Alison Bechdel est une autrice rare. Aussi le plaisir est-il décuplé lorsque paraît un nouveau livre. Et quel livre! Lessivée, un roman comique réussit l'exploit d'être tout à la fois brillant ET drôle, désespéré ET optimiste, loufoque ET plein de sagesse.
Alison Bechdel poursuit avec Le$$ivée le récit de ses aventures autofictionnelles, commencé avec Fun Home qui racontait sa jeunesse au sein d'une famille possédant une entreprise de pompes funèbres, mais aussi la mort de son père et son propre coming out. Cette fois, elle n'explore plus le passé mais raconte des années très proches, celles de la première présidence Trump et de la crise Covid. Un moment où l'Amérique semble tellement fracturée que plus personne ne sait où il en est.
L'Alison de Le$$ivée ressemble furieusement à Alison Bechdel, mais pas tout à fait non plus. Le père de l'Alison de papier était embaumeur, et le roman graphique qui l'a rendue célèbre, Mort et taxidermie, connaît une adaptation en série qui garnit certes son compte en banque mais l'a obligée à beaucoup de concessions. Les frères de Fun Home sont remplacés par une sœur passionaria du mouvement MAGA. Tout est affaire de transposition et de décalage, un côté méta que l'on retrouve dans tous les livres d'Alison Bechdel et qui les rend si attachants.
Alison a tout pour être apaisée. Elle entre dans l'âge mûr, vit avec une femme épatante, Holly, toujours optimiste et pragmatique, évolue dans la sublime nature du Vermont non loin d'amis chers. Pour autant, elle n'a rien perdu de ses angoisses, de ses incertitudes, de ses contradictions. Elle se lance dans un nouveau projet de roman graphique, $um, qui raconterait sa vie par le prisme de l'argent, sous inspiration du grand Karl. Mais le quotidien semble tout faire pour écarter Alison de son travail: l'actualité désastreuse la préoccupe, la fécondité des chèvres qu'elle élève avec Holly est dopée par l'arrivée d'un jeune bouc entreprenant, son éditrice réclame qu'elle soit davantage présente sur les réseaux sociaux. Surtout l'habite un scrupule tenace: elle qui est si privilégiée, a-t-elle le droit de faire la leçon aux autres en appelant à une vie plus éthique et moins consumériste?
Heureusement, pour tirer Alison de ses idées noires, il y a sa formidable bande d'amis, déjà croisés il y a trente ans dans les strips des Gouines à suivre. Une joyeuse assemblée de quinqua- et sexagénaires qui vivent en ménage collectif, organisent des repas de Thanksgiving anticolonialistes, ne laissent jamais passer l'opportunité de tenter de nouvelles configurations amoureuses. Les péripéties de ce groupe d'amis apportent au livre une légéreté et une fantaisie délicieuses. Et puis il y a la jeune génération, qui tente de se faire une place et d'apporter de nouvelles façons de vivre, avec fraîcheur et une détermination sans illusions.
Tous ces ingrédients, et mille et un autres, font de la lecture de Le$$ivée, un roman comique un moment aussi savoureux qu'un repas entre amis – filets de navets rôtis au tamari et fenouil flambé au menu, bien sûr.
Éditions Denoel, traduit de l'anglais (États-Unis) par Lili Sztajn, 28 euros
