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Les choses que nous avons vues est un roman bref, tendu d'un bout à l'autre, incandescent.
On y met nos pas dans ceux de Kaylegh et entame avec elle une descente dans les enfers numériques. Kaylegh est modératrice de contenus. Pour le compte d'Hexa, une plateforme opaque et peu soucieuse du bien-être de ses travailleurs, elle veille avec ses collègues à nous éviter l'ultra-violence des propos et des images déversées à flots continus sur le net. Cernée par une histoire douloureuse, hantée par la violence que les protocoles d'Hexa ne parviennent pas à tenir à distance, Kaylegh raconte avec une glaçante lucidité un univers que nous préférons ne pas connaître.
La forme du livre épouse au plus près son sujet: le roman tout entier est pris dans le filet du regard, de la première phrase – "Qu'est-ce que tu as vu, au juste?"– à la presque dernière – "Et qu'est-ce que j'ai vu, au juste?". Dans un monde où l'image est partout, où l'intimité semble dévorée par les écrans, nos propres vies se déclinent en images fabriquées, en contenus vite périmés. Reste-t-il seulement une place pour l'amour, pour la pureté, pour le secret? Peut-on encore échapper à l'œil des caméras?
Face au flux des images, c'est la parole qui sauve Kaylegh. Le roman se déploie comme une longue lettre adressée à un avocat qui sollicite sa participation à une action collective intentée contre Hexa. Kaylegh déplie avec précision les raisons qui l'empêchent de demander justice à Hexa. Progressant lentement, par couches successives, elle nous met face à une réalité malaisante qui nous fait peu à peu perdre pied: de ce monde-là, de sa brutalité, de sa laideur, nous sommes tous les complices.
Le constat est féroce et donne la mesure de la portée politique et sociétale de ce bref roman. Pour autant, Les choses que nous avons vues est aussi un livre sur l'intime: Hanna Bervoets réussit un bouleversant portrait de femme à la dérive et mène avec finesse une réflexion sur ce que peut sauver l'amour.
Le Bruit du Monde, traduit du néerlandais par Noëlle Michel, 16 €
Disponible en format numérique ici
Aube des années 2000, banlieue romaine. Bien loin du centre historique, touristique et romantique de la capitale italienne, on s’immerge dans un milieu extrêmement précaire. Antonia est une femme dure, intransigeante, fière. Seule, elle s’évertue à faire vivre sa famille nombreuse dans un miteux logement une pièce. Sa condition de vie âpre et rêche ne la dégage pourtant nullement d’une honnêteté têtue et de la foi immuable au droit commun.
C’est le parcours de Gaia, sa fille, que le roman relate. Un principe lui est précocement et fermement inculqué : se battre sans relâche pour s’élever, en ne comptant que sur ses propres capacités. Ainsi, la petite fille, toujours hors du temps, de la mode et du flux, sans cesse en proie aux quolibets et à l’ostracisme, devient-elle une adolescente. Sous le joug psychologique maternel, elle s’acharne pour tailler sa route, alors qu’une colère violente et sanguine croît en elle.
L’autrice italienne Giulia Caminito construit un roman d’apprentissage socio-réaliste finement authentique et prenant. D’une écriture à l’efficacité tranchante, elle dresse le portrait d’une jeunesse rugueuse et dangereuse, à l’époque de Titanic, des Spice Girls, des premiers chats par SMS et de l’individualisme galopant. La rencontre avec Antonia et Gaia, personnages magmatiques, marque intensément le lecteur, et l'atmosphère qui émane du texte évoque l'étonnant mélange d'Elena Ferrante et Lize Spit!
Éditions Gallmeister, traduit de l'italien par Laura Brignon, 23,90 euros
Disponible en format numérique ici.
C'est la bande-son parfaite de votre été – un roman qui puise dans le Londres des sixties une énergie, une rébellion, une ferveur contagieuses.
Utopia Avenue tire son titre d'un groupe de rock né en 1967. Une fille et trois garçons dans le vent, sous la houlette d'un manager à veste pied-de-poule et lunettes aux verres bleutés. Ensemble, ils frottent leur génie et leurs ambitions à l'effervescence de l'époque, bien décidés à bousculer l'ancien monde et à en faire advenir un nouveau. Dans le sillage d'Utopia Avenue et de ses musiciens de fiction, on croise d'illustres protagonistes: de Leonard Cohen à David Bowie, de Janis Joplin à John Lennon, de Francis Bacon à Keith Richards ou Syd Barrett, ils sont tous là, présences scintillantes et inspirantes. Mais rassurez-vous: Utopia Avenue n'a rien du catalogue nostalgique revisitant un monde disparu à coup de clichés. C'est tout au contraire un livre débordant de vie, centré sur des personnages dont David Mitchell rend avec talent la complexité, les failles, les questionnements.
