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Le poilL'avis de Maryse:
 
Envie de rire? Nous avons un coup de coeur au poil à vous proposer!
 
C'est l'histoire de Carole Mezzanine, guide au musée de l'Escalator, dont le plaisir ultime est d'aller, tous les dimanches, se faire un bon resto italien.
 
Seulement ce jour-là, horreur, il y a un scandaleux cheveu dans le minestrone! À qui appartient ce poil infâme, et de quelle région du corps s'est-il détaché?!?
 
L'enquête promet d'être trépidante, et surtout bien poilante!
 
De 4 à 104 ans.
 
La Martinière Jeunesse, 13.90 eurosbtn commande
 
 

 

Avant que le grand vent ne m'emporte, j'avais longtemps pensé que nous n'avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l'état du monde que nous n'avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais: nous devons répondre aussi de l'état de ce monde, même si nous ne l'avons pas choisi et ne pouvons le changer, parce que nous acceptons d'y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment.

 

tres breve theorie de lenfer ferrariL'avis d'Anouk:

Avec ses Contes de l’indigène et du voyageur, un cycle initié par Nord Sentinelle et qui se poursuit dans cette Très brève théorie de l’enfer, Jérôme Ferrari cherche à dire toutes les façons d’être un étranger.

Si Nord Sentinelle dépliait ce questionnement avec une ironie cinglante et un portrait souvent très drôle des dérives touristiques de notre époque et de la laideur qui les accompagne, le ton est tout autre dans ce second volet, empreint d’une gravité désenchantée.

Très brève théorie de l’enfer raconte, dans l’espace d’une planète mondialisée où l’on peut enjamber continents et océans en quelques heures, comment se côtoient des univers étanches, inaccessibles les uns aux autres, "clos comme des cercles de feu". Être étranger, ici, concerne certes notre rapport aux autres – le touriste, le colon, l’émigré, l’expatrié déclinent tout un nuancier des formes contemporaines de l’altérité. Mais la question est surtout celle de l’étrangeté à soi-même, ce soi auquel le narrateur tente d’échapper dans une fuite vouée à l’échec et porteuse de tragédie: "en échouant à devenir quelqu’un d’autre, j’avais quand même réussi à n’être plus rien".

Le narrateur a quitté sa Cose natale écœuré par son nationalisme et son étroitesse d’esprit. Il espère trouver aileurs "une nouvelle manière d'être un homme parmi toutes celles que connaissent les hommes." Professeur de philosophie dans des lycées internationaux, il s'installe pour quelques années à Alger. Il y rencontre Nardjess, se convertit à l’islam pour l’épouser, y voit naître leur petite fille.

Puis le vent qui l’avait poussé à quitter la Corse se remet à souffler, et il décide de prendre un nouveau poste à Abu Dhabi. La famille s’installe dans cette ville artificielle, mirage de l’hypercapitalisme arraché aux sables du désert par des armées de travailleurs misérables. Dans l’espace clos de leur luxueux appartement d’expatriés, le narrateur et les siens font place à Kaveesha, la bonne sri-lankaise engagée pour s’occuper de l’enfant. Son exil à elle est subi, poignant par sa banale violence: Kaveesha était à peine sortie de l’adolescence quand sa famille l’a envoyée au loin, s’assurant ainsi une source confortable de revenus. La bonté et les attentions de Kaveesha envers ses patrons ne les sauvent pas du naufrage annoncé. Perte des repères, solitude abyssale, incommunicabilité: le couple s'étiole sous les yeux tristes d'une enfant prise en otage dans la débâcle des adultes.

Le récit de cette Très brève théorie de l'enfer, à la construction tout à la fois limpide et sophistiquée, alterne l'histoire du narrateur et des siens et celle de Kaveesha. Autour de ces axes principaux s'entrelacent d'autres destins de voyageurs, dont les quêtes d'ailleurs sont elles aussi vouées à l'échec, à la déception ou à la folie. Tout ici, l'intime et le collectif, se marque du sceau de la faillite. Comme si l'humanité n'en aurait jamais fini d'expier une faute qui hante chacun des romans de Jérôme Ferrari, du Sermon sur la chute de Rome au Principe, de Où j'ai laissé mon âme à À son image.

