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Littérature française
Dandys et excentriques - Denis Grozdanovitch

Dandys et excentriques - GrozdanovitchL'avis de Delphine

 

Denis Grozdanovitch, intellectuel vagabond et érudit buissonnier, poursuit son chemin de traverse et nous propose, cette fois, un cabinet de curiosités d’un genre particulier : une collection d’excentriques et de dandys de tout poil, deux catégories aux frontières poreuses dont il peint, sans les confondre, les nuances et les affinités. On y croise pêle-mêle une vieille aristocrate et ci-devant grande bourgeoise en rupture de ban, un passionné d’échecs paranoïaque et égaré dans notre siècle, un ermite zen japonais, Fernando Pessoa et Valéry Larbaud, Karen Blixen et Virginia Woolf, Pierre Bonnard et Bartleby, ou encore un cantonnier jardinier et philosophe.

Si les dandys s’ingénient, par diverses stratégies, à se distinguer de la foule et du commun, qu’ils méprisent, pour les excentriques, il ne s’agit pas d’intention mais d’essence : bon gré mal gré, ils se distinguent par une irréductible singularité qui les rend étrangers à la fois au monde comme il va, aux autres et, souvent, aux réalités concrètes de la vie quotidienne. C’est d’ailleurs ce qui, chez eux, fascine Grozadanovitch : leur idiotisme foncier, qui fait d’eux, consciemment ou non, des résistants à l’ordre ambiant et aux idéologies quelles qu’elles soient, des réfractaires aux exigences délétères d’utilité, d’efficacité, de rapidité et de rentabilité à tout prix. Ce que l’auteur admire aussi chez beaucoup de ces hurluberlus, c’est ce qu’il appelle le « dandysme minimal » : leur lutte pour maintenir, coûte que coûte et quelles que soient les circonstances, une haute dignité qui se manifeste par des formes variées d’esthétisme, ce qui rappelle que « sauver les apparences », loin d’être une préoccupation superficielle, est une affaire grave, profonde et salutaire.
 
Dans cette galerie de portraits souvent réjouissants, parfois inquiétants ou pitoyables – au sens premier – Grozdanovitch développe une réflexion stimulante sur les rapports entre le singulier et le multiple, entre la norme et la divergence. Il met aussi en lumière les apories d’un dandysme radical et le paradoxe de l’extrême singularité : si elle sauve du conformisme et de l’uniformisation, elle voue généralement à la solitude et à la mélancolie.

Certes, on pourrait reprocher à l’auteur une légère complaisance : quand on n’appartient pas à l’espèce des excentriques et qu’on se trouve dans la position de l’observateur, il est aisé de se réjouir du spectacle des bizarreries d’autrui et d’y voir un contrepoint à son « classicisme », un antidote à la fadeur et à la trivialité de l’existence quotidienne – mais le lecteur peut difficilement échapper à ce travers ...

Comme à son habitude, Grozdanovitch signe un ouvrage passionnant et foisonnant, heureux mélange d’anecdotes, de descriptions et de digressions. Il y déploie un propos vivifiant, nourri de littérature autant que de philosophie, qu’elle soit occidentale ou orientale, et une pensée singulière et à contre-courant, exempte de tout dogmatisme et empreinte de scepticisme et d’humour, avec l’ambition de « proposer quelques stratégies éventuelles d’évitement […] à l’usage de ceux qui ne peuvent se résoudre à s’enfoncer tête baissée dans les tunnels de la termitière universelle et indifférenciée ».

 

Grasset, 23 euros 85btn commande

 
Le plongeur - Stéphane Larue

plongeur - larueL'avis d'Anouk:

« Tu vas voir, c'est de l'ouvrage ».

On n'avait pas menti au narrateur : un job à La Trattoria, resto hype de Montréal, c'est plutôt physique.

Tant mieux. Les rushes, la vaisselle sale, les légumes à éplucher, la mauvaise humeur des chefs... tout ça lui remet la tête sur les épaules, alors qu'il s'abîmait dans sa dépendance aux jeux d'argent et à leur poisseux engrenage – mensonges, solitude, vertiges du manque.

Sur les traces de Bébert, à peine plus âgé mais qui a déjà tout vécu (« il ressemble à Frank Black qui jouerait Kurtz dans Apocalypse Now, mais aussi un peu à un bouddha sur le speed »), le narrateur découvre la vie des brigades, toujours sous tension, et le réconfort entre collègues après les soirées en cuisine. On plonge avec eux dans la nuit montréalaise, pour le meilleur et pour tout le reste.

Fiévreux, vif, tendu tout au long de ses 500 pages, « Le plongeur » fascine par sa nature documentaire (vous n'irez plus jamais au restaurant sans penser à ce qui se joue dans les cuisines). La référence à George Orwell et à son fameux « Dans la dèche à Paris et à Londres » n'est pas usurpée : les enjeux ne sont plus les mêmes, mais la violence sociale n'a pas changé.

