Un matin de septembre, alors qu’il rejoint un ami pour deux jours de marche en montagne, un homme croise une femme sur un parking. Elle est encombrée de caisses, il lui propose de l’aide pour les charger dans sa voiture, ils bavardent. Cela dure quelques minutes à peine, quelques minutes d’apparence anodine, mais elles portent loin – point d’origine d’une vie qui bascule, d’un roman qui naît.
De Paola, le narrateur sait alors peu de choses. Elle est photographe et vient de passer un séjour au bord d’un lac peu accessible du massif alpin. De l’autre côté de ce lac, enserrée par des parois abruptes et pour ainsi dire infranchissables, il y a la réserve, une zone dont l’accès est interdit aux humains depuis des décennies. C’est cette réserve intégrale qui aimante la photographe: elle cherche à rendre compte par ses images de ce lieu sauvage, "un monde affranchi du nôtre". Fasciné par cette femme intranquille qui toujours veut "qu’il y ait de l’enjeu", par ses photos à l’aura si singulière, par l’histoire de la réserve, le narrateur lui écrit. Et tandis qu’il tombe amoureux d’elle, Paola disparaît.
L’enfant dans le taxi, précédent roman de Sylvain Prudhomme, déroulait sa trame autour d’un lac et d’un silence. On retrouve ici ces deux motifs, portés à une incandescence rare, avec la part de mystère et d’opacité qu’ils recèlent. Car au bord du lac se passent des phénomènes étranges. Une géologue a disparu quelques années auparavant. Un alpiniste aguerri fait une chute mortelle. Des présences inquiétantes se font sentir. Les signes se multiplient: et si la réserve cherchait à se défendre de la curiosité des humains à son égard ? Quand Paola disparaît à son tour, le narrateur ne veut pas croire à sa mort. Alors il écrit pour elle un autre chemin – ce roman que nous lisons, si beau, si vibrant.
S’il tient en haleine par un épatant sens de la narration, si le suspens pulse, De l’autre côté du lac est aussi un livre méditatif qui questionne notre rapport au monde. Le lac qui s’étire à la tombée exacte des lignes du paysage, la flore luxuriante qui ourle ses berges, et ces oiseaux, ces papillons, ces chamois, ces marmottes: autant de saisissements, d’émerveillements, de vertiges, d’occasions de repenser notre place au cœur du vivant.
Surtout, De l’autre côté du lac est un livre sur le regard. Pour Paola, qui utilise un matériel de photographie ancien et tire ses clichés sur des plaques de verre, regarder est une affaire de patience, d’exigence, d’intensité. "Photographier, c’est toujours poursuivre un invisible. Mais qu’est-ce que je poursuis, moi? Qu’est-ce que je cherche à fixer que mes yeux ne voient pas, mais que tout mon être sent, et que je rêve de voir s’imprimer sur la plaque? Chaque image, longuement préparée, lui apprend à aller par-delà les apparences: "J’ai passé ma vie à regarder et depuis deux jours seulement je vois".
Mais Paola, en traquant la réserve, apprend que le regard a son envers. Qui regarde est aussi, toujours, regardé. Une nuit, en rêve, elle se sent fixée par des dizaines d’animaux, "une forêt de pupilles". Et ce lac, n’est-il pas comme un œil géant au cœur du paysage? La montagne impassible ne cesse d’imprimer dans sa mémoire les trajectoires de ceux qui l’habitent. Et puis il y a ce sentiment qu’éprouve violemment Paola d’être espionnée par un autre insaisissable, peut-être malveillant, qui place sous haute tension son séjour solitaire au bord du lac. Regarder, être regardé, c’est une façon de consentir au monde qui nous entoure et à prendre sa place parmi ceux qui l’habitent.
Cette quête du voir, c’est aussi, bien sûr, comme l’art du roman selon Sylvain Prudhomme, où tout est justesse, intensité, place faite à l’autre. De l’autre côté du lac est un nouveau jalon, fulgurant, dans une œuvre essentielle par sa beauté. 
Éditions de Minuit, 22 euros