Texte sombre et désespéré, marqué par une forme d'effroi, le roman emporte pourtant par la beauté étincelante de la langue de Jérôme Ferrari. La phrase est ample, elle se joue des temporalités et tient ensemble mille et une nuances. Un éblouissement qui rend plus essentielle encore la lecture de ce livre de haute densité.

 

Actes Sud, 16.50 eurosbtn commande

chre historienneL'avis d'Adrien : 

Après "L'été des Bagnold" et "Courtes distances", Joff Winterhart poursuit son autopsie malicieuse des rapports humains au sein de duo que, au départ, tout oppose.

Margaret, historienne académique, vit seule depuis le décès de sa sœur avec qui elle cohabitait. Spécialiste de JW Preece, un médecin, embaumeur et poète du XVIIè siècle, elle fait la connaissance, lors d’un colloque, de Lucy, assistante de production d’une série télévisuelle de documentaires historiques à succès. Lucy est tombée sous le charme du bagout désuet mais convaincant de Margaret et va tenter de la débaucher pour une de ses émissions. L'historienne accepte la proposition mais est pourtant quelque peu réfractaire à l’idée de participer à ce type de programme, d’autant plus quand elle rencontre l’animateur star de l’émission, un très embarrassant cabotin.chre historienne bis

Margaret est un être solitaire qui ne se sent plus en phase avec l’époque, si tant est qu’elle se soit jamais sentie en phase avec son époque, mais elle sait apprécier le partage de moments simples en bonne compagnie.
De son côté, Lucy vient de rompre brutalement ses fiançailles, flirte avec l’alcool, éprouve des difficultés à remettre de l’ordre dans sa vie et cela se ressent dans sa vie professionnelle. Les deux femmes, par leurs échanges, par leur situation au moment de leur rencontre, vont tisser un lien d’amitié fort qui va les aider à apprivoiser leur nouvelle situation.

On n’est pas dans la ligne claire et au premier regard, le trait de Joff Winterhart paraît incertain, ses personnages peuvent sembler peu avenants et, il faut bien le dire, tristes. Et pourtant, ses dessins sont aussi fins que les échanges humains qu’il met en scène et l’humour y est bel et bien présent. C’est une bd revigorante, vivifiante, apaisée que nous offre Winterhart.

L’auteur a fait de nombreuses recherches pour rédiger son ouvrage mais plutôt qu’une bibliographie en bonne et due forme, il a préféré livrer à ses lecteur.ice.s, en fin d’ouvrage, une chouette playlist, douce et mélancolique que nous vous recommandons chaleureusement.
Une bonne tisane, un fauteuil douillet, la musique dans les oreilles, « Chère historienne » entre les mains et c’est parti, bon voyage !

Editions çà et là, traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Martin Richet, 26 €btn commande

PLI Violaine coverVous avez élu le merveilleux Lequel de nous portera l'autre de Violaine Lison, publié par les éditions Esperluète, pour ce deuxième Prix des Librairies Indépendantes.

Initié par le Syndicat des Libraires francophones de Belgique (SLFB), ce prix a pour vocation de récompenser un ouvrage de littérature paru dans le courant de l’année qui précède. La grande particularité du prix réside dans le fait que, après une première sélection réalisée par un comité composé d’une dizaine de libraires, le vote final revient au public

corps célestes stefanssonL'avis d'Anouk:

Brúnisandur se tient tout au bord de la côte ouest de l’Islande, une bourgade posée à la lisière du monde. Mais ce qui s’y joue d’amour et de haine, de passions et de dévastations, c’est le cœur de notre condition humaine. Dans les romans de Jón Karman Stefánsson, "la lisière du monde est aussi son centre, et son centre sa lisière" – c’est pourquoi ils nous sont si précieux, c’est pourquoi chaque lecteur, chaque lectrice, éprouve puissamment en les lisant le sentiment d’appartenir à une entité plus vaste.

