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trust diazL'avis d'Anouk:

Trust est un livre-matriochka: une collection de quatre romans si habilement emboîtés les uns dans les autres qu'elle en donne le vertige. Labyrinthique et brillant, le second roman d'Hernan Diaz nous parvient auréolé du Prix Pulitzer dans une épatante traduction de Nicolas Richard.

Au départ, il y a un texte on ne peut plus classique, un roman intitulé Obligations et signé Harold Vanner. On y suit la fulgurante ascension d'un homme d'affaire new-yorkais, Benjamin Rask, qui par son génie mathématique et son audace démultiplie la déjà confortable fortune familale. À New York, en ce début de 20e siècle, tout semble possible et l'optimisme est tapageur. D'un coup d'éclat à l'autre, Rask devient un magnat incontournable, l'un des rares à prospérer même sur les décombres de la Grande Dépression. Tandis que Rask poursuit la construction de son empire, son épouse Helen s'étiole et sombre peu à peu dans la folie. Elle meurt dans le luxueux sanatorium suisse où son époux l'a envoyée, victime d'une séance particulièrement violente d'électrochocs.

Le roman d'Harold Vanner est un best-seller, et ce n'est pas pour plaire à Andrew Bevel. C'est que c'est sa propre vie qu'il reconnaît dans les pages d'Obligations – sa vie et celle de son épouse Mildred, récemment décédée d'un cancer soigné en Suisse. Bevel veut rétablir la vérité et laver, surtout, l'honneur de Mildred qui n'a jamais côtoyé la maladie mentale. C'est la seconde partie de Trust, et elle vient invalider la première – nous, les lecteurs, nous nous sommes laissés berner par une fiction, un roman malveillant, d'autant plus scandaleux qu'Harold Vanner était un proche de Mildred et avait profité de ses largesses.

L'autobiographie partielle et fragmentaire que livre Andrew Bevel va elle-même être emportée par le souffle de la troisième partie du livre. Arrivée au soir de sa vie, Ida Partenza visite le musée qu'est devenu le manoir des Bevel. Elle se rappelle sa jeunesse et comment, à vingt ans à peine, elle s'est fait engager par Andrew pour faire de ses bribes autobiographiques un vrai livre de Mémores, quitte à enjoliver le passé, à mentir s'il le faut, à lisser l'image de son couple au point de rendre bien fade la figure de Mildred. Ida était jeune, elle n'a pas saisi les enjeux du tour de passe-passe que l'on attendait d'elle. Et même si le livre voulu par le magnat n'a pas vu le jour, Ida reste rongée par le sentiment d'avoir participé à une manipulation retorse: Bevel voulait par-dessus tout dissimuler l'intelligence de sa femme, dont il s'est sans scrupule approprié les plus belles intuitions.

Cinquante ans durant, Ida n'a cessé de penser à Mildred. Son obstination amènera l'ultime coup de théâtre de Trust: la découverte du journal de Mildred, où se lit à découvert tout ce qui a été caché, trahi, tronqué par son époux. La boucle se referme, et l'on en vient à se demander si Mildred n'est pas la véritable autrice du roman d'Harold Vanner...

De rebondissement en rebondissement, Hernan Diaz nous fait douter de tout, sauf du pouvoir infini de la littérature. En s'emparant des mythes fondateurs américains (l'individu tout-puissant, la fascination pour la fortune), il les subvertit avec une inventivité peu commune. Comme Ida qui a conservé précieusement un buvard de Mildred où s'inscrivait, à l'envers, les secrets qu'elle n'a pas réussi à percer, comme le père d'Ida, typographe anarchiste à qui son métier a appris à lire le monde à l'envers, Hernan Diaz nous partage un savoir de révolutionnaires: "ils savaient que la matrice du monde était inversée, et même si la réalité était à l'énvers, ils pouvaient la comprendre au premier coup d'oeil."

Brillant et subjuguant!

Éditions de l'Olivier, traduit de l'anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, 23.50 euros

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tout le monde n a pas la chance 667x1024L'avis d'Adrien :

Le livre d’Élise Goldberg est bref et néanmoins immense, il contient tout un monde. Il avance à petits pas avec humour et légèreté pour mieux nous éclater au visage.

