Avant que le grand vent ne m'emporte, j'avais longtemps pensé que nous n'avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l'état du monde que nous n'avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais: nous devons répondre aussi de l'état de ce monde, même si nous ne l'avons pas choisi et ne pouvons le changer, parce que nous acceptons d'y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment.
Avec ses Contes de l’indigène et du voyageur, un cycle initié par Nord Sentinelle et qui se poursuit dans cette Très brève théorie de l’enfer, Jérôme Ferrari cherche à dire toutes les façons d’être un étranger.
Si Nord Sentinelle dépliait ce questionnement avec une ironie cinglante et un portrait souvent très drôle des dérives touristiques de notre époque et de la laideur qui les accompagne, le ton est tout autre dans ce second volet, empreint d’une gravité désenchantée.
Très brève théorie de l’enfer raconte, dans l’espace d’une planète mondialisée où l’on peut enjamber continents et océans en quelques heures, comment se côtoient des univers étanches, inaccessibles les uns aux autres, "clos comme des cercles de feu". Être étranger, ici, concerne certes notre rapport aux autres – le touriste, le colon, l’émigré, l’expatrié déclinent tout un nuancier des formes contemporaines de l’altérité. Mais la question est surtout celle de l’étrangeté à soi-même, ce soi auquel le narrateur tente d’échapper dans une fuite vouée à l’échec et porteuse de tragédie: "en échouant à devenir quelqu’un d’autre, j’avais quand même réussi à n’être plus rien".
Le narrateur a quitté sa Cose natale écœuré par son nationalisme et son étroitesse d’esprit. Il espère trouver aileurs "une nouvelle manière d'être un homme parmi toutes celles que connaissent les hommes." Professeur de philosophie dans des lycées internationaux, il s'installe pour quelques années à Alger. Il y rencontre Nardjess, se convertit à l’islam pour l’épouser, y voit naître leur petite fille.
Puis le vent qui l’avait poussé à quitter la Corse se remet à souffler, et il décide de prendre un nouveau poste à Abu Dhabi. La famille s’installe dans cette ville artificielle, mirage de l’hypercapitalisme arraché aux sables du désert par des armées de travailleurs misérables. Dans l’espace clos de leur luxueux appartement d’expatriés, le narrateur et les siens font place à Kaveesha, la bonne sri-lankaise engagée pour s’occuper de l’enfant. Son exil à elle est subi, poignant par sa banale violence: Kaveesha était à peine sortie de l’adolescence quand sa famille l’a envoyée au loin, s’assurant ainsi une source confortable de revenus. La bonté et les attentions de Kaveesha envers ses patrons ne les sauvent pas du naufrage annoncé. Perte des repères, solitude abyssale, incommunicabilité: le couple s'étiole sous les yeux tristes d'une enfant prise en otage dans la débâcle des adultes.
Le récit de cette Très brève théorie de l'enfer, à la construction tout à la fois limpide et sophistiquée, alterne l'histoire du narrateur et des siens et celle de Kaveesha. Autour de ces axes principaux s'entrelacent d'autres destins de voyageurs, dont les quêtes d'ailleurs sont elles aussi vouées à l'échec, à la déception ou à la folie. Tout ici, l'intime et le collectif, se marque du sceau de la faillite. Comme si l'humanité n'en aurait jamais fini d'expier une faute qui hante chacun des romans de Jérôme Ferrari, du Sermon sur la chute de Rome au Principe, de Où j'ai laissé mon âme à À son image.
Texte sombre et désespéré, marqué par une forme d'effroi, le roman emporte pourtant par la beauté étincelante de la langue de Jérôme Ferrari. La phrase est ample, elle se joue des temporalités et tient ensemble mille et une nuances. Un éblouissement qui rend plus essentielle encore la lecture de ce livre de haute densité.

