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Tout est affaire de temps dans le nouveau roman de Jérôme Colin.
Pas seulement le temps météorologique du titre et cette tempête qui accompagne la vie de Valerio né sous son signe. Non: plutôt le temps, les temps, dans le(s)quel(s) s'inscrivent nos vies: temps long et lent des géologues, qui nous précède et nous survivra; temps de l'histoire aux balises rassurantes; temps des philosophes, ce Courant toujours pareil et toujours autre; temps des générations et de la transmission; temps suspendu d'un coucher de soleil sur un paysage du Sud; et puis ce temps vorace, qui dévore tous les autres, celui de notre aujourd'hui. Un temps qui n'est plus que vitesse et accélération.
Jérôme Colin tisse avec intelligence tous ces régimes de temps et s'interroge: comment trouver une place dans ce flux ininterrompu pour construire une vie décente? Comment faire corps avec le mouvement qui nous emporte et garder des zones de repli pour soi-même et pour les gens qu'on aime?
Comme dans ses livres précédents, Jérôme Colin part de l'adolescence pour explorer ces questions vertigineuses.
Il nous place dans les pas de Valerio, né un matin d'hiver en 2007, le jour-même où Steve Jobs présente l'IPhone à une assemblée subjuguée et lui promet: "ce n'est que le début". Valerio est un enfant sensible, inquiet. Entre une mère aimante mais ployant sous le poids du travail et un père qui ne semble pas encore entré dans l'âge adulte, Valerio trace son chemin. Lorsque son père meurt d'un accident de la route, le très jeune Valerio aimerait croire "que le monde va s'arrêter. Par politesse. Par respect". Il apprendra vite que ce n'est pas le cas: il faut avancer, multiplier les petits boulots pour sa mère, rentrer dans le moule de l'école pour lui. Valerio connait une enfance solitaire, sauvée par les jeux et ligne et l'amitié d'un garçon qui, comme lui, grandit sans père.
Le roman ponctue chaque année de faits qui attestent du toujours plus: toujours plus vite, toujours plus d'abonnés, toujours plus de profits pour le monde numérique. Puis vient l'année 2020, celle où tout s'arrête et où tout s'accélère. Valerio vient d'entrer au collège. C'est l'âge des grandes amitiés et des premiers affolements amoureux mais le Covid condamne à les vivre derrière un écran. De même pour les cours, au contenu si déconnecté de la vie des élèves, et dont Valerio retient cette injonction difficile à saisir: on peut être présent sans être là.
Tandis que ses résultats scolaires plongent et que le système pointe sa "lenteur", Valerio s'accroche à deux personnes: un enseignant qui fait entrer le grand vent de la pensée dans une école ultra-conformiste, et Jessica, cette fille si pâle, si triste, cette âme-soeur. L'un et l'autre l'aident à trouver "un endroit, ne fût-ce qu'un petit endroit, où la vitesse n'entre pas".
En peignant cette jeunesse abîmée, "la chair tendre de l'accélération du monde", Jérôme Colin invite au pas de côté. Sans apitoiement et sans donner de leçons, son livre appelle chacune et chacun à ralentir pour mieux regarder le monde, pour réparer les liens brisés, pour choisir l'incertain plutôt que les prédictions des algorithmes. Valerio nous met au défi du temps – il n'y a pas plus vive urgence.
Fritoupolis et Tofurama sont deux cités que tout oppose. La devise de la première est « Le gras, c’est la vie ! », on y mange frit à tous les repas, de la viande à gogo et des tartines de choco. La deuxième est le royaume des biobios végé : les fruits, légumes et graines de chias y sont rois. Feta la saucisse, une petite knacki de Fritoupolis, brave un jour l'interdit en se rendant au bal masqué annuel de la ville ennemie. Elle y rencontre Toto le petit tofu, et c'est le coup de foudre entre eux ! Comment vont-ils pouvoir vivre leur amour au grand jour ?
Un remake de « Roméo et Juliette » explosif, craquant et hilarant qui, je vous rassure, se termine avec la banane !
"La geste d'une famille tient de l'infime, elle jaillit de l'ordinaire"
Les mots d’Annie Ernaux placés en exergue éclairent à la fois l’enjeu du livre de Christine Van Acker – dire le père et la distance entre lui et celle qui écrit – et le matériau dont il est tissé, un amour réticent et pourtant vif.
Pour raconter ce père emmuré dès l’enfance dans une carapace impossible à percer, Christine Van Acker entreprend de descendre l’arbre généalogique. Une descente qu’elle mène par paliers, s’arrêtant à quelques embranchements marquants, ces heures extraordinaires « pour des gens familiers de l’ordinaire ». La bobine du temps se déroule : un arrière-grand-père envoyé au bagne il y a 132 ans, une photo qui échappe au naufrage de l’oubli, le passage des guerres et des générations, le flux des années qui passent comme l’eau d’un fleuve, toujours pareilles, toujours différentes.
Comment ce passé palpite et sort des cases où il devrait se tenir sage, comment il s’imprime dans les gestes et les pensées en sautant par-delà les décennies, c’est ce qu’attrape au plus près l’écriture sensible de Christine Van Acker : « une trace, ça ne s’efface pas. Une trace, ça continue à érafler les générations suivantes ».