Ayant récupéré le frigo de son grand-père suite à un déménagement, l’autrice saisit l’occasion pour nous parler de traditions culinaires: Tsibèlès mit eyer – oignons (crus) aux oeufs, Gehakte leybèr – foie haché, gefilte fish – LA carpe farcie, keyz kikhn – gâteau au fromage et tant d’autres. Elle présente tout ce vocabulaire, étymologie, prononciation et développe, en passant, des théories digressives, voyant par exemple en Columbo l’anti-héros juif ashkénaze par excellence. Par ses détours, elle revient sur la trajectoire de sa famille depuis la Varsovie pré-ghetto, l’Ouzbékistan, le Kirghizistan, Paris, internement à Vittel, Palestine et retour à Paris où inexorablement les restaurants de tradition ashkénaze ont disparu.

Pour sa cinquantaine, la primo-romancière Élise Goldberg, se fait et nous fait un merveilleux cadeau. Elle aborde son récit par l’éclat, le fragment et nous prévient dès la première page que d’un objet brisé, on ne peut jamais recoller tous les morceaux. Elle qui anime des ateliers d’écriture et a suivi le fameux master en création littéraire de Paris 8 - dont sont sorti·e·s Fatima Daas, Polina Panassenko, Anne Pauly, David Lopez entre autres - a dit avoir repensé lors de ce master tout son manuscrit: de facture classique à la base, elle a osé exploser la forme grâce à sa découverte de littératures vers lesquelles elle ne serait peut-être jamais allée.

Ce récit s’inscrit parfaitement dans la collection Chaoïd de Verdier, au sens de l’adjectif chaoïde, car s’il peut en effet sembler désordonné, il circonvolue et, quasi “par esprit d’escalier” (trèpvertèr) à travers de petits tableaux composites, “des pelures d’événements”, souvenirs, recettes, photos, témoignages (du groupe Facebook des éplucheurs de boulbès), questionnements, il forme un tout organisé, pénétrant et vivifiant.

Savoureux est le premier mot qui vient à la bouche pour qualifier ce livre mais c'est un terme bien réducteur compte tenu de tous les ingrédients qui le composent. Grandiose !

 

Verdier, 18 € btn commande

plus court chemin wautersL'avis d'Anouk:

« Je suis marqué à vie par ce monde presque disparu. C’est une immense joie et une immense peine. Je ne peux pas le dire mieux: mon enfance me remplit et de peine et de joie ».

L’enfance est un territoire dont Antoine Wauters nous a souvent ouvert les portes. Avec Le plus court chemin, c’est sa propre enfance dont il cherche le souvenir – des éclats échappés au temps qu’il nous livre comme les pièces désassemblées d’un puzzle, ourlées de vide et de silence.

De livre en livre, l’œuvre d’Antoine Wauters cherche à « documenter les choses avant qu’elles ne s’effacent », et le chemin si personnel qu’il emprunte aujourd’hui ne s’éloigne sans doute pas tant de ses œuvres de fiction. Le plus court chemin entre notamment en résonance avec son précédent roman, Mahmoud ou la montée des eaux. La quête est la même: ouvrir des voies qui permettent d’habiter le monde poétiquement et politiquement.

Grandi dans un village des Ardennes liégeoises, Antoine Wauters glane les traces d’un monde pas si lointain (les années 1980) et pourtant disparu, englouti par l’individualisme, la vitesse et les illusions du consumérisme. La nostalgie est là, mais elle marche main dans la main avec une joie profonde. Celle de faire ressurgir la moitié moelleuse du monde: la bonté des grands-parents, les odeurs de la campagne, les objets rafistolés, les accents, les superstitions, la beauté du jeu (« Quand il n’y a pas école, j’embrasse prestement mes parents, j’enfile mes vieux habits et je vais jouer. C’est une phrase magique. Tu fais quoi aujourd’hui ? Je vais jouer. »).

Le plus court chemin n’est pas une autobiographie satisfaite, mais tout le contraire – des cailloux semés pour aviver l’enfance et ses sensations. Le récit avance en fragments, petits carrés de textes cernés du blanc de la page, un blanc qui invite chaque lecteur à y trouver une place. Le je d’Antoine Wauters est fraternel, universel. Il fait tenir ensemble la matérialité et l’insaisissable. Surgissent devant nous sa grand-mère penchée sur des mots croisés, un tracteur oublié dans un champ, la terreur qui saisit le petit garçon à l’idée de ne pas retrouver sa mère. L’amour circule, il unit les générations, les frères et les sœurs, et il est là aussi dans le regard posé sur les plantes, les animaux, les noms des villages et hameaux. Ce sont des manières simples d’être au monde et d’attraper la vie – des voies à explorer dans notre époque en quête de sens ?

