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solitude haenelL'avis d'Anouk:

"On pouvait faire de sa vie quelque chose d’absolu comme un morceau de musique, comme un album parfait, comme un poème, à condition de s’en donner les moyens, c’est-à-dire de se vouer à plus grand que soi".

L’absolu: c’est bien le cœur de ce que, loin des programmes de l’Éducation Nationale, Jean Deichel s’efforce de partager à ses élèves adolescents.

Ce Jean Deichel, nous le connaissons bien : il est le double de fiction de Yannick Haenel et nous l’avons croisé plus d’une fois dans ses romans précédents. La solitude des professeurs est infinie nous raconte sa jeunesse, ses premiers pas dans la vie professionnelle. Tout juste sorti de ses études de lettres, plein de fièvre et d’exaltation, Jean Deichel devient enseignant dans un collège réputé "difficile" de la banlieue parisienne. C’est entre les murs de l’école qu’il passera les neuf années suivantes, tout à sa passion de semer des étincelles de beauté et de poésie sur le chemin de ses jeunes élèves. "C’est en étant prof que j’ai commencé à vivre – à avoir une existence".

Jean Deichel ne rentre pas dans les cases attendues et se heurte plus d’une fois à l’institution scolaire. Ses relations avec la hiérarchie du collège et avec ses collègues peuvent être tendues. Avec ses élèves en revanche, il arrive le plus souvent à "habiter le temps" et à propager "une onde de sympathie studieuse". Dans ses cours, il cherche à partager ce qu’il appelle "LA GRANDE CHOSE", en lettres capitales: du sens, de l’intensité, un surcroît de vie. Cela passe par la joie de porter attention aux textes, de faire advenir la parole, d’être à l’écoute des émotions vives. Entre abattements et enthousiasmes, colères et illuminations, la vie de Jean Deichel reflète celle de tout enseignant: "chaque instant de la vie d’un prof se raconte de manière contradictoire: rien n’est plus ambigu, plus chatoyant, plus triste, plus allègre, plus intéressant, plus dérisoire et finalement plus décisif que la vie quotidienne d’un prof".

S’il résonne avec les profondes souffrances que traverse l’école d’aujourd’hui et avec les inquiétudes et revendications des enseignants et des élèves, on se tromperait en lisant La solitude des professeurs est infinie comme un roman-témoignage. Plus qu’un livre sur l’école, Yannick Haenel poursuit la quête de ses autres textes et propose une méditation sur le sentiment d’exister. Jean Deichel cherche à habiter pleinement la vie. L’attire tout ce qui brûle – l’amour, la joie pure, la folie, les expériences mystiques, l’alcool dans ses veines, la musique de Björk ou PJ Harvey. C’est en passant par ce feu que sa pensée s’éclaircit et qu’il avance en conscience dans son labyrinthe intérieur.

Le feu qui anime Jean Deichel, c’est aussi, bien sûr, la littérature. Elle se glisse dans chacune de ses pensées, chacun de ses gestes. La solitude des professeurs est infinie offre un intertexte d’une richesse vertigineuse, mêlant Stendhal à Duras, les textes bibliques à Dostoïevski, Baudelaire et Nerval à Charlotte Delbo: chaque page est un tourbillon de références tissées avec virtuosité. Les passages les plus bouleversants du roman sont liés au partage de cette passion: quand il fait apprendre un mot après l’autre un poème à ses élèves, quand il leur fait lire un texte à voix haute en passant le livre comme un témoin, de main en main, de cœur en cœur, Jean Deichel touche au plus fort de la question de la transmission.

Et puis il y a aussi le désir de l’écriture qui le taraude, une porosité aux mots et aux récits qui avancent comme les plis de l’eau à la surface d’un lac. La solitude des professeurs est infinie est un livre que nous regardons en train de s’écrire. Comme le vase brisé dont l’image revient en fil rouge tout au long du texte, et qui est à la fois un symbole de malédiction et un moment d’intense révélation, les chemins qu’emprunte l’écriture ne dévoilent pas d’emblée leurs secrets. Il faut accepter de frôler le désastre pour entrevoir la grâce.

Roman des lisières, La solitude des professeurs est infinie explore les abords de la ville ("ma vie était entièrement contenue dans l’idée de banlieue"), les abords de la vie ("jusqu’à quel âge porte-t-on cette lumière qui plus tard se met à nous faire défaut ?"), les interstices entre les arbres où pointe la lumière. C’est un livre qui cherche l’entrée du jardin, de bien des jardins: le jardin d’Eden où Jean Deichel se perd souvent en rêve et où il ramasse des feuilles, menus trésors qui s’effritent dans les poches de sa veste et agissent comme des talismans; le jardin intérieur, cet endroit en soi où malgré la noirceur du monde quelque chose s’obstine à fleurir; le jardin, si modeste soit-il, comme antidote à la médiocrité et à la tristesse, un endroit où écouter le chant des oiseaux et le murmure du vent.  

Porté par l’écriture si singulière de Yannick Haenel, précise et fougueuse, tendre et incandescente, La solitude des professeurs est infinie est un livre où "la parole parle et le monde s’illumine". Une lumière qui sait sa fragilité, mais en est d'autant plus déterminante.

 

 

Éditions Gallimard, 21.50 eurosbtn commande