Rue Lelièvre, 1 B-5000 Namur | Tél. : +32 (0)81 22 79 37 | info@librairiepointvirgule.be | Du lundi au samedi de 9h30 à 18h30
L'Irlande doit être l'un des rares pays où une fête d'ampleur nationale est née entre les pages d'un roman.
Chaque année en effet, le 16 juin, le pays célèbre le Bloomsday en l'honneur de Leopold Bloom, héros du mythique Ulysse de James Joyce qui se déroule le 16 juin 1904. Un roman vertigineux qui a rendu cette journée inoubliable.
Le 16 juin est devenu au fil du temps une fête fameuse au cours de laquelle les passionnés de Joyce, les amoureux de littérature et l’Irlande tout entière célèbrent Ulysse. Le Bloomsday est désormais la fête irlandaise la plus célèbre après la St Patrick. Ce jour-là, il est de coutume de partir sur les traces de Leopold Bloom à travers Dublin, de manger les mêmes choses que lui (ah, les rognons au petit-déjeuner !), de chanter ses chansons préférées... si possible en portant une tenue 1900. Et puis bien sûr, c’est le jour idéal pour se plonger dans Ulysse.
Lire la suite : L'Irlande à lire: ce 16 juin, nous fêtons le Bloomsday
Dans les albums de Delphine Perret, on trouve tout ce qu'il faut pour grandir et partir à la découverte du monde. Parfois les albums de Dephine Perret nous font rire, mais alors tellement rire: ah! ce savoureux Moi le loup, ou ce tout petit Gros livre qui déborde de cocasserie, ou cette irrésistible Super histoire de cow-boy. Parfois ils nous éblouissent par leur admirable subtilité et par la profusion de sensations qui s'exprime dans un trait absolument épuré: lisez, relisez les histoires de Björn, l'ours le plus élégant de l'univers.
Et puis parfois aussi les albums de Delphine Perret nous bouleversent.
Tant de beauté, d'empathie, d'intelligence, de poésie. Tant de puissance dans la douceur. Tant de générosité. On sort changé·e de la lecture du Plus bel été du monde, et il en va de même aujourd'hui avec Mira, notre chien. Deux albums qui, dans le travail graphique de Delphine Perret, partagent l'utilisation de la peinture et le chatoiement de couleurs agissantes.
Une petite fille raconte son chien. Elle le fait à partir des mots de sa sœur, "Ma soeur dit que notre chien est orange", des mots qu'elle précise par ses propres sensations: la douceur du poil de Mira, la force de ses épaules, son odeur de laine, la peau rêche de ses coussinets. Pour les deux sœurs, Mira est un compagnon de jeux et de promenades en forêt. "C'est un ami, un protecteur". Il est grand "comme une prairie moelleuse", s'ébroue joyeusement, guette la moindre miette tombée d'une assiette.
À travers la présence de Mira, la petite fille découvre le monde qui l'entoure. Comme Mira dépasse les limites du jardin ("Ma sœur dit que Mira court très loin dans le pré"), il est un guide précieux, un initiateur. Le monde est vaste, le monde est beau, le monde déborde de sons, de chants d'oiseaux, d'odeurs, de sensations. Il faut en faire provision.
Puis quand le soir tombe et qu'il est l'heure de rentrer, quand la lumière du jour cède la place aux ombres de la nuit, les rôles s'inversent: c'est la petite fille qui trouve les mots pour accompagner sa sœur dans le noir inquiétant. Au "Ma sœur dit" qui a ponctué le livre jusque là succède un "Je lui dis", passage de témoin qui dit la complicité des deux sœurs aux visages jumeaux quand leurs yeux se ferment. Qui dit aussi comment la fragilité peut se vivre comme une ressource.
Avec cet album tellement émouvant, Delphine Perret nous apprend à voir. Et nous rappelle que pour voir vraiment, il faut convoquer chacun de nos sens. L'ouïe, le toucher, l'odorat, le goût participent à la construction de nos paysages visuels.
Surtout, Mira, notre chien partage ce message fort: on ne voit pas pleinement s'il nous manque un sixième sens, le plus merveilleux des outils pour appréhender le monde autour de nous – la confiance. Une sœur, un chien, un parent, un ami... c'est dans la relation que la lumière jaillit. Et c'est bouleversant.
"Qu'il fasse jour ou nuit, c'est Mira qui voit pour moi". Un album pour ouvrir les yeux et les cœurs, à tout âge.



On dit souvent que les lecteurs francophones n'apprécient pas les nouvelles, un genre pourtant si prisé ailleurs. Si vous aussi vous pensez ne pas aimer cet art du bref, alors prenez juste quelques minutes pour lire Le vent, la nouvelle qui ouvre ce formidable recueil de Lauren Groff. Dix pages à peine, et toute la densité, toute l'épaisseur d'une histoire qui s'insinue en vous pour toujours. Cette mère fuyant avec ses trois enfants la violence d'un homme, vous ne l'oublierez pas. Le vent qui souffle entre ces quelques pages, "ce vent noir et incessant", il se propage d'un cœur à l'autre et vous ébranle par sa puissance.
On trouve dans La bagarre tout ce qui fait de Lauren Groff une grande voix de la littérature américaine: énergie, rage, sens du portrait, construction acérée et une palette inouie pour cartographier les tourments de l'âme et "la terrible profondeur de l'amour". Comme Alice Munro, Lauren Groff saisit dans toute leur complexité ces "moments de lisière" où la vie bascule et propulse les personnages dans un territoire à apprivoiser.
