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baignade surveillee kasischkeL'avis d'Anouk:

Juillet 1969. Au cœur de l’été, sous un ciel impassible et saturé de bleu, l’Amérique écrit son histoire.

Ce matin-là, la fusée Saturn V a envoyé trois hommes vers la lune. Ce que sera leur destin, nul ne le sait encore – dans l’entourage présidentiel, on a préparé des discours pour accompagner le deuil national si l’aventure tournait à la catastrophe, autant que des discours de liesse en cas de réussite. Dans un cas comme dans l’autre, le storytelling sera parfaitement maîtrisé, et les astronautes traités en héros plus qu’humains.

Mais cela, c’est la grande histoire, celle vers laquelle convergent tous les regards. Il en est d’autres qui s’écrivent au même instant autour d’un drame que personne ne veut voir.

Cette même journée d’été, à Mission Hills dans le Michigan, il y a du monde au club de natation Jolly Rogers. Tous ces enfants qui ont regardé le décollage de la fusée s’égaient maintenant au bord de la piscine. Et là, parmi les cris joyeux, dans les éclaboussures d’eau et de lumière, un petit garçon se noie. Personne ne l’a vu – ni sa mère, ni la maître-nageuse, ni la foule au bord de l’eau.

Personne, à moins que.

Le roman de Laura Kasischke, sublime de maîtrise, organise les allers-retours entre ces deux événements, l’immense et le minuscule, le glorieux et le sordide. Le regard plonge vers les cieux ou vers le fond de la piscine avec la même acuité, la même intelligence, la même obstination. En dix chapitres qui font l’effet d’un compte à rebours, eux-mêmes découpés en dix fragments numérotés de 1 à 10 ou de 10 à 1, Laura Kasischke prend son lecteur dans une toile dense, avec des effets d’échos lancinants et une redoutable précision. Elle capte dans une langue poétique toutes les variations de sensations et d’atmosphères.

Au-delà du drame familial, poignant, Baignade surveillée est aussi un roman qui interroge la construction du collectif. Comment une nation se fédère-t-elle autour de ses héros? Comment une petite ville se déchire-t-elle autour de la perte d’un enfant? Car à Mission Hills, si personne n’a porté le regard sur le petit Richie Manning en train de sombrer, tout le monde a un avis sur ce qui s’est passé, et un jugement sur la famille de l’enfant ou sur cette maître-nageuse, une adolescente assurément trop belle pour être compétente.

Le drame compte autant de protagonistes qu’il y a d’habitants dans ce petit bout de terre où les gens sont sûrs de leurs valeurs et de leurs droits. Laura Kasischke s’arrête sur chacun d’entre eux, et sa fresque ample et précise varie sans cesse les angles et les points de vue. Elle dénoue avec clairvoyance tous les liens, parfois heureux et parfois aliénants, qui unissent des voisins, des parents, des amis, des frères ou des soeurs, et que le drame met cruellement en lumière. Elle montre aussi, comme dans chacun de ses livres, la sujétion des femmes, et notamment des très jeunes femmes, à un ordre social asphyxiant.

Surtout, comme le laisse déjà entendre les vers de W. H. Auden cités en exergue, Laura Kasischke réfléchit dans Baignade surveillée sur les enjeux politiques du regard. Comme dans la toile de Brueghel, où nous ne savons pas voir Icare qui tombe du ciel, trop souvent nous regardons ailleurs, préférant l’exceptionnel à ce qui se joue là, tout à côté. En cela, la dernière partie du livre, qui vient une fois de plus nous forcer à reconsidérer autrement ce qui se joue en cette journée de juillet 1969, est un admirable tour de force littéraire – un hommage à la complexité, à l’ambiguïté et à l’inquiétante étrangeté.

