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En 1942, Francis Ponge vit à Roanne. C’est dans cette ville alanguie de la zone libre que l’ont mené les péripéties du début de la guerre. Il s’y ennuie et, vivant de peu, accepte de tenir une chronique sur la vie locale qui paraît dans le journal lyonnais Le Progrès. Ce sont ces billets, instantanés d’un pays qui s’installe dans la guerre, la peur, les privations, qui paraissent aujourd’hui dans la jolie collection Les essentiels des éditions Fario.
Ponge est membre du Parti communiste et ne va pas tarder à prendre une part active dans la Résistance. Mais ce qui se lit dans les "Billets hors sac" n’a rien à voir, semble-t-il, avec ces engagements. Non: ici, c’est l’ordinaire que l’on lit, le quotidien, les files devant les magasins vides, le marché noir, les problèmes de logement. Dans un format très court, le poète raconte avec malice le prosaïsme de la vie provinciale, ses rumeurs, ses mesquineries. Autant de petites scènes tout en allusions et en ironie, où "l’auteur de ces lignes" se joue de la censure.
Ces billets vifs et subtils, "petits crépitements facétieux" ainsi que les décrit Paule du Buchet dans sa préface, on les lit pour leur intérêt documentaire. Ils dressent un portrait de la France en guerre, de la débrouille généralisée, des estomacs vides, de l’attente angoissée que quelque chose arrive. Mais ces billets, dans leur brièveté, ne manquent pas non plus d’intérêt littéraire. Alors que paraît cette année-là Le parti pris des choses, recueil emblématique s’il en est du dessein artistique de Francis Ponge, les "billets hors sac" disent eux aussi combien l’attention à l’ordinaire, au réel parfois trivial et parfois exaltant est bien la marque du poète.
"Ici, comme ailleurs, c’est en bricolant avec ingéniosité et bonne humeur qu’on attend, sans désespérance, la fin du grand cauchemar".
Éditions Fario, 13.50 euros
Et ne vivons-nous pas chaque jour une vie entière ?
Dans la lumière de ces mots d’Etty Hillesum, Timothée de Fombelle offre un roman incandescent, qui ramasse en 80 pages à peine toute l’intensité d’une vie.
Paris,1942. Claire a 19 ans. Chaque semaine, depuis 13 mois, elle rejoint à 17 heures précises un appartement où elle tape des "Feuilles volantes", le courrier d’un réseau de résistance que vient lui dicter celui que l’on surnomme Blanche, le chef de ce réseau. Chaque semaine, depuis 13 mois, Claire est ce tout petit rouage dans la grande chaine de la Résistance. Elle n’a pas peur, et elle connaît les consignes: s’enfuir si Blanche est en retard, ne rien laisser derrière elle.
Puis vient ce jour où Blanche n’est pas au rendez-vous. Elle l’attend. Les minutes s’égrènent, deviennent des heures puis toute une nuit. Malgré le danger Claire ne part pas. C’est qu’elle aime Blanche, en secret mais avec feu. Elle ne peut se résoudre à penser qu’il a été arrêté, que le réseau est tombé. Alors toute la nuit elle écrit. Elle fait courir les mots sur les touches de sa machine Royal, des mots qui racontent la vie entière que Blanche et elle pourraient connaître – l’amour, les enfants, les vacances, le quotidien, les sensations. «Je cours loin devant moi. J’invente l’endroit où nous attend tout ce qu’on ne vivra jamais. Il est minuit. J’écris vite parce que les lignes sont des années».
L’extrême brièveté du texte nous laisse croire qu’il est écrit le temps de cette nuit, dans la tension et la ferveur, dans la brûlure de l’attente et d’un présent terrible. Hommage poignant à la force de l’imagination, La vie entière raconte comment une femme résiste par les mots, s’évade par les mots, et par les mots se révèle infiniment vivante.
« J’ai des souvenirs d’avance. Je les écris dans le désordre, très vite, pour rester vivante. Quand ils n’ont pas encore existé, je les invente. »
Herboriser avec George Sand, c’est plonger dans un bain de vivant, de lumière et d’émerveillement.
Dans ce petit texte adressé à une amie avec qui elle partage le goût des fleurs sauvages autant que des idées politiques, George Sand entrouvre les pages de son herbier et laisse fleurs et herbes la guider parmi ses souvenirs. Si l’herbier peut sembler n’être qu’une collection de squelettes, c’est là pourtant que se dépose la joie des heures passées à battre la campagne, à choisir et préparer les fleurs. Là encore que revivent les amis disparus, les souvenirs d’un été, les parfums emmêlés qui sont « comme l’expression de la vie prise dans son ensemble ».
Pour George Sand, dont les questionnements écologistes sont étonnamment modernes, l’herbier est surtout un manifeste, une façon d’affirmer son rapport au monde : « C’est le passage d’une vie humaine à travers la nature, c’est le voyage enchanté d’une âme aimante dans le monde aimé de la création ».
Accompagnés des images délicates et gracieuses de Louise Collet, les mots de George Sand gagnent encore en sensualité : Un herbier est une délicieuse invitation à (re)découvrir son œuvre!
Éditions Reliefs, préface de Martine Reid et llustrations de Louise Collet, 14.90 €



Paru en Norvège en 2023, l’année où son auteur reçoit le Prix Nobel de littérature, ce récit ramassé en quelques dizaines de pages est tout autant une belle introduction à l’œuvre de Jon Fosse qu’une méditation sur la condition humaine.
