Judith n’a que onze ans quand sa vie bascule. Sa mère est victime d’un accident de moto, fauchée par un camionneur distrait, et ne se réveille pas. Hôpital. Coma artificiel. Angoisse.
Fille unique de cette maman célibataire, Judith est désemparée, taraudée par la culpabilité et les questions sans réponse. Du jour au lendemain, elle est parquée chez sa grand-mère, "BM", traumatisée elle aussi par l’accident et assoiffée de vengeance.
Comment se frayer un chemin dans le chaos de cette existence? comment grandir et avancer vers un avenir quand personne ne vous y tend la main?
En quatre étés de la Belgique provinciale des années 80-90, Judith va pourtant vivre à du 100 à l’heure. Dans sa petite ville sans histoire, elle devra se heurter à des adultes méprisants, à l’abus de pouvoir, à une éducation religieuse moralisatrice, aux jugements des filles "comme il faut". Il lui faudra aussi apprivoiser l’absence et dompter sa tristesse. Ni l’école ni "BM" ne pourront comprendre ses envies, ses choix, sa rage, son apparence. Mais qu’à cela ne tienne! Si Judith dérape souvent, s’enflamme, se braque, injurie, exagère, c’est aussi une adolescente fine et sensible, fidèle en amitié et grande observatrice. Attentive aux mouvements infimes de son corps, ce sont notamment les brûlures récurrentes d’une ancienne morsure de chien qui vont la guider dans sa volonté de mettre des mots sur ce qu’elle traverse.
Par une écriture vive, électrique, sensuelle et crue, Amélie Dewez défonce les portes de la littérature dite "pour adolescents". Son livre s’adresse à tout le monde, grands ados/adultes, et nous plonge dans le destin fracassé d’une héroïne décalée. Le rythme de sa narration est endiablé de bout en bout et ne faiblit jamais, tout comme le phrasé de son héroïne, aux sentences souvent percutantes.
Dans la moiteur de quatre étés, elle nous tord le cœur et fait suer nos corps autant que nos âmes. À l’aise dans le plan serré sur Judith, sa mère ou sa "BM", comme dans le plan large, Amélie Dewez donne vie à toute une galerie de personnages hauts en couleurs. Du boucher à la prof de théâtre, des amies sincères à l’immonde voisine, des garçons séducteurs à une médecin providentielle, c’est aussi avec eux que nous rions, vibrons, reprenons notre souffle. C’est à leur contact, parfois rassurant et souvent douloureux, que Judith grandit.
Truffé de références à cette époque révolue et pourtant proche, dans un coin de Belgique qui pourrait être n’importe quel autre trou paumé du fin fond des lointains, Petite crasse est un roman sans concession. Amélie Dewez y explore, sous haute tension et au scalpel, les ravages de la culpabilité, du manque de confiance et d’amour. Un roman, sensible et brut, émouvant et décalé, sur la construction identitaire d’une fille que la vie n’a pas ménagée.