 

Éditions Gallimard, traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy, 23 eurosbtn commande

blancheur fosseL’avis d’Anouk :

Paru en Norvège en 2023, l’année où son auteur reçoit le Prix Nobel de littérature, ce récit ramassé en quelques dizaines de pages est tout autant une belle introduction à l’œuvre de Jon Fosse qu’une méditation sur la condition humaine.

C’est l’automne et la nuit tombe. Seul dans sa voiture, le narrateur fuit l’ennui. Avançant au hasard, il arrive sur une route forestière et s’y embourbe. Sous les premiers flocons, il sort du cocon de son véhicule pour se mettre en quête d’hypothétiques secours. Dans la solitude absolue, alors que les ténèbres qui s’emparent de la forêt, l’homme déroule ses pensées. Il a peur, « mais c’est une peur calme ». Le silence autour de lui contraste avec le flot de mots qui l’assaille et forme son monologue inquiet, obsédant.

Et puis surgit devant lui un halo de blancheur. Peut-être une silhouette humaine – « mais je ne veux pas la toucher, car si je tends les bras pour la toucher je ne sentirais rien, j’en suis persuadé ». Alors quoi ? Une hallucination ? Un fantôme ? Dieu lui-même ?

Commence alors une épopée qui se tient sur le fil entre matériel et spirituel, réel et onirisme, opacité et lumière vive. Que lit-on dans Blancheur ? Les tourments d’un homme confronté à une expérience si extrême qu’elle en devient mystique ? Un rêve entêtant dont on a du mal à sortir ? Une interrogation sur la frontière ténue entre la vie et la mort ? Tout cela à la fois, car la prose si singulière de Jon Fosse relance sans cesse les dés, nous prend dans les filets de ses répétitions lancinantes et nous laisse comme en apnée, avec l’impression d’avoir vécu une expérience de lecture peu commune.

Éditions Christian Bourgois, traduit du néo-norvégien par Terje Sinding, 12 €btn commande

les jours de verreL'avis de Maryse:

I giorni di vetro, traduit Les jours de verre par Romane Lafore pour Gallimard, déploie une vaste fresque historique qui plonge le lecteur dans l’Émilie-Romagne fasciste, de 1920 à 1946. À travers les destins croisés de deux femmes, chacune opposant à sa manière une forme de résistance à la brutalité du régime, l’autrice explore les blessures d’une époque marquée par la violence et l’oppression.

L’intrigue se déroule dans la région de Forlì, ville natale de l’autrice elle-même. Elle suit le parcours de Redenta, une jeune fille fragile, née malade dans une famille pauvre au début des années 1920. Tandis que le fascisme étend progressivement son emprise sur le pays, son destin croise celui d’Iris, institutrice engagée dans la résistance.

Couronné d’un large succès en Italie, le roman séduit par l’ampleur de sa reconstitution historique et la force de son souffle romanesque. Nicoletta Verna dresse un portrait sombre et saisissant de l’Italie fasciste : la misère qui frappe les campagnes et les zones montagneuses, les mentalités souvent enfermées dans les préjugés et les superstitions, la condition subalterne des femmes, mais aussi l’idéologie viriliste qui imprègne la société entière.

Le récit s’élargit ensuite aux grandes tragédies de l’histoire italienne. La campagne coloniale menée par Mussolini en Éthiopie révèle la violence d’une entreprise impérialiste dont beaucoup d’Italiens ignorent jusqu’à l’existence du territoire visé. Puis viennent les années de guerre, la capitulation de 1943, la création de la République de Salò, l’occupation nazie et la spirale de violences qui s’ensuit. Dans les maquis se constituent alors des groupes de partisans communistes et antifascistes, porteurs de l’espoir d’une libération à venir…

De l’ouverture à l’épilogue, ce roman, telle une rencontre entre L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante et La Storia d’Elsa Morante, emporte par son souffle puissant !

Assurément, la lecture de votre été…

Gallimard, 25 euros, traduit de l'italien par Romane Lafore. Existe en format numérique ici.btn commande