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BD
La traversée - Clément Paurd

traverseeL'avis d'Adrien :

Qu’il est beau de voir un éditeur qui suit ses projets, y compris les plus osés, et leur donne forme dans le plus remarquable des écrins. Lauréat du concours jeune talent à Angoulême en 2009 déjà, Clément Paurd s'était voué depuis lors à l’illustration, pour la Revue XXI ou Libération notamment. A en croire 2024, qui joint à toutes ces publications un petit feuillet drôle et néanmoins informatif, il lui aura fallu 10 ans de travail pour parachever La traversée, qui est sa première bande dessinée. Le jeu en valait la chandelle.

Un capitaine et son soldat ont perdu le front de la guerre et le recherchent opiniâtrement. Le capitaine, patriote affirmé, soliloque à l’envi sur la tâche à accomplir, le soldat Firmin, le suivant ou le précédant, « Passez devant, j'assure vos arrières, Hum... », tantôt candide tantôt lucide, moitié couard moitié investi par sa fonction. La guerre est peut-être loin déjà, ou peut-être loin encore, mais ses stigmates se font grandement ressentir. La nature est silencieuse, comme vidée de ses habitants, les quelques personnes rencontrées sur le chemin, quand ce ne sont pas des cadavres, sont sur les dents, à cran, hagardes. Et les deux militaires, chemin faisant les liens hiérarchiques se distendant, leur fraternité grandissant, de poursuivre malgré tout leur quête insensée.

Dans ce beau et épais album, pas de case ni de phylactère, tout s’enchaîne. Le récit de cette errance, la trame, se déroule comme un long fil, de sorte qu’on a l’impression de suivre les héros dans un tunnel sans fin, « Nous nous enfonçons. Inexorablement... », de ne jamais réellement progresser, de suivre des officiers Sisyphe remettant sans cesse du cœur à un ouvrage inachevable, en plein dans l’absurde donc. Les dessins semblent simples et dépouillés et les démarches statiques – un peu à la manière de soldats de plomb ou de soldats de papier à découper – mais ils délivrent une grande subtilité et la palette des émotions qui s’en dégage est large. Même si le rire survient souvent, l’horreur est toujours là, bien présente. La traversée est un album ambitieux qui a les moyens de ses ambitions, une réussite frappante à tout point de vue.

Éditions 2024, 26 €btn commande

 
Les rigoles - Brecht Evens

037brechtevensL'avis d'Adrien:

Jeune et talentueux auteur flamand, Brech Evens qui nous présente ses folles nuits de Paris dans "Les Rigoles".


Récit choral où le fil conducteur est le jeune Jona qui fait la noce une dernière fois, avant son envol pour Berlin, dans la nuit parisienne, éthylique et magique. D'une table à l'autre, de terrasses de café en boîtes de nuit, chaque personnage rencontré est bien incarné par la grâce du coup de plume de Brecht.

Les planches fourmillent de détails, les couleurs sont splendides. La structure narrative éclatée couplée à la virtuosité des aquarelles nous entraînent dans une ivresse incommensurable et font de ces Rigoles une expérience inouie.


C'est tout simplement beau, émouvant, vertigineux.


Actes Sud, 29 €btn commande

 
Manifeste incertain VII - Frédéric Pajak

Manifeste incertain VII - PajakL'avis de Delphine

C’est à deux poétesses sublimes que Frédéric Pajak, qui continue la promenade littéraire initiée il y a quelques années, consacre le septième tome de son "Manifeste incertain" : Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva.


On pourrait penser que tous les oppose: l’une est américaine, quasi recluse, aux prises avec l’Eternité et l’Esprit ; l’autre est russe, voyageuse, aux prises avec son siècle. Il n’en est rien: toutes deux sont d’ardentes et altières âmes ; toutes deux portent haut l’exigence – envers elles-mêmes, envers la vie, envers les autres ; toutes deux subvertissent les normes et les codes poétiques de leur temps ; toutes deux font peu de cas de « la réalité des autres, la soi-disant réalité faite d’agitation matérielle » ; toutes deux croient à la valeur et à la postérité de leur œuvre.


Le livre de Pajak, qui entremêle écriture et dessin, est un objet littéraire singulier et protéiforme : autobiographie, il nous ouvre les portes d’un esprit habité, hanté peut-être, celui d’un lecteur curieux et insatiable, passionné autant que passionnant ; biographie, il évoque la vie de Dickinson et raconte celle, tragique, de Tsvetaieva ; essai, il propose un prolégomène léger et apéritif à leur œuvre ; récit de voyage, il nous emmène en Russie, où Pajak a séjourné et dont il a ramené – entre autres paysages – des visages rudes, graves, abîmés, et des arbres enténébrés, d’une beauté inquiétante ; manifeste, il célèbre la poésie – aux sens de poème et d’art de vivre – et la littérature, sans que jamais son auteur adopte le ton péremptoire et le dogmatisme du genre.


De ce Manifeste incertain, excursion sombre et lumineuse à la fois, je suis ressortie certaine d’au moins une chose: il faut lire. Dickinson et Tsvetaieva, d’abord, ces vestales éternelles qui ont le pouvoir de vous emmener « de l’autre côté du miroir », au-delà de la « maigre réalité visible ». Pajak ensuite, que la poésie n’a pas cessé, depuis qu’il l’a rencontrée, de « prendre à la gorge », de « dévaster même ». Lire tout court, enfin, en particulier des poèmes, ces épiphanies subtiles qui rendent l’âme plus vaste et enluminent les heures.

Noir sur Blanc, 23 eurosbtn commande

 
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