulgurance, m’ont laissée médusée. Elle fouille profondément le lien maternel ainsi que le sentiment de culpabilité, réelle ou fantomatique, et s’interroge sur la possibilité de la seconde chance qu’offre parfois l’existence. Le sens du récit de Susie Boyt, qui manie l’ellipse et le portrait de l’instantané, est précis, cinématographique. Ses personnages – tous ! – sont éperdument attachants, et le lecteur s’approprie leurs ressentis. À vrai dire, ce roman est d’une beauté étourdissante. Un gros coup de cœur !
Il sera présenté en grande lecture le 31 août prochain, en clôture de l’Intime Festival, et interprété par le remarquable comédien Nicolas Maury qui, sans nul doute, saura incarner toute l’intensité et la tension qui lui sont inhérentes.
La Croisée, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Stéphane Vanderhaeghe, 22 euros.
Existe en format numérique ici.
Dans les livres d’Anne Herbauts, le minuscule côtoie le très grand. Il y a des jeux d’échelles qui nous dé-routent, nous dé-centrent, nous mettent en chemin vers l’inattendu et la poésie.
Dans Où il est question de main et de météore, une miette devient météore, à moins que ce ne soit l’inverse. De l’une à l’autre, on déroule le fil de motifs qui insistent chez Anne Herbauts, on marabout-bout d’ficelle dans les mots et les images, on se perd puis on retrouve la voie.
Ce bel album, précieux dans son propos, dans sa générosité, dans sa fabrication, entrouvre la porte de l’atelier d’une artiste passionnante et malicieuse. Le texte et l’image se relancent sans cesse et disent au plus juste ce qui se passe quand on crée, quand soudain point quelque chose, fugace, évanescent mais dont la trace persiste. "Dans l’entremêlement des taillis et des frondaisons perce la paille dorée du premier instant de l’aube. Implacable, millénaire, indéfectible aurore".
Où il est question de main et de météore poursuit la belle collaboration entre Anne Herbauts et Esperluète, une aventure commencée il y a plus de vingt ans et ponctuée de livres merveilleux : La petite sœur de Kafka, Sans début ni fin ou Je ne suis pas un oiseau pour les grands, Les koalas ne lisent pas de livres ou Comment on fait les bébés ours pour les petits. Et puis il y a aussi, dans la collection Orbe, ce petit livre inspirant né d’entretiens avec Frédérique Dolphijn, La tête dans la haie: "Si on met la tête dans la haie, on entre dans une autre dimension. Il n'y a plus de rapport de proportion, on ne voit plus le jardin, on voit des branches, des insectes qui deviennent gigantesques, on a des trouées de lumière qui dématérialisent l'espace, c'est une sorte de tamisage".
Éditions Esperluète, 25 euros
on sourit / à la place de pleurer / nos chagrins / se transforment / en colère / en questions / quoi d'autre / on perd / le fil.
Brouillard, mais ça se dissipera signe les retrouvailles des mots d'Albane Gellé et des images d'Anne Leloup. Leur complicité se déploie dans ce poème-leporello: absence et présence, creux et pleins, douceur et grâce du dialogue entre le texte, le dessin, la palette de couleurs.
Brouillard, mais ça se dissipera, c'est une traversée de la vie. Il y a les joies, les rencontres, la beauté d'appartenir à plus grand que soi. Il y a les chagrins, les deuils, les doutes. Entre les hauts et les bas, cela circule. Tout est mêlé, tout se transforme et se reconstruit sans cesse. Pas de leçon à asséner ici, mais un espace où chacun se trouve et se retrouve, où les relations se rejouent, où les variations du ciel épousent celles de l'âme.
Le livre va droit à l'essentiel, épuré dans ses mots, fluide dans sa conception graphique. Une méditation de papier, un souffle à partager, un paysage accueillant nos émotions: il y a tant de choses dans ce petit livre assurément bien grand.
Ensemble, Albane Gellé et Anne Leloup ont également signé les très beaux Où que j'aille, Nos abris et Marche dans la nuit.
Entre les pages de Pardalita, il y a tout un trésor de subtilité, de douceur et de beauté.
Raquel a quinze ans, l'âge des amitiés indéfectibles, de l'effervescence des sentiments, du lycée et de ses contraintes. Elle traine sa timidité et ses vagues à l'âme dans une petite ville portugaise. Heureusement il y a Luisa, l'amie d'enfance, aussi délurée et extravertie que Raquel est réservée, et puis Miguel, un petit ami attentionné et Frederico, le copain sur qui compter pour revoir une leçon de maths ou partager des pains au lait.
Ces derniers temps, la vie de Raquel a perdu son centre de gravité habituel. Tout tourne autour de la lettre P, P comme Pardalita, cette fille au nom d'oiseau qui est devenue le secret le plus secret de la secrète Raquel.
Avec pudeur et justesse, Joana Estrela raconte l'irruption de l'amour dans la vie de Raquel et toutes les interrogations lorsqu'elle se découvre une fille qui aime les filles. Pour raconter cette histoire intime et universelle, Joana Estrela croise les genres: roman graphique, journal intime, poème. Le livre est magnifique, son noir et blanc fait place au silence et à l'émoi, à tous les vertiges qui tissent une adolescence.
Pardalita est un roman d'apprentissage qui nous transporte au cœur des émotions de l'adolescence. Qu'on soit ado ou adulte, on y retrouve une part de cet âge fort et fragile. L'originalité de la narration, ses séquençages subtils, la force de vie et de joie qui se dégage du livre en font une de ces lectures qui transportent. À découvrir... de 13 à 113 ans!
Éditions Thierry Magnier, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodriguez, 15.90 euros
Cette année, les éditions Esperluète fêtent leurs 30 ans.
L'occasion de revenir, tout au long de l'été, sur ce beau chemin d'édition et sur l'amitié tissée au long cours entre notre librairie (25 ans l'année prochaine...) et l'éditrice Anne Leloup.
Esperluète: le nom sonne comme un programme, celui de la rencontre et du dialogue. L'esperluette typographique, ce & que la maison vit comme "un lien, un trait d'union, un point de rencontre ou de départ", jette des ponts entre le monde de la littérature et celui des arts plastiques. Les livres déploient un espace entre les mots des écrivain·e·s et le regard d'artistes contemporains.
Esperluète, c'est aujourd'hui un catalogue riche de plus de deux cents livres, qui se partagent entre une dizaine de collections à dominante tantôt littéraire, tantôt graphique.