Rare fille dans un monde taillé pour les hommes, Elf Holloway assume, aux claviers et dans la vie, un chemin qui ne ressemble pas à celui que sa famille petite-bourgeoise avait rêvé pour elle. Musicienne dans l'âme, parolière incisive, elle apporte au groupe lucidité et profondeur. À ses côtés il y a Dean, bassiste et tête brûlée d'Utopia Avenue, Griff le batteur de génie dont les mots sont rares et les impros imparables. Puis il y a Jasper de Zoet, fils déchu d'une famille d'aristocrates des Pays-Bas, guitariste hors norme qui se débat avec la schizophrénie. Ce qui circule entre ces quatre-là, c'est une amitié viscérale, joyeuse, créative. Une amitié qui fait avec les parts d'ombre, les deuils, les jours sans. Parce que "l'art est de guingois", et la vie si courte. En deux albums et quelques chansons qui rythment le roman, Utopia Avenue s'installe parmi les groupes qui comptent. Les clubs de Soho laissent place aux tournées qui courent de Rome à Los Angeles, tout semble possible, tout est à inventer. Le sens du détail de David Mitchell est ébouriffant et donne au roman un incroyable effet de réel. S'il fait dire avec malice à l'un de ses personnages qu'il est aussi difficile d'écrire sur la musique que de danser l'architecture, David Mitchell relève pourtant le défi avec brio. Rares sont les romans à rendre avec tant de force l'effervescence et l'ébullition musicales de ces années-là.
Mais les lecteurs de Cloud Atlas ou de L'âme des horloges savent que les romans de David Mitchell débordent toujours de leur cadre. Si Utopia Avenue semble assez classique dans sa construction, il est hanté de références aux autres romans de l'auteur, et des couloirs de fiction permettent de circuler d'un livre à l'autre. David Mitchell construit une oeuvre faite de combinaisons audacieuses et mouvantes, un labyrinthe où l'on circule comme dans un tableau de M.C. Escher. Il y a des motifs et des répétitions, des clins d'yeux, des personnages qui reviennent à d'autres âges de leur vie. C'est à la fois vertigineux et excitant, et cela donne à Utopia Avenue, vrai biopic d'un faux groupe de rock, un sacré supplément d'âme et de littérature.
Embarquez, vous ne regretterez pas le voyage!
Éditions de l'Olivier, traduit de l'anglais par Nicolas Richard, 25 euros
Disponible en format numérique ici
Vous avez dit "MATRIMOINE" ?
Les éditions Rue d’Ulm rééditent ces jours-ci un incroyable joyau, Le pays des sapins pointus de Sarah Orne Jewett. Parus en quatre livraisons en 1896, les récits qui composent ce classique de la littérature américaine s’enracinent dans les terres du Maine et tirent de cet ancrage une dimension résolument universelle.
Dunnet Landing, comme le Walden de Thoreau, devrait appartenir à notre imaginaire géographique et poétique, mais les injustices de la renommée en ont voulu autrement. L’incroyable charme qui se dégage du Pays des sapins pointus, les personnages attachants qui l’arpentent, les scènes de vie égrenées au fil des pages : tous ces ingrédients ont confiné le livre dans une aimable littérature régionaliste, délicate mais sans enjeux. Or à l’époque où l’Amérique, par la conquête de l’Ouest, les guerres indiennes, la naissance des métropoles, s’affirme comme la nation virile par excellence, Sarah Orne Jewett offre avec ce livre un contre-modèle. Elle choisit de donner voix aux femmes, de métisser les regards, d’arpenter les lisières. Elle fait vibrer un territoire et traduit avec finesse l’alchimie ente un paysage et les hommes qu’il façonne, à rebours d’un air du temps selon lequel il faut maîtriser la nature et le vivant.
Lire aujourd’hui Le pays des sapins pointus est à la fois un délice et une juste reconnaissance pour une romancière étonnamment méconnue chez nous, qui sous sa douceur espiègle cache un vrai talent pour traverser les frontières et les assignations.
L'air était d'une douceur exquise et l'on ne pouvait s'empêcher de rêver et de se voir un jour citoyen d'un tel continent, patrie des pêcheurs, minuscule et pourtant si parfait.
Rue d'Ulm, traduit de l'anglais (États-Unis) par Cécile Roudeau, 25 euros
Le Delta accueillera les 2 et 3 juin prochains un colloque marquant la naissance de l'Observatoire des littératures sauvages (OLSa). Spontanés, éphémères, échappant le plus souvent au monde éditorial, les écrits sauvages sont des tags, des banderoles brandies lors de manifestations, des revues artisanales... Ils interpellent et font rayonner des revendications; ils peuvent aussi nourrir les écrivains qui y puisent énergie et inventivité. Des Gilets Jaunes aux mouvements féministes, des marches pour le climat à l'artivisme, chaque lutte fait naître des slogans et des récits.
Lire la suite : Écrivez partout! Un colloque sur "Les écrits sauvages de la contestation"