Grandie dans une famille de bateliers, elle sait demeurer droite dans le mouvant et le tangage des émotions. Comme on lit dans la roche la mémoire millénaire de chaque événement, elle scrute dans la vie de son père les « croûtes » qu’y ont laissées humiliations, peurs, violences, toutes les blessures mal cicatrisées d’un passé parfois lointain. Elle raconte aussi, et peut-être surtout, comment elle-même a réussi à « sauter sur la berge » et à s’inventer une vie loin du bateau. Le prix à payer est élevé, c’est le dû des transclasses : un sentiment récurrent d’illégitimité et la conscience de creuser un fossé douloureux entre « eux et moi ». Mais échapper au destin tout tracé, à la pesanteur, à « la densité de l’astre ténébreux où tu vivais » est aussi affaire de survie – un mot que l’on peut entendre comme sur-vie, « cette dimension augmentée de notre présence au monde ».
Avec finesse et subtilité, Moi, la poésie, je suis pas trop pour raconte la vie d’un homme simple, qui manquait d’outils et de mots pour faire place à ses émotions, à sa fragilité. Le livre s’ouvre sur l’idée d’une réparation, et c’est bien ce qui se joue de page en page : trouver par le souffle des mots l’accès à la part d’enfance d’un homme qui en tenait la porte solidement fermée.
Né à New-York, Peter Heller est pourtant connu comme nature writer. Depuis son premier roman, La constellation du chien (Actes Sud, 2013, traduit déjà par Céline Leroy et aujourd'hui adapté au cinéma par Ridley Scott, excusez du peu!), nous suivons son œuvre avec grande joie. Peter Heller excelle à raconter les grands espaces et à y faire évoluer des personnages complexes et captivants. On retrouve dans Burn quelques-uns des ingrédients qui ont fait son succès : sens du suspense et de la tension, descriptions très sensorielles des paysages, sauvagerie et magnificence de la nature. On y parle également de transmission et surtout d'amour, qu'il soit fraternel, amical, inconditionnel ou spirituel. Et comme dans le splendide La pommeraie, la poésie n'est jamais loin.
Burn est le portrait haletant d'un pays déboussolé.
Jess, le narrateur, et son ami Storey se connaissent depuis l'enfance. Ils ne manquent jamais une occasion d'aller pêcher ou chasser ensemble, et en ce début d'automne ils viennent de passer une semaine dans les forêts du Maine pour une chasse à l'élan. Lorsqu'ils quittent les bois et s'apprêtent à reprendre le chemin de leurs foyers, plus rien n'est comme avant. Les villes qu'ils traversent sont dévastées, ravagées par le feu, vidées de leurs habitants. Les moyens de communication sont coupés. Et la terreur s'installe...
Quel est donc ce mal qui s'est emparé de l'Amérique? La guerre civile ne touche-t-elle que le Maine ou a-t-elle gagné d'autres États? Quel est le sort de leurs familles? Pour Jess et Storey, ces questions deviennent plus brûlantes à mesure que les heures passent. De chasseurs, les voici devenus proies potentielles, d'autant plus sur le qui-vive qu'ils ne savent pas d'où vient le danger.
La violence du moment confronte chacun à ses parts d'ombre – secrets tus trop longtemps, deuils et pertes inconsolés, espoirs déçus. C'est que, s'il décrit comme personne la beauté des grands espaces, s'il attrape dans les filets de sa fiction la perte de repères que traversent les États-Unis de l'ère Trump, Peter Heller est aussi, et peut-être surtout, le peintre subtil des tourments intérieurs.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, Actes Sud, 22.90 €
C’est l’histoire d’un chien de garde, pour faire court : d’un chien, d’un petit chien plutôt, bon, soyons francs, d’un chiot. Il est attaché à une corde et garde la porte d’un hangar, son maître vient une fois par jour lui porter des croquettes et remplir son écuelle d’eau.
Un beau jour, la corde lâche et voilà que notre petit chien découvre la liberté, quelle sensation !
Beaucoup de choses sont dites dès la page de garde, le chien s’ennuie, trépigne, est engoncé dans une réalité qui ne lui plaît guère, et le début du livre le confirme : de l’obscurité, notre petit héros cherche la lumière. Une fois cette liberté acquise, il va falloir l’apprivoiser, car il peut aller où il veut, comment il veut, à reculons, en zigzag, en courant… Et, évidemment, des rencontres vont se faire qui vont donner lieu à autant de scènes irrésistibles.
Anaïs Vaugelade excelle dans une présentation toujours surprenante, un trait relâché et néanmoins précis, çà et là des actions encadrées suivies de dessins pleine page qui ouvrent l’horizon.
L’autrice de, entre autres formidables albums devenus des classiques, “Laurent Tout Seul”, histoire d’une émancipation et de “L’ami du petit tyrannosaure”, ôde à l’amitié et au vivre ensemble, nous livre ici aussi un récit initiatique brassant de nombreux thèmes d’une façon drôlement intelligente, la liberté donc, l’amitié encore, l’autorité, la colère aussi. Et tout ça est tellement mignon, délicat, fin et drôle.
A la toute fin de l’album - sur les pages de garde finales, on a pu lire un “À suivre…”, on se réjouit déjà !
Ecole des Loisirs, 16 €