C’est particulièrement vrai avec ce nouveau livre. Corps célestes à la lisière du monde s’appuie sur un événement si lointain dans le temps et l’espace qu’il pourrait paraître insignifiant, et parvient au contraire à nous donner des nouvelles de nous-mêmes avec une acuité et une intelligence rares. Tant de profondeur, tant d’éclats de beauté et de tragédie: c’est la grâce Stefánsson, et elle opère singulièrement ici.

Nous sommes en octobre 1615 et il y a six ans que le révérend Pétur a pris sa charge à Brúnisandur. Il y est arrivé précédé d’une réputation sulfureuse d’esprit libre et libertin. Parmi les fermiers rudes et silencieux des terres de l’Ouest, Pétur a pourtant réussi à trouver sa place, lui l’érudit formé à Copenhague et à Londres, lecteur subtil des textes bibliques et grand connaisseur des sagas de son pays. Sa servante Dóróthea n’est pas pour rien dans le respect qu’on lui témoigne. Aux yeux de tous, elle incarne la mémoire et la sagesse ancestrales. Elle est pour Pétur un soutien de chaque instant et une boussole morale.

Lorsque s’ouvre le roman, Pétur entreprend d'écrire une lettre à "son exquise", une femme qui est sa raison de vivre ("ne t’éloigne pas de moi, sans toi, je cesse d’exister") et dont nous mettrons du temps à découvrir l’identité. Sa lettre, toute en circonvolutions, en digressions, en plongées dans le temps, c’est le livre que nous lisons. Par l'écriture, Pétur cherche à trouver du sens à une tragédie à laquelle il a été mêlé, le massacre de pêcheurs basques venus chasser la baleine dans les eaux islandaises et contraints par une violente tempête à attendre le retour du printemps qui leur permettra de reprendre la mer. Ces marins étrangers, d’abord bien accueillis, se sont rendus coupables de forfaits que le bailli de l’île entend punir sévèrement. Une expédition se monte, "on affûte les épées de tous côtés et les ténèbres approchent". Pétur pressent un massacre et tente de s’y opposer. Mais que peuvent sa culture et ses convictions face à la détermination du bailli, aux hommes fanatisés, aux mensonges qui font de l’étranger un ennemi à éliminer ? Pétur n’arrêtera pas la violence en marche. Il en porte une infinie culpabilité, même s’il sait qu’un jour, "demain ou dans quatre cents ans", la vérité sera exhumée.

La lettre de Pétur déroule donc le fil de ces sinistres événements. Mais elle élargit la perspective en tissant mille histoires. Sautant par-delà les années avec fluidité, l’insatiable écrivain qu’est Pétur, double à travers les siècles de Jón Kalman Stefánsson, déploie son formidable art du portrait et dresse une comédie humaine vibrante et frémissante. Habités de passions tumultueuses, hommes et femmes sont aussi pris dans un réseau serré de généalogies qui rappellent l’imaginaire des sagas. Leurs sentiments, leur appétit de vie, leurs moments de gloire ou de débâcle sont tellement incarnés qu’ils deviennent nôtres. Dans cette Islande du 17e siècle où il faut composer avec la force des éléments, avec les ténèbres, le froid et la sévérité de la parole divine, les femmes semblent infiniment plus audacieuses et libres que les hommes. Helga et Katrín, Halldóra et Kristín, Dóróthea et même cette étonnante chienne que Pétur a baptisée Sappho, sont autant de figures inoubliables.

Hanté par la mort, la perte, la faute, Corps célestes à la lisière du monde est un roman méditatif malgré sa haute teneur en événements. Dans un paysage à la beauté âpre et sauvage, Pétur/Stefánsson dépose une langue lyrique et densément poétique.  C’est une merveille de bout en bout, qui emporte, déconcerte, étreint et nous ramène au cœur de notre métier d’homme: "nous ne sommes qu’éternels tâtonnements".

 

Éditions Christian Bourgois, traduit de l'islandais par Éric Boury, 24 eurosbtn commande