Ainsi, dans La bagarre, une adolescente reste collée au corps de sa mère qui vient de mourir: "Elle était pétrifiée et elle avait mal, pourtant elle continuait de se tenir ainsi, sans bouger, car elle savait que, à l'instant où son corps faiblirait et se mettrait en mouvement en dépit de sa volonté féroce, ce mouvement ferait repartir le temps; et d'un bond elle serait rattrapée, alors il faudrait accepter la terrible chose qui était en train de se produire, l'avenir qui s'élevait et s'élevait toujours plus, elle serait attirée dans cet environnement plus dense, plus sombre et bien plus solitaire qui serait désormais le sien pour le restant de ses jours".
Chez Lauren Groff; chaque vie recèle des silences, des mystères et une poignante solitude. Pour autant, si elles sont souvent déchirantes, les nouvelles véhiculent aussi tellement d'empathie et d'humanité qu'elles sont emplies de lumière et éclairent nos propres chemins de vie.
Éditions de l'Olivier, traduit de l'anglais (États-Unis) par Carine Chichereau, 22 euros
On ne résiste pas à un rendez-vous avec Deborah Levy: sa liberté de ton, son humour généreux, son intelligence vive donnent à chacun de ses livres un air de joyeuses retrouvailles.
Une année à Paris, comme une nouvelle pièce à son "autobiographie en mouvement", est un livre de quêtes perdues d'avance, d'amitiés et d'amours, de flâneries et de repas partagés. Le livre s'ouvre alors que la narratrice, qui est et n'est pas Deborah Levy, aide une amie à retrouver son chat fugueur. Le chat s'appelle le fil, il se dérobe sans cesse, et retrouver le fil sera (ou pas) l'un des enjeux, en apparence cocasse mais tellement vertigineux, de ce livre qu'il est bien difficile d'attraper. "'Le fil, le fil, le fil, reviens à la maison!"
Car l'insaisissable, c'est bien ce que traque Deborah Levy dans ce livre mis sous l'exergue de Winnicott ("Se cacher est un plaisir, mais ne pas être trouvé est une catastrophe"). Cette année à Paris est pour la narratrice l'occasion d'une autre partie de cache-cache, avec Gertrude Stein cette fois. Ah, Gertrude Stein! Dans l'effervescence intellectuelle et artistique du début du XXe s!ècle, elle quitte Harvard et ses études de médecine pour s'installer à Paris. Collectionneuse des avant-gardes, de Picasso à Matisse, de Picabia à Cézanne, Gertrude Stein est aussi une écrivaine "cubiste", qui revendiquait d'être peu lisible ("Mon écriture est limpide comme de la boue, mais la boue se dépose et les courants d'eau claire filent et disparaissent") et cherchait à inventer un langage neuf, de nouvelles règles de grammaire. Stein, c'est aussi une icône queer: avec Alice B. Toklas, qu'elle avait épousée, elles formaient un couple fascinant, capable de faire rimer bonheur intime et recherche intellectuelle. "Chaque siècle a besoin qu'un artiste démantèle la cohérence telle qu'on l'a apprise et fasse de la place à la nouveauté".
Bien sûr, raconter Gertrude Stein est impossible, et cette Année à Paris est une lutte pour y parvenir tout en sachant qu'on n'y parviendra pas.
Entre sa quête du fil et sa quête de Gertrude Stein, la narratrice n'oublie pas pour autant d'acheter des pommes normandes au marché, de tester les recettes d'Alice B. Toklas, de se promener au Père Lachaise pour y croiser les fantômes de Gertrude et Alice, de rencontrer un homme qui aime le parfum des orangers et Isadora Duncan, de faire face à une invasion de souris dans son appartement. Alors que "le XXIe siècle semble vouloir se suicider", la narratrice et ses amies nous entrainent dans un tourbillon tantôt gouailleur, tantôt profond, et nous proposent des pistes à défricher: qu'est-ce qu'être moderne? qu'est-ce que perdre? comment aimer, regarder, écrire autrement?
Joyeusement désordonné, ce livre offre ce qu'offrait Gertrude Stein selon les mots de Francis Scott Fitzgerald: "un foyer auquel nous nous sommes tous toujours réchauffés".
La littérature n'existe-t-elle pas pour ça? Partir dans les collines à la recherche du sens caché?
Édition du Sous-Sol, traduit de l'anglais par Céline Leroy, 21.50 euros
C'est un tout petit livre, on pourrait presque le lire d'une traite tant il est envoûtant. On y suit quelques mois dans la vie d'une femme "pas du tout taillée pour ce qui [lui] arrive" – la superposition dans sa vie du plus grand chagrin et de la joie la pus radicale. En quelques semaines, Laura, la narratrice, voit mourir l'amour de sa vie et donne naissance à leur petite fille. Comment faire face à un tel tourbillon, trouver le chemin pour survivre et faire le deuil de cette vie à trois dans laquelle le jeune couple s'était projeté?
Inventaire des silences coud ensemble des fragments tremblants, qui disent tout à a fois la tristesse infinie et la force de vie que communique un tout-petit. S'entremêle aussi au deuil de Laura les textes que son compagnon Samuel, historien de l'art, destinait à un prochain livre, cette Histoire illustrée de l'invisible où il cherchait à mettre des mots sur le silence dans l'œuvre d'artistes aimés et relisait sous cet angle les toiles de Spilliaert, Morandi, Bacon, Rothko...
Avec sensibilité et délicatesse, Sophie Pujas esquisse le portrait d'une femme contraite d'apprivoiser le silence et les ombres et de réinventer l'amour par-delà sa perte. "Il faut se méfier de ceux qui ne croient pas aux fantômes".