Stéphane Larue, qui a donné son prénom et sans doute beaucoup de lui-même à son personnage, nous initie en accéléré au québécois (dépaysement assuré) en même temps qu'il partage une solide et généreuse leçon de vie.

Son « Plongeur » met en appétit: un épatant premier roman.

Le Quartanier, 22 €btn commande

 
Pays natal - André Dhôtel

Pays natal - DhôtelL'avis de Delphine

 

Il semble – fors une confrérie de happy few dont la plupart sont écrivains –  qu’on ait oublié André Dhôtel ; il est certain qu’on a tort.

Il a écrit, entre les années 30 et 80, une quarantaine de romans, de nombreuses nouvelles et des poèmes qui, tous, sont désuets et inactuels mais intemporels, et dotés d’un charme – au sens magique du terme –  puissant quoique subtil.  Il est aussi l’auteur d’articles et d’ouvrages critiques, notamment sur Rimbaud. Parmi ses œuvres, Pays natal, réédité au début des années 2000 chez Phébus (Libretto), avec quelques autres titres – dont plusieurs sont malheureusement épuisés.  

Félix est un enfant abandonné qui a été recueilli et élevé par de paisibles et dignes petits commerçants. A 25 ans, son avenir semble tout tracé : secrétaire particulier dans une épicerie en gros installée à Namur, il donne pleine et entière satisfaction à son patron et a toutes les apparences d’un jeune homme très sérieux. Il s’apprête de surcroît à épouser Juliette Dorme, une fille de bonne famille. Tout s’annonce sous les meilleurs auspices… jusqu’à ce qu’il tombe par hasard sur Tiburce, un vieux camarade perdu de vue qui vit de menus trafics plus ou moins interlopes. Il se laisser alors embringuer dans des histoires qui le ramènent aux frasques de leur adolescence, réveillent des souvenirs enfouis – un visage « d’une beauté incroyable » – et compromettent sans appel ses beaux projets.

C’est que Félix, comme tous les héros dhôtelliens, est voué aux aventures, aux toquades aussi bien qu’aux passions immarcescibles. Il suffit d’un rien, d’un hasard aussi insignifiant que fulgurant – l’éclat d’un visage, une image étonnante, … – pour que ces jeunes gens sortent des voies régulières et se perdent dans des sentiers buissonniers.  Ils se livrent alors corps et âme à des vagabondages qui mènent bien loin de toute carrière, de tout honneur, de toute position solide et avantageuse – toutes choses qui sont, dans l’univers de Dhôtel, assez dénuées de valeur – et qui, après maintes tribulations, aboutissent à une reconnaissance éclatante qui a valeur de révélation – thème récurrent chez cet écrivain – et à une fin inattendue, lumineuse et âpre.

Comme les autres romans de Dhôtel, Pays natal est écrit avec les mots et les tours les plus simples et l’histoire, riche en péripéties, peut sembler anodine, sans grande portée. Il ne faut pourtant pas s’y arrêter, et encore moins reléguer Dhôtel au purgatoire des écrivains faciles, superficiels, divertissants : cette « redoutable » simplicité – ainsi que la qualifiait Henri Thomas, un autre oublié des lettres – masque une profondeur moirée qu’on ne soupçonne pas d'abord et qui témoigne de la quête inlassable de Dhôtel : il s’agit pour lui d’« explorer le domaine étonnamment secret de la banalité », d’en révéler, ou tout au moins d’en suggérer, les merveilles celées – et parfois les ombres. Livre après livre, il explore le réel dans ce qu’il a de plus concret, de plus quotidien, de plus insignifiant – c’est-à-dire qu’il sonde le mystère des choses et des êtres, leur étrangeté foncière, et plonge au fond de l’inconnu. C’est là que sourd le merveilleux dhôtellien : dans la présence diffuse et chatoyante d’un autre monde au sein de celui-ci, présence qui ne se manifeste qu’à ceux qui savent regarder et attendre, s’attacher aux détails les plus infimes et s’y abîmer, se perdre et recevoir comme un présent nonpareil les épiphanies fugaces qu’ils offrent – en d’autres termes, ceux qui savent qu’« une science subtile de l’égarement illuminera les plus humbles choses ».

Il y aurait bien davantage à dire sur Dhôtel, en qui Mauriac voyait « le créateur du plus étrange de nos univers romanesques », mais cela suffira, je l’espère, à vous donner envie d’entreprendre un voyage dans le Dhôtelland, ce pays singulier dont on ne revient jamais.

 

Phébus, 9,05 euros btn commande

 
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