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Littérature française
A son image - Jérôme Ferrari

a son image - ferrariL'avis d'Anouk:

Depuis 2001 et la parution de son premier livre, Variations sur la mort, Jérôme Ferrari construit une œuvre incontournable dans le panorama de la littérature française contemporaine. Couronné par le Prix Goncourt pour Le sermon sur la chute de Rome (Actes Sud, 2012), Jérôme Ferrari s'interroge de livre en livre sur la façon dont les mondes se défont et finissent par disparaître. La beauté sombre et désenchantée de l'écriture, les questionnements philosophiques (notamment autour du mal et de sa représentation), le travail de mémoire et la relation puissante à la terre corse: autant de fils rouges qui courent à travers une œuvre profondément cohérente.

À son imagequi paraît aujourd'hui, est un livre à la richesse infinie, qui tresse de nombreuses lignes de force et de tension, des destinées multiples, des éclats de réalité dans le tissu de la fiction. Et ce tressage est serré, ramassé, comme le titre du livre qui en trois petits mots condense bien des significations et bien des résonances.

Le roman propose une passionnante réflexion sur l'image, et singulièrement l'image photographique. On connaît l'intérêt de Jérôme Ferrari pour cette thématique: c'est sur la contemplation d'une photographie que s'ouvrait Le sermon sur la chute de Rome. En 2015, dans À fendre le coeur le plus dur, écrit à quatre mains avec Oliver Rohe, Jérôme Ferrari posait, à partir des photos de Gaston Chéreau sur la guerre italo-lybienne de 1911, la question éminemment contemporaine de la représentation de la violence, entre nécessité de témoigner et obscénité de représenter.À son image poursuit donc un chemin arpenté depuis longtemps par Jérôme Ferrari. Il le fait en choisissant de recourir à la fiction.

Au centre du livre, un formidable portrait de femme. Antonia naît en Corse, dans les années 1960. Parce qu'elle se passionne pour les photos de famille, son oncle et parrain lui offre un appareil photo pour ses 14 ans. C'est l'instant décisif, qui décidera de sa vie entière. Après des études avortées à Nice, Antonia rentre en Corse et trouve, grâce à son oncle encore, un poste de reporter photo dans un journal local. Dans les années '90, lassée de l'insignificance de son travail quotidien, elle prend un long congé pour se rendre dans la Yougoslavie en guerre. Elle voudrait par ses photos rendre compte, éveiller les consciences, être comme les photographes qu'elle admire "utile, courageuse et obstinée".

Mais Antonia n'est pas seulement une photographe, c'est aussi une fille, une soeur, une femme amoureuse, dont nous suivons le long et parfois douloureux chemin vers l'affranchissement dans une Corse au virilisme omniprésent. Les relations d'Antonia et ses proches sont aussi un des axes du livre, et notamment la relation la plus intime, la plus conflictuelle, la plus passionnée: celle qui la lie à son oncle et parrain, qui est aussi prêtre, et à qui revient cette tâche impossible de célébrer les funérailles d'Antonia.

Car Antonia meurt, à 38 ans, dans les premières pages du roman. Elle qui a tant regardé, elle meurt d'un éblouissement, qui emporte sa voiture dans un ravin de l'Ostriconi. C'est à déplier toutes les vies d'Antonia que s'emploie le roman, épousant la structure de la messe de ses funérailes.

Roman d'un échec, roman du doute et de la désillusion, À son image est un livre intense et poignant, construit selon un dispositif narratif imparable. Jérôme Ferrari y fait éprouver à chacun de ses lecteurs d'éprouver au plus intime tout le tragique de la condition humaine.

 

Actes Sud, 19 €btn commande

 
La Folie Elisa - Gwenaëlle Aubry

La Folie Elisa - AubryL'avis de Delphine:

C’est une histoire de naufrage, ou plutôt de naufragées : Emy est une star du rock, Irini une sculptrice, Sarah une danseuse et Ariane une comédienne. Elles sont anglaise, grecque, allemande et française. Toutes ont le rêve et l’appétit plus grand que la vie, la peau et le cœur poreux, perméables, frémissants. Toutes ont été submergées et brisées par la houle et les lames, par des tempête intimes et par la fureur du monde – attentats, migrants, murs qui se dressent, … Toutes se sont enfuies et échouent à la Folie Elisa, où une autre femme leur offre, dans le silence et la grâce – celle du don et de la porte ouverte, celle des lieux qui sont hors du temps, havre et île – une chambre à soi et une oreille maternelle, généreuse et sagace.


