"La geste d'une famille tient de l'infime, elle jaillit de l'ordinaire"
Les mots d’Annie Ernaux placés en exergue éclairent à la fois l’enjeu du livre de Christine Van Acker – dire le père et la distance entre lui et celle qui écrit – et le matériau dont il est tissé, un amour réticent et pourtant vif.
Pour raconter ce père emmuré dès l’enfance dans une carapace impossible à percer, Christine Van Acker entreprend de descendre l’arbre généalogique. Une descente qu’elle mène par paliers, s’arrêtant à quelques embranchements marquants, ces heures extraordinaires « pour des gens familiers de l’ordinaire ». La bobine du temps se déroule : un arrière-grand-père envoyé au bagne il y a 132 ans, une photo qui échappe au naufrage de l’oubli, le passage des guerres et des générations, le flux des années qui passent comme l’eau d’un fleuve, toujours pareilles, toujours différentes.
Comment ce passé palpite et sort des cases où il devrait se tenir sage, comment il s’imprime dans les gestes et les pensées en sautant par-delà les décennies, c’est ce qu’attrape au plus près l’écriture sensible de Christine Van Acker : « une trace, ça ne s’efface pas. Une trace, ça continue à érafler les générations suivantes ».
Grandie dans une famille de bateliers, elle sait demeurer droite dans le mouvant et le tangage des émotions. Comme on lit dans la roche la mémoire millénaire de chaque événement, elle scrute dans la vie de son père les « croûtes » qu’y ont laissées humiliations, peurs, violences, toutes les blessures mal cicatrisées d’un passé parfois lointain. Elle raconte aussi, et peut-être surtout, comment elle-même a réussi à « sauter sur la berge » et à s’inventer une vie loin du bateau. Le prix à payer est élevé, c’est le dû des transclasses : un sentiment récurrent d’illégitimité et la conscience de creuser un fossé douloureux entre « eux et moi ». Mais échapper au destin tout tracé, à la pesanteur, à « la densité de l’astre ténébreux où tu vivais » est aussi affaire de survie – un mot que l’on peut entendre comme sur-vie, « cette dimension augmentée de notre présence au monde ».
Avec finesse et subtilité, Moi, la poésie, je suis pas trop pour raconte la vie d’un homme simple, qui manquait d’outils et de mots pour faire place à ses émotions, à sa fragilité. Le livre s’ouvre sur l’idée d’une réparation, et c’est bien ce qui se joue de page en page : trouver par le souffle des mots l’accès à la part d’enfance d’un homme qui en tenait la porte solidement fermée.

