Il y a quatre ans, Polina Panassenko nous avait éblouis avec Tenir sa langue, premier roman fougueux et inventif, drôle et tendre, à l’énergie contagieuse. C’est dire si nous guettions son second livre.
Avec À voix haute, Polina Panassenko laisse éclater le talent qui est le sien. Elle prolonge l’onde de Tenir sa langue mais sait aussi nous amener ailleurs, dans une exploration passionnante et courageuse des chemins de la mémoire. Cela donne à son livre intensité et profondeur et l’on termine le lecture ébranlé·e par cette incroyable histoire d’amour, d’attention et de résistance.
Il y a beaucoup de chiffres dans À voix haute. Des dates qui s’égrènent de 1937 à 2024. Le poids d’une petite plaque de fer, 450 grammes qui pèsent autant qu'un siècle de tragédies. Des distances, immenses comme l’est la Russie – ces 7520 kilomètres qui séparent la vie et la mort d’un homme. Il y a beaucoup de chiffres dans À voix haute et pourtant, comme dans Tenir sa langue et comme les deux livres l’annoncent dès leurs titres-manifestes, tout est surtout affaire de mots, de parole, de silences.
La narratrice grandit dans la France des années 2000. Comme la petite fille de Tenir sa langue, elle y est arrivée très jeune, quand ses parents ont quitté Moscou pour tenter leur chance ailleurs. La mère est morte trop tôt, le père peu présent, l’adolescente grandit entre le collège, les copines, ses cours de théâtre et les voyages chez son grand-père à Moscou.
Là-bas, il faut suivre de drôles de consignes. Jamais on ne parle devant la porte de l’appartement. Il est mal vu de préférer le Pepsi au Baïkal. Et quand on ouvre l’album vert, celui où le grand-père conserve les précieuses photos de famille, il y a des histoires qui semblent vouloir s’échapper mais restent prisonnières, faute de questions pour les réveiller. "Quand mon grand père se tait, il attend quelques minutes puis il dit Demande-moi plus de choses, pose-moi des questions, après, pour raconter, il n’y aura plus personne. Oui oui, je te demande, je dis. Mais je ne sais pas quoi demander".
Et puis le temps passe. La narratrice a vingt ans, des envies de théâtre. À son propre étonnement, elle réussit l’examen d’entrée du Théâtre National Stanilavski. La voici repartie à Moscou. L’école est fascinante, comme un microcosme de la Russie post-soviétique. Un endroit où les règles sont innombrables mais jamais exprimées. On y travaille sans répit. L’emphase et le sublime se mêlent à la débrouillardise.
Les répétitions des Trois sœurs de Tchékhov n’empêchent pourtant pas les bruits du dehors: ce 4 décembre 2011, il y a des élections en Russie. Puis des manifestations. La narratrice y participe, toute à cette effervescence. Elle a du mal à comprendre les réticences de son grand-père, la panique qui le gagne. Soudain la traverse une question longtemps refoulée. Pour la première fois, elle cherche à entendre ce qui se dit dans les silences du grand-père. Elle y trouve un nom de lieu, Izvestkovy Razyesd, petit point sur la carte à 7520 kilomètres de Moscou. Elle y trouve le nom d’un homme, Ivan Evdokimovitch Rebizov. Et puis cette énigme: pourquoi Ivan Rebizov, le grand-père du grand-père, est-il mort en 1939 à 7520 kilomètres de chez lui?
Une fois que la question s’échappe, une fois que le premier fil est tiré, impossible de reposer la pelote.
Le livre bascule alors, se resserre autour d’une quête de mémoire et de vérité. De salles d’archives en récits du goulag, de rendez-vous au ministère de l’Intérieur jusqu’à ce quai de gare où elle embarque pour la Kolyma, la narratrice plonge dans l’histoire russe du 20e siècle. Accusé d’anti-soviétisme en 1937, condamné à dix ans de camp, vite rattrapé par la mort puis réhabilité en 1960, Ivan Rebizov partage le destin de tant d’hommes et de femmes de sa génération.
Un parmi tant d’autres.
Mais ce un-là, la narratrice reconnaît les traits de son visage, peut dire son nom à voix haute.
Le chemin qui la mène vers lui, elle le fait en compagnie de personnes magnifiques de courage et d’humanité. En nous le partageant, elle nous fait entrer dans la complexité d’un pays où la peur reste partout présente et où les étincelles de liberté et de justice, dans leur fragilité, sont d’autant plus bouleversantes.