C’est l’automne et la nuit tombe. Seul dans sa voiture, le narrateur fuit l’ennui. Avançant au hasard, il arrive sur une route forestière et s’y embourbe. Sous les premiers flocons, il sort du cocon de son véhicule pour se mettre en quête d’hypothétiques secours. Dans la solitude absolue, alors que les ténèbres qui s’emparent de la forêt, l’homme déroule ses pensées. Il a peur, « mais c’est une peur calme ». Le silence autour de lui contraste avec le flot de mots qui l’assaille et forme son monologue inquiet, obsédant.
Et puis surgit devant lui un halo de blancheur. Peut-être une silhouette humaine – « mais je ne veux pas la toucher, car si je tends les bras pour la toucher je ne sentirais rien, j’en suis persuadé ». Alors quoi ? Une hallucination ? Un fantôme ? Dieu lui-même ?
Commence alors une épopée qui se tient sur le fil entre matériel et spirituel, réel et onirisme, opacité et lumière vive. Que lit-on dans Blancheur ? Les tourments d’un homme confronté à une expérience si extrême qu’elle en devient mystique ? Un rêve entêtant dont on a du mal à sortir ? Une interrogation sur la frontière ténue entre la vie et la mort ? Tout cela à la fois, car la prose si singulière de Jon Fosse relance sans cesse les dés, nous prend dans les filets de ses répétitions lancinantes et nous laisse comme en apnée, avec l’impression d’avoir vécu une expérience de lecture peu commune.
Éditions Christian Bourgois, traduit du néo-norvégien par Terje Sinding, 12 €
Moi, si je veux voir, je dois regarder.
C'est ainsi que nait l'écriture chez Maylis de Kerangal, dans le regard attentif porté à quelque chose, à quelqu'un.
Cet art du roman comme art du regard, il vient d'une vue qui défaille: Je suis bigleuse / Je n'ai pas de bons yeux.
Depuis l'enfance, Maylis de Kerangal vit avec un oeil myope et un oeil hypermétrope. Alors elle tangue, voit trouble mais revendique ces yeux dépareillés, approximatifs: elle vit sans lunettes, avance en sfumato. Depuis l'enfance aussi, elle a appris à mobiliser d'autres sens pour se repérer, pour reconnaître, pour deviner, pour faire semblant. Faute de bien voir, elle a appris à regarder:
Regarder, c'est lier son regard à un objet.
Qu'il me regarde, qu'il me concerne.
Qu'il s'agisse de prélever un poil de renard,
une goutte de sang, une étoile dans la nuit.
Regarder me demande d'observer mon objet,
de l'étudier, de l'arracher à l'indistinction.
De lui porter attention.
Le corps se met en jeu.
Regarder, c'est faire attention.
Quand on connaît l'oeuvre de Maylis de Kerangal, on sait combien l'attention y active chaque phrase. Chez elle, la précision est une éthique: attention à chaque détail, attention aux gestes, aux mots, aux ressentis, aux matières. Chez elle, la description est minutieuse. Elle n'est pas là pour dresser un décor mais pour mettre en route l'invention et l'imagination:
décrire est ce qui me permet
d'écrire des romans.
À partir de là, l'imagination, qui est flux, qui est speed et agglomère vécu, images, sensations, idées... se déploie. Comme un instrument d'optique, l'imagination vient préciser la description, en ôter les scories pour révéler le détail, le singulier, ce qui fera littérature. En relisant quelques extraits de ses romans, de Corniche Kennedy à Jours de ressac, Maylis de Kerangal nous donne les clés de son bricolage romanesque, et c'est captivant.
Dans La lentille et le roman, Maylis de Kerangal convoque aussi la figure de Spinoza. Exilé dans l'Amsterdam du XVIIe siècle, Spinoza gagnait sa vie comme polisseur de lentilles, mais pour lui cette pratique alimentaire n'était pas dissociée de la philosophie: penser dans une succession / de gestes tehniques, de gestes concrets, / c'est ce qui fait de Spinoza un philosophe. // Car polir des lentilles et penser, / c'est peut-être la même chose.
Dans ce XVIIe siècle où le monde se redessine, où l'on cherche à voir l'infiniment loin, l'infiniment grand, l'infiniment petit, les instruments d'optique, lentilles lunettes et microscopes, ouvrent la question de la vérité. On s'en exalte: avec eux l'on voit ce qui n'est pas visible autrement. On s'en méfie: peut-on faire confiance aux images qui s'y donnent à lire? Ce va-et-vient n'a rien perdu de son acuité dans notre propre siècle, où l'hypertechnologie suscite autant l'engouement que la crainte. Il est aussi pertinent par rapport au roman: le roman est le lieu de l’illusion. / Le lieu de l’égarement. / Le lieu de l’erreur, de la tromperie. // On se méfie du roman qui déforme, / tout comme les lentilles déforment, / font paraître proche ce qui est loin, / font paraître grand ce qui est petit, / diffractent et irisent.
En si peu de pages et dans le mouvement d'une pensée qui pulse, Maylis de Kerangal partage beaucoup dans ce petit livre vif et passionnant, issu d'une conférence donnée en 2024 au Banquet du Livre de Lagrasse.
En nous confiant son art du roman, Maylis de Kerangal nous offre aussi une inspirante leçon de lecture et une méditation profonde sur ce que c'est que l'attention, ce trésor malmené et convoité de notre temps.
Tout cela me parle de voir,
de rendre visible.
Tout cela me parle de regarder dans le ciel.
Tout cela me parle de faire attention.
J'ai le sentiment
que tout cela me parle de littérature.