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Le Prix Mémorable: trésors en pagaille!

memorable 17Les librairies indépendantes accompagnent la création, mais connaissent aussi l’histoire littéraire. Parce qu'une librairie, c’est avant tout un fonds, les librairies Initiales ont créé en 2008 un prix qui salue la réédition d’un auteur malheureusement oublié, ou la traduction d’un auteur étranger méconnu. Les Prix Mémorables, ce sont des livres qui sortent des sentiers battus de l'histoire littéraire: une jolie sélection de chefs d'œuvre!

mes amis - boveLe Prix Mémorable a été décerné cette année à "Mes amis" de Emmanuel Bove, réédité par les éditions L'arbre vengeur:

Les Namurois ont la chance d'en avoir entendu la lecture, mémorable elle aussi, par François Morel lors de l'Intime Festival 2015. Et pour ceux qui ne connaissent pas ce grand petit livre, voici ce qu'en écrit Mathieu, libraire chez nos amis de Quai des Brumes à Strasbourg:
 
Lumière !
 
Oui, lumière sur un de nos grands oubliés du vingtième siècle : Emmanuel Bove. Ecrivain de l’ombre, préférant la rumeur du pavé à celle des salons, il se fit le chantre des petites gens au destin fragile, des hommes et des femmes sans qualité qui élevèrent leur solitude comme unique étendard.

Lire Bove, c’est assurément ne jamais l’oublier, lire Bove, c’est trouver un ami sur qui poser la tête quand le monde ne tourne pas rond.

Lisez Emmanuel Bove, on vous garantit beaucoup de plaisir et d'émotions!

 

bombe - harrisEn 2015, nous avons sélectionné "La bombe" de Frank Harris (traduit de l'anglais par Anne Sylvie Homassel, La Dernière Goutte, 20 €):

On ne connait pas très bien l’Amérique de la fin du XIXème siècle. Quelques images de paquebots pleins et d’immigrés italiens ou irlandais suffisent souvent à remplir nos tableaux. « La Bombe » retrace les remous politiques qui accompagnaient les conditions de travail désastreuses des ouvriers, en s’arrêtant sur un épisode marquant de la lutte des mouvements ouvriers, la répression policière et la bombe de Haymarket Square.

On y suit les premiers pas sur le continent américain de Rudolph Schnaubelt, et à travers lui les efforts des travailleurs immigrés pour faire valoir leurs droits, dans une Amérique où les natifs, pourtant pas si vieux sur leur sol, sont considérés comme les vrais citoyens.

À Chicago, Rudolph se rapproche des cercles socialistes, dans une époque de meetings et de grèves, et rencontre Louis Lingg. Celui-ci, anarchiste convaincu, le subjugue immédiatement et va l’emmener de plus en plus loin dans ses convictions politiques.

Le livre, écrit en 1908 par Frank Harris, un journaliste ayant lui-même émigré aux États-Unis, n’avait jusqu’à présent jamais été publié en français. Il s’agit d’un récit réaliste de première main qui emmène le lecteur dans l’histoire des luttes sociales et politiques à l’origine du premier mai, en transmettant fidèlement et précisément l’ambiance des cercles engagés de l’époque. L'avis d'Edith

 

scenes de ma vie - felderEn 2014, c'est "Scènes de ma vie" de Franz Michael Felder (traduit de l'allemand par Olivier Le Lay, Verdier, 22 €):

Scènes de ma vie "est le récit autobiographique de la formation d’un jeune vacher à la destinée extraordinaire.

« Je suis venu au monde le treize mai de l’an 1839, entre six et sept heures du matin, à Schoppernau, village le plus reculé des profondeurs du Bregenzerwald. Sous quels signes célestes, dans quel quartier de lune, mon père ne l’a pas noté. Mais en tous cas il devait faire beau, car on pressait nos journaliers de commencer enfin les premiers travaux des champs et d’épandre le fumier dans nos prés. »

 

 Tout est présent dans ce premier paragraphe. Franz Michael Felder naît dans une région et à une époque où il est possible d’avoir à la fois les pieds ancrés dans la terre et la tête dans les étoiles. La nature parle encore aux paysans et dit au père de Franz Michael que son fils ne suivra probablement pas le même chemin que les autres enfants du village. La prophétie se réalise bien vite quand le tout jeune Franz Michaël perd son œil gauche, alors que tous les espoirs (et les économies) de la famille avaient été placés dans le talent d’un médecin, charlatan et alcoolique, qui devait lui soigner l’œil droit… S’ensuit pour Franz Michael, à la fois incroyablement casse-cou et aux pensées extrêmement profondes, une enfance entre normalité et bizarrerie. La lecture forme sa sensibilité tout autant que la compagnie des bêtes. Il pense un temps devenir vétérinaire, mais c’est finalement dans l’écriture qu’il trouvera sa vocation. 

 

« L’homme intègre et de bonne volonté qui écrit au sein du peuple, et pour le peuple, non pour l’argent, celui-là accomplira bien plus de choses qu’un curé », lui apprit le vétérinaire.

 

 C’est ce que réussira ce grand homme que fut, malgré sa courte vie, Franz Michael Felder. Il parvient à donner à ces « vies minuscules » toute la dignité qu’elles méritent. Par ailleurs, comme le souligne Peter Handke dans sa préface, il nous « explique notre propre enfance ». En lisant ces histoires du passé, notre présent s’éclaire. La langue de Felder est riche de toutes les strates de ses lectures : parfois sentencieuse comme les almanachs qu’il aimait lire en famille, parfois très formelle, comme les journaux qu’il adore lire et raconter autour de lui. On sent aussi l’influence de ses lectures religieuses. En effet, jusqu’à son adolescence, Franz Michael aura pour prescripteur et bibliothécaire le curé du village.

 

 
La cerise sur la sachertorte, c’est la traduction d’Olivier Le Lay, déjà responsable d’avoir rendu la voix à Franz Biberkopf dans sa nouvelle traduction de Berlin Alexanderplatz, et qui nous permet de ressentir si justement ce texte qui met une langue sublime au service d’une écriture dépouillée. L'avis de Claire Nanty, Livre aux Trésors

 

 

scierieEn 2013, le Prix Mémorable est décerné à un texte anonyme, "La scierie" (Héros Limite, 16 €)

 

"J’écris parce que je crois que j’ai quelque chose à dire". C’est ainsi que commence ce récit anonyme et espérons que le message passe auprès de directeurs éditoriaux trop avides d’encombrer les tables des librairies !

 

Un jeune homme issu de la bourgeoisie française ayant raté le bac en seconde session et attendant le papier de son engagement dans la Marine, désire, pour subvenir à ses besoins et muscler son corps d’adolescent chétif, se faire employer dans un métier manuel. Ce sera les scieries. Deux ans durant, à toute saison, il sera debout à six heures du matin, fera les kilomètres qui le séparent de son lieu de travail à vélo et ne reviendra que le soir déjà bien tombé. Entre son lever et son coucher, un travail à la chaîne cassant, harassant, abrutissant et plus que risqué l’occupera. D’une écriture brute et limpide, il ne s’agit pas ici de rendre compte d’une quelconque expérience anthropologique d’un jeune homme de bonne famille s’immergeant dans le rude quotidien des petites gens, mais bien de rendre compte de ce qu’est le travail et comment il forme et déforme. Travailler toujours plus fort, toujours plus vite, toujours plus lourd, toujours plus près de la lame d’une scie circulaire au bruit assourdissant et hypnotisant jusqu’à l’accident.
 
Un récit fort et qui résonne bien longtemps après avoir tourné la dernière page. L'avis d'Adrien