Ce sont des voix puissantes – bien qu’érailles – et ardentes, qui s’élèvent dans ce livre de Gwenaëlle Aubry, les voix de femmes qui se sont écroulées, parce qu’un jour leur art, ce rempart de brindilles, ne les a plus protégées de la violence du monde, parce qu’elles l’ont laissée les traverser, les ébranler, les fracasser. Aussi parce que, comme l’a compris la cinquième voix, celle de leur hôtesse, feutrée mais profonde, ce sont des femmes qui aspirent à des commencements, à de « grandes rafales de vie », qui, funambules « toujours trop haut, trop bas, trop loin, trop près », vacillent ; des femmes qui sont irradiées de fièvre et de faim, qui « cherchent la chair » de toute chose.


 La Folie Elisa, c’est la maison des feuilles – des foliae –, où d’autres feuilles, roussie et cassantes –  mais éperdument vivantes –, emportées par « le même vent sorcier », trouvent (un) asile – elisa – où dévider l’écheveau de leur haute folie.


C’est surtout un récit intense et incandescent, qui incante l’âpreté de la vie autant que sa splendeur, un récit de la destruction et de la perte qui appelle à la reconstruction et aux retrouvailles : comme nous le savons et l’ignorons tout à la fois, il faut perdre vraiment pour laisser place à la trouvaille, et « savoir honorer sa perte pour la transformer. Non la chérir, mais la respecter. Trouver en elle de quoi lutter […] ».

Mercure de France, 15 eurosbtn commande

 
Ma dévotion - Julia Kerninon

ma devotion - kerninonL'avis de Delphine:

Dévotion : un beau titre, et un beau mot, que l’amour a emprunté au langage religieux – cela aurait pu être l’inverse – et qui, comme ferveur, est tristement passé de mode.

Comme tant d’autres à son époque – tant d’autres à toutes les époques …  –, Helen, née dans les années 1930, a longtemps été une femme sans voix. Elle a pourtant mené une carrière d’éditrice et d’essayiste et une vie peu conventionnelle, mais parler, se faire entendre, elle n’a jamais pu, jamais su. Jusqu’à ce qu’elle retrouve, par hasard et plus de vingt ans après leur séparation, Frank, son amour, et qu’elle le somme de l’écouter, là, tout de suite, dans la rue où ils se sont croisés. Et nous, lecteurs, nous nous sentons sommés de lire, d’écouter nous aussi ce qu’elle a à dire.

De sommés, nous sommes happés, pris par ce récit qu’Helen égrène en une multitude de très brefs chapitres et où elle raconte à Frank leur vie : sa dévotion à elle et sa dette à lui, le grand artiste égocentrique et étranger à tout ce qui n’est pas son art et ses conquêtes. À mesure qu’elle dévide l’écheveau de ses souvenirs, l’équation paraît de moins en moins simple et se trouble – la dévotion aussi a sa part d’ombre ...

Dans ce roman au style fluide, limpide et imagé, Julia Kerninon explore avec beaucoup de finesse et d’acuité les ressorts de l’amour, les liens troubles qu’il entretient avec le besoin, la nostalgie et les malentendus. Elle interroge aussi le rôle que jouent dans notre vie les mensonges que l’on trame et les œillères dont on s’affuble, la façon dont ils tracent un chemin qu’on emprunte bon gré mal gré, mi-lucide, mi-aveugle.

Surtout, la romancière dresse le portrait nuancé d’une femme discrète, presque falote en apparence, qui, se révélant page après page, incarne ce qu’elle sait mieux que personne, ce que tout lecteur sait : « Il ne faut pas juger un livre à sa couverture ».

 

Le Rouergue, 20 €btn commande

 
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