C'est un livre escarpé, comme écrit sur la crête.
C'est un livre-chemin, balisé de départs, toujours en mouvement.
C'est un livre que l'on pense intranquille et qui nous mène pourtant, sur les traces de son personnage principal, "en haute tranquillité".
Avec Haute-Folie, Antoine Wauters poursuit son exploration vive et sensible des paysages, ceux que l'on traverse et ceux que l'on porte en soi. "Trouver un lieu habitable", en soi et à l'extérieur de soi, pourrait être le fil reliant ce nouveau livre à Mahmoud ou La montée des eaux et au Plus court chemin, même si cette Haute-Folie ouvre des voies nouvelles dans l'œuvre si dense et cohérente d'Antoine Wauters.
Haute-Folie, c'est le lieu où tout s'origine. Une ferme, quelques arpents de terre "entre le val et le replat vert". On pourrait trouver là un ancrage, mais la Haute-Folie est vouée à la dévastation: le livre s'ouvre sur l'incendie qui balaie la ferme et porte en lui les germes de malheurs plus grands encore.
La nuit-même de l'incendie, un enfant est né. Il s'appelle Josef et grandit à l'ombre de cette catastrophe. Alors que ses parents adoptifs, parce qu'ils veulent le protéger, parce qu'ils manquent de mots, jettent un voile de silence sur les drames de sa petite enfance, ceux-ci hantent Josef. Rien, ni sa prédisposition pour la joie, ni l'amour qu'il reçoit, ne le met à l'abri des fantômes du passé: "ils rôdent, parlant à travers nous, riant, rêvant nos rêves".
Le roman suit au plus près la trajectoire de Josef tout au long d'une vie qui cherche la sagesse au cœur de la folie, traverse périls collectifs (la guerre et ses démons) et tourments intimes, croise l'amour et la beauté. Cerné par les tragédies, Josef s'efforce de "laisser au désespoir le moins de prise possible". Il trouve dans le regard des enfants, dans la marche, dans la lecture, des alliés pour soutenir son parcours. Et puis il y a les carnets où il note, écrit, dessine, donne forme à ses pensées, dialogue avec ses morts. Ses carnets sont son "pays de papier", les rares objets dont ils ne se défait pas alors que toute sa vie tend vers l'ascèse et le dépouillement. Ils seront aussi, après la mort de Josef, le moyen de rompre le cercle des malédictions en permettant à ceux qui viennent après lui de se réapproprier une histoire pour la rejouer autrement.
La mémoire et la parole empêchées finiront ainsi par trouver leur chemin vers la lumière et le roman, ouvert dans les flammes, se referme dans une forme d'apaisement. "Le passé est une chose longue et lente à guérir. On le croit derrière nous alors qu'il est devant, qu'il nous mène et nous guide. C'est un cercle. Une boucle".
Porté par la langue incandescente d'Antoine Wauters, Haute-Folie est un livre précieux, une lumière vacillante mais obstinée pour explorer dans ses recoins les plus secrets notre métier d'homme.