On lira aussi Le plus court chemin comme un passionnant art poétique. C’est qu’Antoine Wauters vit depuis l’enfance « avec le sentiment que les mots sont la seule vraie présence en moi ». Dérouler le fil de l’enfance, c’est aussi retrouver la source des mots et de ce besoin d’écriture qui le tenaille. « Je n’étais pas destiné à écrire, mais à flotter ». Tel Mahmoud penché à la surface du lac, en équilibre entre deux mondes, il faut imaginer Antoine Wauters avançant entre les mots et le silence, le visible et l’invisible, la plénitude et le manque. « Je ressens comme une certitude que l’écriture n’est pas une activité. C’est un pays, un lieu qui me devance et vers lequel je tends. Le seul endroit où l’on peut me trouver – et le seul où je me trouve. Partout ailleurs, je n’y suis pas. Je n’ai lieu que là. »  

Éditions Verdier, 19.50 eurosbtn commande

Disponible en format numérique ici

Antoine Wauters sera notre invité le mardi 3 octobre prochain: une rencontre à ne pas manquer!

tout zuza vaugeladeL'avis d'Anouk:

Connaissez-vous Zuza?

Si vous répondez "oui", vous allez vous réjouir: l'École des Loisirs vient de rassembler ses douze aventures dans un livre-trésor, un gros album tout doré qui va éclairer comme un phare la bibliothèque familiale.

Et si vous répondez "non": quelle chance! Vous allez faire la rencontre de la petite fille la plus espiègle, la plus futée, la plus intrépide, la plus adorablement insupportable qui soit. Zuza, reine des bêtises, impératrice de la mauvaise foi, héroïne magnifique va vous ouvrir les portes de son univers. On y trouve un crocodile débonnaire, tout à la fois ange gardien et souffre-douleur de Zuza. On y croise des dîners très mauvais qui s'envolent par la fenêtre. On y fait des cauchemars, des colères, des voyages. Le livre nous emporte aux quatre coins de l'imagination d'un enfant avec énergie, drôlerie et un réjouissant esprit de contrebande.

Anaïs Vaugelade capte dans les histoires de Zuza la magie de l'enfance. Son dessin tout en mouvement, son usage bluffant de la couleur, la poésie visuelle de chaque scène, le dynamisme de leur découpage... autant de pistes qui expliquent pourquoi Zuza est devenue un classique, une oeuvre qui n'en a pas fini de réjouir les petits lecteurs (dès deux ans et pour longtemps) et ceux qui ont la chance de lire avec eux.

Viva Zuza!

L'École des Loisirs, 19 eurosbtn commande

inventaire de choses perdues schalanskyL'avis d'Anouk:

Inventaire de choses perdues est l'une des lectures les plus résonantes de la rentrée littéraire.

Écrivaine et artiste allemande, née dans cette RDA engloutie par l’histoire, Judith Schalansky ramasse dans ce livre les éclats de choses perdues, oubliées, lacunaires – comme autant de cailloux précieux. D'une île qui a sombré dans le Pacifique à un poème de Sappho, d'un film fantôme aux ruines d'une villa, d’une peinture brûlée au Tigre de la Caspienne, toutes ces parts manquantes de l'histoire humaine nous donnent des nouvelles de nos vies, tissées de béances, d'oublis, de pertes.

Dans chacun des douze textes qui composent cet Inventaire, Judith Schalansky se tient sur un fil ténu entre poésie et érudition. Vie rêvée ou biographie imaginaire, chaque texte ouvre des espaces de méditation et de sensation : « Rien ne peut être ramené par l’écriture, mais tout peut être rendu à l’expérience ». Le livre nous parle de la beauté de l'éphémère et réfléchit, dans une démarche qui fait penser à celle de W.G. Sebald, au mouvement de balancier entre mémoire et oubli. Car « Il est certes grave de tout oublier. Mais il est encore plus grave de ne rien oublier, car toute connaissance est d'abord engendrée par l'oubli. Si tout s'enregistre indifféremment comme sur un support de stockage électrique, la signification se perd au profit d'un amoncellement désordonné d'informations inutilisables ».

L’objet-livre lui-même est pensé pour accompagner la démarche de l’autrice. Sa mise en page soignée, ponctuée d’images évanescentes, participe à la force de la réflexion. C’est que le livre a lui aussi un rapport intime avec le temps et la mémoire – c’est « un espace proche de la ruine, utopique, dans lequel les morts sont bavards, le passé vivant, l’écriture vraie et le temps maintenu ».

Inventaire de choses perdues est une ode inspirée à la curiosité doublée d’une invitation à déambuler dans les couloirs du temps. L’expérience est magique.

Éditions Ypsilon, traduit de l'allemand par Lucie Lamy, 24 €btn commande